PIEUSE CORRESPONDANCE
m'épouvantent... Je veux et je ne veux pas!
Mon Dieu! quand trouverai-je un calme qui semble me fuir? Quand renaîtra pour nous le bonheur !
Adieu, cher père.
Votre fille soumise,
Marie Deville.
Ce que moine veut. Dieu le veut. Le curé de Vareîlles avait écrit au père Jérôme pour le prier de venir exercer son zèle éloquent dans Thumble église de campagne dont le digne pasteur avait rêvé de faire une église nouvelle et mpnttnnen^ taie. Le bruit que feraient les prédications du dominicain attirerait Tattention sur Vareilles. Quelques articles louangeurs dans les feuilles religieuses aideraient la souscription, et, persotr^ nellement, le père s'occuperait de quelque quête. Tela étaient les rêves du curé. Ce qui est positif, c'est que le bonhomme ne se doutait pas le moins du monde qu'il servait de compère au moine, pour jouer dans le château le rôle tfins-
tigateur et de brouillon, sous le beau prétexte de doter la cause du pape et de l'Église d'un nouveau défenseur dans la publicité, dès qu'on en aurait fait le gendre du riche M. Deville. .Or Hector de Chantonnay, présenté à Vareilles par madame de Savinières, avait été gracieusement accueilli par M. Deville. Il était dans la place, Yillaret était absent, tout allait bien de ce côtélà. De plus, le curé apprenait au moine la mort de madame Villaret, ce qui suspendait nécessairement l'exécution des projets de M. Deville.
Le père Jérôme partit pour Vareilles le 1^'juin, et pendant le trajet, il fit les plus beaux châteaux en Espagne. Il convertissait tous ïes pécheurs qui iraient entendre ses éloquents sermons. La neuvaine à Notre-Dame de la Salette avait son efficacité immanquable; M. Deville se convertissait ; il devenait un chaud propagateur du denier de Saint-Pierre, plaçait cent mille francs dans l'emprunt pontifical, et fixait, de concert avec lui, le père Jérôme, le jour du mariage de Laurence et de Chantonnay.
Le moine comptait sur la marquise pour le seconder dans ses projets, et il se promettait bien d'observer avec soin Louis de Savinières. Si le fils des croisés, qu'il avait à peine entrevu, ne lui paraissait pas suffisamment dévoué à la bonne cause, il ne lui laisserait certainement pas épouser Marie; il saurait bien trouver pour celle-ci
un petit saint non moins dévoué qu elle-même aux intérêts de l'ordre des Frères Prêcheurs en général et du père Jérôme en particulier. Le dominicain voyait l'avenir couleur d or.
La voiture de madame Deville attendait le père Jérôme à la station de la Souterraine. Le curé de Vareilles était venu prendre son orateur éminent. Une ovation religieuse était préparée au dominicain sur la place de Féglise de Vareilles. Un arc de triomphe, décoré des belles mousses du pays, entremêlées de fleurs, avait ^té dressé. Des jeunes filles, vêtues de blanô, portant des couronnes de houx, charmant arbuste aux fruits rouges Thiver comme du corail, et aux feuilles d'un si beau vert, dont les piquants avaient été préalablement enlevés, se tenaient sur deux rangs en avant de l'arc de triomphe. LciConseil de fabrique, invité par le curé, était là, et M. le président adressait un compliment latin, à la confection duquel il était probable que le digne pasteur n'était pas étranger. Le moine, qui savait tant bien que mal le latin scolastique, répondit en latin au président de la fabrique, et cette splendide réception, au milieu de la foule accourue des villages, se termina par la seule cérémonie dont moines, fabriciens et autres sont toujours contents, par un copieux dîner au presbytère.
On était au jeudi. Et la retraite paroissiale.
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annoncée préalablement à Féglise et dans toutes celles du voisinage, ne devait commencer que le dimanche suivant. Le reste de la semaine se passa en pourparlers du moine avec ses chère)» filles spirituelles, avec la marquise et Chantonnay. Il se dépensa là beaucoup de diplomatie. Le moine voyait avec un secret ennui l'arrivée à Yareilles du jeune Savinîères, parce que toujours, avec son intraitable ténacité, il espérait très bien,^ dans le cas d'un échec définitif auprès de Laurence, faire faire à son protégé un mariage de raison avec Marie. La marquise, plus habile cette fois que notre moine, s'était adressée à M. Deville et l'avait à peu près gagné à la cause du jeune Savinières. Restait à se servir de l'habileté de la marquise pour aider madame Deville et le moine à évincer définitivement le roturier Yillaret, qui n'avait pour lui que les sympathies, qu'on trouvait trop libérales, de M. Deville.
On s'observait donc; on s'étudiait. Mais il était évident que, cette fois, après les lenteurs de ces arrangements projetés, on arriverait à une solution. Chacun avait hâte d'en fiijir. La position n'était plus tenable pour personne. Le père Jérôme prétendait; ne pas s'éterniser avec les Deville; il avait d'autres opérations de ce genre à conduire. Il entendait bien ne perdre que ces premiers quinze jours de juin.
LES BORDS DE LA CREUSE 2fô
II S en expliqua catégoriquement avec sa chère pénitente. 11 parla haut, cette fois.
— Ma fille, les heures d'un religieux, d'un homme qui s'est consacré à la direction et à la chaire, sont comptées. Vous et moi, seuls, nous savons très bien que ce n'est pas pour ces bonnes gens de Yareilles que je suis venu ici. Il y a quarante mille cures de villages en France, et sans doute chacune d'elles aurait sur moi les mêmes droits que celle de VareiUes. Il n'y a pas de raisons pour une préférence. Je suis donc ici pour vous, uniquement pour vous. Que cela soit bien compris. Jamais, dans la vie d'une femme chrétienne, plus magnifique occasion ne s'est présentée de soutenir la sainte cause. Vous avez reçu le privilège de prêter à Dieu une part de cette fortune matérielle que sa Providence vous a départie, par le succès qu'il a donné aux entreprises de votre mari. Vous ne ferez donc que Itii rendre ses propres dons. Le mariage de M. de Ghantonnay sera votre grande gloire ; il complétera ce que vous avez déjà fait pour le bien de la religion. Jusqu'à préseût, ma fille, vous avez agi généreus;^ment, je me plais à vous rendre cette justice. Vous étiez encore assez jeune pour étaler, sans être ridicule, un luxe splendide ; vous avez sacrifié sans regret ces colifichets auxquels les femmes attachent tant de prix; vos diamants ont été veiidus et le prix en a été consacré à
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soutenir les œuvres pieuses que je vous ai recommandées. Vos dentelles parent les autels de Marie. Vous avez même été plus loin : toujours plus ardente pour le bien, vous avez voulu souscrire des billets pour une somme relativement assez forte ; jl s'agissait d'une fondation importante pour notre ordre. Il m'a fallu, non pas exciter votre zèle, mais le retenir; et j'espère, ma fille, que vous me rendrez cette justice que j'ai mis dans tout cela une excessive délicatesse ; j'ai concilié les devoirs de la femme chrétienne et ceux de la mère de famille. Comprenez bien qu'il est de la dernière importance que, vos gendres soient de fervents catholiques; car enfin, si vous mouriez, ce qu'à Dieu ne plaise, avant M. Deville, les maris de vos filles, s'ils sont libres penseurs, pourraient bien refuser de payer vos dettes ; votre signature aux yeux de la loi ne serait pas valable.
— M. Deville, j'en suis sûre, acquitterait mes billets.
— Je n'ai pas cette certitude : votre mari est un financier, et ces hommes-là ne connaissent que le Code. Ah ! si vous aviez su l'amener à mon confessionnal, c'eût été diflTérent; mais avec M. Villaret pour gendre, et peut-être avec un autre impie auquel on donnera Marie malgré vous, j'aurais tout à craindre. Pour des hommes sans religion, faire subir à de pauvres
religieux une perte d'argent, sachant très bien que, sous la législation impie que nous a value 89, pas un tribunal voudrait soutenir des moines, ce serait un triomphe. Par délicatesse, ma fille, vous devez prendre tous les moyens possibles d'assurer le bien que vous avez voulu nous faire. Il faut bien vous le dire, quoique je sache que je vais porter à votre cœur d'épouse un coup mortel, j'ai appris, la veille de mon départ de Paris et d'une manière tout à fait providentielle, que ce misérable Villaret, animé de l'esprit de Satan, a engagé votre mari à se faire recevoir franc-maçon, et il a réussi.
— Oh! mon père, cela n'est pas possible.
— J'ai la certitude de ce que j'avance. Jugez si je puis avoir confiance dans des francs-maçons ! Et votre fille se trouverait sous l'influence de ces deux hommes ! Gela ne doit pas être, cela ne sera pas. Je suppose que vous aurez encore quelques jours de lutte pour terrasser votre mari et obtenir le consentement de Laurence ; mais qu'est-ce que ces heures de résistance courageuse à côté du but sacré à obtenir? Voyez Pie IX, ma très chère fille ! Pie IX a lutté contre la France, contre tous les gouvernements libéraux de l'Europe, pour sauver une seule âme, et vous ne lutteriez pas, jusqu'à la mort, s'il le fallait, pour sauver l'âme de votre fille? Il faut donc choisir, cette fois, entre Dieu et Satan,
entre un Villaret et le très saint-père, et, pour vous dire mon dernier mot, entre cet homme et moi.
La très véhémente harangue porta ses fruits.
L'exaltation de la pauvre Hélène ne connut plus de limites. Il fut arrêté définitivement dans sa pensée que le mariage serait rompu, n'importe par quel moyen. L'exemple du pape dans l'affaire du petit Mortara avait été le dernier coup porté à cette conscience encore vacillante. Elle n'hésiterait plus maintenant.
Madame de Savinières était venue de son côté à la rescousse du moine. Sa grande raison contre Hélène était l'impossibilité de faire admettre dans son monde ce mécréant politique du nom de Villaret. Elle avait fait accepter M. Devîlle, c'était assez.
— Chère amie, je comprends de reste, avait dit Hélène.
Ce n'était pas tout, il fallait aussi amener Marie à épouser Savinières, et la malheureuse mère, dans un moment d'épanchement avec sft plus jeune fille, avait cru deviner que le cœur de Marie ne s'appartepait plus et que ce même Villaret était de sa part l'objet d'qne passion ardente, cette nature impétueuse ne pouvant éprouver que de telles passions. Maïs ces passions sont-elles durables ? Hélène le croyait.
Il eût été par trop ridicule de rompre un ma-
riage d'inclination entre Yillaret et Laurence, pour Tentreprendre et le conclure entre Vîllaret et Marie. Il avait fallu toute l'extravagance d'une jeune fille exaltée de dix-sept ans pour concevoir un arrangement aussi bizarre, appuyé sur cette belle raison : la femme fidèle sanctifie l'homme infidèle.
Madame Deville savait pourtant que le père Jérôme avait laissé cette espérance à Marie ; elle n'avait pas deviné que c'était là une finesse de directeur ; que pour amener Marie à l'obéissance, il fallait avoir l'air de lui concéder quelque chose. Le moine avait constaté, sans avoir eu besoin de questionner sa jeune pénitente, que l'amour de Marie pour Villaret entrait dans sa période décroissante. Mais madame Deville n'avait pas vu cela. Marie elle-même ne le voyait pas encore très clairement, et elle s'obstinait à se dire :
— C'est Villaret que j'aime.
D'un autre côté, la marquise, qui avait puissamment servi le père en faveur de Chantonnay, entendait très bien être soutenue par lui auprès de Marie, pour la porter à accepter le jeune Savinières. C'était pour elle une affaire aussi capitale, et le moine serait habile s'il pouvait éluder la parole qui lui avait été donnée à ce sujet. Une femme de ce genre ne donne rien pour rien.
On était dans ce gâchis, quand commen-