LE GOI«FES$EUR
cèrent enfin les sermons de l'illustre dominicain dans Téglise de Yareilles. Gomme il s'agissait très peu des bons villageois, ce ne fut pas eux qu'il prêcha, mais bel et bien le monde du château. Il prit pour sujet de ses conférences « l'obéissance et le sacrifice. »
Sa théorie était très simple. Dieu demande toujours de nous l'obéissance, quoi de plus juste? et souvent des sacrifices, n'est-ce pas son droit? Mais Dieu ne parle pas à chacun de nous comme à Abraham, pour lui dire : Toile unigeni" tum; c'est alors le guide des âmes; le prêtre, qui se charge de parler pour Dieu.
On vient d'entendre le père Jérôme. Cela portait en pleine poitrine sur l'unique victime que tenaillait ce bourreau.
Lorsqu'on était sorti du premier sermon, et que la marquise, M. Deville, Chantonnay et Savinières formant un groupe, madame Deville étant derrière en entretien très animé avec Marie, M. Deville dit à madame de Savinières :
— Le sermon du père vous a-t-il beaucoup amusée?
— Pas le moins du monde. Et vous?
— Beaucoup. Mais j'en ai assez. Huit jours de conférences sur l'obéissance et le sacrifice, c'est trop. Je les sais d'avance par cœur, et je n'y reviens plus.
— Je voudrais bien faire comme vous; mais
Hélène ne me pardonnerait jamais de manquer les beau3L sermons de son cher père, celui-ci ne manquerait pas de me mettre au plus mal avec toutes les dévotes du faubourg Saint-Germain.
— Nous pouvons arranger cela.
— Oh ! quel bonheur !
— Je m'en charge.
Après le dîner, au salon, M. Deville prit la parole.
— Ce que vous m'avez dit, chère marquise, que vous restiez peu de jours parmi nous, est bien peu aimable.. Huit jours seulement, mais ce n'est rien !
— Impossible, cher ami, de vous donner une matinée de plus. J'ai des affaires, des rendezvous pour affaires. Cela ne se manque pas.
— Je tenais par dessus tout à vous montrer les bords de notre si jolie Creuse.
— Oui, vous me l'avez promis cent fois cet hiver, et je veux très bien que vous me fassiez faire cette petite course.
— Pour cela, il faut me donner une autre semaine.
— Impossible.
— Alors, partons dès demain.
— Qu'à cela ne tienne. Je suis des vôtres. Cette jeunesse viendra avec nous.
— Ma tante , reprit Savinières , je suis bien peu fort sur l'obéissance et encore moins sur le
sacrifice. Je tiens donc, et pour cause, à me faire conrertir par le père Jérôme. Je. demande à ne pas manquer un seul des sermons de la retraite.
— A merveille! Donc, monsieur de Chantonnay, je vous retiens pour mon chevalier.
— Madame, cet honneur ne se refuse jamais.
— Ah ! monsieur de Ghantonnay ! reprit madame Deville. Et que dira le père si vous manquez à son auditoire?
— Madame, je suis tout obéissance : il le sait; je suis un converti. Je vous charge de lui dire que je n'ai pu refuser madame la marquise.
— Vous êtes tous des ingrats.
— Mais la course ne sera pas bien longue, je pense, dit la marquise. Je tiens à être ici pour la clôture de la retraite. Les clôtures me plaisent assez. Gela promet des choses nouvelles. Il faut varier ici -bas.
— Je ne vous demande que quatre jours, dit M. Deville.
— Oh ! c'est à merveille. Le père ne grondera personne; nous aurons ses derniers sermons, ses plus beaux. Ah çà! pendant notre absence, Hélène, dites-lui donc que, pour sa fin de retraite, il nous prêche quelque chose de plus gentil. Je n'aime guère les sermons où Ton traite toujours le même sujet. De plus, j'ai une horreur prononcée pour tout sacrifice. C'est si
doux de faire sa volonté! Et vous, monsieur Deville, tracez-nous notre itinéraire de touristes pour ces quatre jours. Gela nous fera oublier le sermon.
M. Deville prit une carte du département et indiqua du doigt les plus beaux sites » ceux que George Sand a célébrés dans des pages immortelles.
— Ah ! ne me parlez pas de George Sand ; je ne Faime pas.
— Vous ne Faimez pas? vous avez tort. Mais ce n*est pas une raison pour ne pas admirer ce qu'elle a trouvé beau.
— Ma foi, je n'en sais rien.
— Allons! allons! les beautés de la Creuse vous convertiront à George Sand. Je vous lirai là quelques-unes de ses plus admirables pages, et après cela, comme vous êtes une femme d'esprit et de goût, vous ne direz plus : Je n'aime pas George Sand.
SOLLICITATOR AD MALtJH
Pendant l'excursion de M. Devîlle avec sa gracieuse compagne, madame de Savinières et M. de Chantonnay, madame Deville et Marie se livraient à toute 1 ardeur du mysticisme. On ne perdait pas un des entretiens du père, et madame Deville ne passait pas de jour sans aller s'exciter encore et se saturer de théories ascétiques au confessionnal de son guide spirituel, pour elle, représentant infaillible de Dieu sur la terre. Par convenance et par respect pour sa mère, Laurence se traînait à ces exercices religieux qui ne disaient rien à son cœur, et où dé loin en loin quelque bonne parole tirée de FÉvangile venait un peu rafraîchir sa pensée,
au milieu du gâchis scolastique du moine orateur.
Ce fut pendant ces quelques jours, où les épanchements entre le père et sa fille spirituelle n'étaient gênés par rien, que s'accomplit la dernière phase de la prise de possession sur le cœur et l'âme de sa pénitente.
Au point où en était arrivé le père Jérôme, il pouvait disposer en maître absolu de la pauvre Hélène. Elle lui appartenait corps et bien :
c'était sa chose. Conduite à cette limite fatale, où l'âme féminine perd la responsabilité de soi, Hélène, si elle eût rencontré un homme autre que le dominicain, pouvait se perdre dans les dernières hontes, entraînée par cette illusion de l'obéissance passive qui fait don du cœur comme de tout le reste.
Mais, quoique le père Jérôme ne fût pas de bronze, et que bien des fois, les eflfluyes fascinantes de la femme eussent troublé ses sens, il n'était pas homme à faiblir jamais par un entraînement de cœur. 11 y avait en lui deux passions terribles qui le préservaient d'une autre passion. Dévoré d'ambition et de fanatisme, combinant sans cesse ses moyens d'avancement personnel dans son ordre, et d'accroissement d'influence pour cet ordre qu'il avait rêvé de rendre illustre au dessus des congrégations rivales, il n'avait qu'une pensée, ardente, cor-
SOLLIGITATOR AD MALUM 265
Tosive» qu'un sentiment dont il subissait toute la fougue, satisfaire ces passions dévorantes qu il avait cru sanctifier, sous le beau prétexte qu en s'y abandonnant avec toute l'impétuosité de son caractère, c'était la cause de Dieu qu'il servait.
L'ambitieux et le fanatique ne pouvait donc être pour Hélène un tentateur. Jérôme fut fort contre lui-même; et à certains moments, luttant avec rage contre les inspirations de la nature, dont il ressentait l'entraînement irrésistible, il se déchirait le bras jusqu'au sang, opposant une douleur physique aux âpres convoitises de l'instinct.
Il ne fut donc pas, pour cette pénitente qui avait encore tant de charmes, le sollicitator ad malum, qui a si longtemps désolé FÉglise, et qui se trouve comme la conséquence fatale du système de la direction, et des investigations en matière honteuse.
Vainement l'Église avait des anathèmes contre le prêtre suborneur, vainement encore aujourd'hui elle oblige la pénitente séduite à dénoncer le coupable auprès de l'évêque, sous peine elle-même de ne rencontrer aucun prêtre qui veuille l'absoudre, la séduction entre logiquement dans le tribunal de la pénitence avec les principes de la théologie erotique. Si heureusement ce crime devient rare dans les mœurs du clergé contemporain, surtout chez les prêtres
séculiers, il faut l'attribuer à Thabitude hoBoéte du plus grand nombre, de suivre la niéthode pudique que nous avons vu pratiquer par le chaste abbé Courbon.
Le mal, à cet égard, était allé si loin sou« lancien'régime qu'il avait fallu en venir à l'autorité des tribunaux.
Un travail de statistique des plus curieux a été fait sur ce sujet en Espagne par le célèbre auteur Llorente, que ses recherches dans leç registres de l'inquisition et des tribunaux civils mettâicBit à même de tirer à clair cette question délicate. Je vais citer textuellement le résultat de son enquête. Elle établit quels affreux ravages avait fait la méthode scolastique des interrogations dans un pays très catholique, sous un climat très ardent, où par conséquent plus qu'ailleurs l'abandon filial des pénitentes et la chaleur du sang contribuaient à rendre plus dangereuse lapplication des règles scolastiques.
. J'ai trouvé, dit Llorente, en consultant les pièces originales des procès et les notes du livre des registres des autres tribunaux, que les prêtres dénoncés pour ce crime en Espagne, et dans les îles adjacentes, étaient en raison d'up prêtre séculier suborneur sur dix mille ; et entre \e^ réguliers d'un sur un mille parmi les bénédictins, les bernardins, les prémontrés, les hié-
SOLLIGITATOR AD MALUM 267
ronimites, les basiliens, les agonisants, les thëatins» les oratoriens, les chanoines réguliers de Galatrava, de Saint-Jacques d'Âlcantara, de Montera, de Saint-Jean et du Saint-Sépulcre; d'un sur cinq cents parmi les carmes, les augustins, les mathurins, les moines de la Merci, les dominicains, les franciscains et les minimes de Saint-François de Paule ; d'un sur quatre cents sur les augustins déchaussés, les mathurins «déchaussés , les pères de la Merci déchaussés; et d'un sur deux cents chez les carmes déchaussés, les alcantariens et les capucins.
l'auto-da-fé
— Avouez, disait le moine à madame Deville, en se promenant avec elle dans les beaux jardins de Yareilles, que pour un homme qui se dit religieux, votre mari tient peu à donner le bon exemple dans la paroisse ; quelle singulière idée que celle de ce voyage sur les bords de la
. Creuse dans un tel moment! Vous auriez dû lui faire sentir toute l'inconvenance de son procédé.
— Je l'ai essayé, mon père, mais en vain. Je n'ai pas voulu trop insister, je garde mes forces pour un sujet plus grave.
— Soit, vous avez peut-être agi sagement. En attendant, votre respectable curé est très mal
Gobgle
édifié de la conduite de son paroissien ; il yoit là un manque d'égards pour moi, et il en est blessé. Il a tort en cela, ce bon curé. Je suis venu dans sa paroisse pour les pauvres et pour les petits : que les riches et les grands ne viennent pas m'entendre, que m'importe à moi? Je fais mon devoir, et cela me suffit. Votre mari, lui, prend pour guide son orgueil et son vain savoir! Puisse Dieu ne pas Fabandonner à son sens dépravé. Il faut toujours espérer, ma chère enfant ! Il faut prier la sainte Vierge. Vous ferez bien de faire coudre dans ses habits une médaille de l'immaculée conception, afin qu'il en ait toujours une sur lui. D'innombrables conversions sont dues à cette pieuse pratique qu'une âme aimante de femme a pu seule inventer.
— Mon père, j'y avais pensé, mais je craignais que ce ne fût là une superstition.
— Où avez-vous pris cela?
— Je l'ai entendu dire à l'abbé Courbon.
— L'abbé Courbon a tort ; mais lui et ses pareils voient des superstitions partout. Dieu ne bénirait pas ces pratiques si elles étaient superstitieuses. Croyez-moi, ma fille. Ayons la foi simple des âmes pures, faites coudre les petites médailles, et ce soir, vous, Marie, ce petit ange, et moi, nous réciterons le rosaire à l'intention de votre mari et de votre fille, et nous
. terminerons par la prière pour la conversion
d&B pféebeurs, Domine non secundum; et qui sait^ m^ fille, (si les bords de la Creuse ne seront pas pour M, Deville le chemin de Damas? Marie est m puissante !
— Mon père, persistez-vous dans votre bonne opinion sur le jeune comte de Savinières?
— Oui, sans doute. Pourquoi me demande:^vous cela? dit le moine, ne voulant rien dire qui pût le compromettre auprès de la marquise aussi longtemps qu'il aurait besoin d'elle.
r^ Je le trouve tous les jours plus léger, plus inconsidéré.
-^ Il est si jeune ! La gravité arrivera plus tard. Marie est aussi trop sérieuse pour une jeupa fille de dix-sept ans ; ces deux caractères se tempéreront Tun par l'autre. Pensez-vous que Marie prenne du ^oût pour ce jeune homme?
— Les saillies du jeune comte font quelquefois éclore un sourire sur les lèvres de ma fille. Elle ne me parait pas lui être hostile, voilà tout.
— C'est quelque chose.
— Je redoute tant pour elle une passion malheureuse !
-TT- Je vous ai défendu de vous préoccuper de cela. Les femmes qui ont lu des romans sont, sur certaines questions, ingouvernables.
— Oh! cher père, vous savez bien que j'ai voulu faire entre vos mains le vœu de vous obéir en toute
— Je ie sais, ma fille bien-aimée, vous êtes capable de toutes les grandes choses. Vous savez aussi pourquoi je n'ai pas voulu recevoir ce vœu, je ne voulais pas que ma direction devint pour vous un fardeau , un joug insupportable. Non, non, ma fille, je veux vous laisser toute votre liberté.
On le voit, si le père Jérôme se montrait quelquefois impérieux envers sa pénitente, il savait aussi la flatter. Le dominicain connaissait les femmes, il savait au besoin serrer et modérer le frein.
— Ma fille, continua-t-il, il est convenu que Laurence seule doit nous occuper. La Providence se sert de tout pour arriver à ses fins. La mort de madame Yillaret a fait retarder de trois mois au moins un mariage qu'on aurait peutêtre fait à présent malgré vous. Il faut profiter de ce délai pour ouvrir les yeux à votre fille; plus tard nous penserons au comte de Savinières et à Marie.
— Le comte de Savinières est-il vraiment bien religieux?
— Sa tante l'assure; il s'est, dit-il, battu en Italie.
— Pour le saint-père?
— Et pour qui donc? Voulez-vous par hasard que ce soit pour Garibaldi?
— Vous avez raison, mon père; au reste, si
l'aUTO-DA-FÉ 275
ce jeune homme est sincèrement pieux, je le Terrais avecfplaisir devenir mon gendre.
— Oui, faire de votre fille une comtesse de Savinières, cela flatterait un petit reste d'orgueil mondain. Je ne vous le reproche pas trop; la perfection ne s'acquiert pas dans un jour; et moi-même j'ai compati à cette faiblesse en choisissant l'illustre héritier du nom de Chantonnay pour votre fille aînée. Au reste, je vous le répète, à chaque jour suffit son mal, dit l'auteur de Ylmitation, ne pensons qu'à Laurence,
Certes, disait le moine, si j'échoue pour Chantonnay près de la belle Laurence, il faut lui ménager Marie comme pis-aller. Je veux bien soutenir jusqu'à un certain point le neveu de la marquise, mais contracter des engagements prématurés, ce serait par trop maladroit. Attendons.
Cette conversation eut lieu sous une allée de tilleuls plantée à l'extrémité du jardin. Des massifs cachaient presque entièrement le château aux deux promeneurs. Cependant, à travers quelques éclaircies, ils en apercevaient les murailles et la pâle et mélancolique Marie, qui, accoudée sur l'appui dune des fenêtres de la bibliothèque, semblait rêver profondément.
— Vous souvenez-vous, dit madame Deville à son directeur, de l'histoire de l'apparition du diable que je vous racontai en arrivant à Paris?
9f74 LE GOMrÉSSBUR
— Sans doute, et cette apparition n'est pas incroyable.
— Non, sans doute. Toutefois il serait possible qu'il n'y eût là rien que de très nattirel?
— J'ai foi dans les pressentiments de cette enfant, et le diable dans une bibliothèque me parait tout à fait à sa place.
— €omment, mon père?
-^ Comment? Est-ce que vous croyez par hasard que tous les livres de M. Deville ont été écrits par des Pères de l'Église?
— Non, assurément.
— Plus des trois quarts, voyez-vous, ont été écrits sous la dictée du diable ; et le diable élit son domicile dans les bibliothèques, pour tenter ceux qui viennent là chercher une distraction, de lire ces livres infâmes. Pas plus tard qu'hîeï*, le comte de Savinières, que vous prenez pour un esprit léger, me disait : Savez-vous, mon révérend père, qu'il y a dans cette bibliothèque des livres que pas un libraire ne pourrait vendre ostensiblement à Rome et qu'ils comprô^ naertraient, auprès des pères du couvent ée la Minerve, les imprudents qui, les ayant en leH** posiâession, ne les mettraient pas sous une triple serrure? Cela m'a donné à penser, j'ai jeté un regard sur vos livres, il y en a, en efiFet, d'exécrables, d'abominables, et je veux vous faire à ce sujet, une proposition.
L ACTO-DA-FÉ 275
— Elle est acceptée d'avance, mon père. II s'agit, n'est-ce pas, de ne plus laisser la elef, afin que personne ne puisse y pénétrer?
— Bel expédient, ôter la clef!
Et le moine haussait les épaules.
— Quel parti prendre alor», mon père?
— Brûler ces mauvais livres, les brûler tous, tôtts, entendez-le bien !
— Cela est impossible, mon père.
^*- Impossil^le! Quelle impossibilité voyezvous là?
— Cette bibliothèque appartient à M. Deville.
— Hé bien?
— Il ne consentira pas.
•^-- Je le sais bien qu'il ne consentira pas, et je ne vous parle pas de lui demander son consentement; mai^ de faire disparaître, vousménie, de votre maison les poisons qui peuvent ôter la vie de l'âme, non seulement à vos enfante, mais à tous ceux qui pénétreraient dans ce lieu maudit. Depuis que je suis ici, j'ai été tellement absorbé par les travaux de la retraite que je donne à la paroisse du bon curé de Vareilles, que je n'ai pas eu le temps de penser à bien des choses importantes. Allons dans votre bibliothèque, je ferai nu>n choix, car je ne doute pas qu'il n'y ait de fort bons livres ; mais tout ce qui sera mauvais sera brûlé.
tn LE CONFESSEUR
— Mon mari sera fort mécontent, et vous m'exposerez à une scène pénible!
— Oh ! femme de peu de foi ! Vous lisez pourtant la vie des saints, celle des martyrs, et vous ne rougissez pas de votre faiblesse? Des jours bien mauvais peuvent se lever sur nous. Si le pouvoir temporel tombe, la société tombera avec lui. La barbarie nous envahira de nouveau, les échafauds seront dressés, et il faudra confesser sa foi devant les bourreaux ; et certes, la civilisation moderne, anathématisée par Rome, nous amènera tous ces malheurs. Notre grand publiciste catholique n'a pas craint de dire : Quand la police sera portée à sa perfection, quand la science aura enfanté ses merveilles, quand partout les tables ploieront sous les viandes exquises, alors on mangera de I9 chair humaine (1), » et il a dit vrai. La chair que l'on mangera, ce sera celle des croyants. Que ferez-vous alors? Vous qui tremblez toujours devant un moment de mauvaise humeur de votre mari, vous renierez donc votre foi? Vous irez donc vous asseoir à la table des enfants de Bélial, et vous repaître avec eux du sang de vos frères?
Le moine s'oubliait, il se croyait en chaire, il gesticulait, se drapait dans son manteau
(1) Parftm de Rome, par M. Louis Veuillot, t. II, pag. 51.
l'aUTO-DÀ-FÉ S77
noir ; et les éclats de sa voix stridente devaient arriver jusqu'au château. Quelques mois plus tôt, le bon sens de madame Deville se serait révolté devant ces violences de langage, mais elle était subjuguée; et quand le moine, revenant à lui, et craignant même d'avoir été trop loin, jeta les yeux sur sa pénitente eiffarée, il mit dans son regard une douce mansuétude et lui dit d'une voix presque caressante :
— Non, ma fille, ma bien chère fille, vous ne pactiserez jamais avec lesprit du mal! Le supposer serait vous faire une grave injure. Si vous ^vez hésité un instant, c'est que, sans doute, vous ne compreniez pas tout le danger des mauvais livres. Oh! ma fille, que d'âmes se sont perdues pour l'éternité, pour avoir lu un mauvais livre ! Quelle fatale découverte que celle de l'imprimerie ! Et il y a des chrétiens qui osent appeler progrès ces inventions infernales ! Enfin, ma fille, je dois vous le dire : toute personne qui garde chez elle un livre défendu, même sans le lire, est excommuniée ipso facto. Voyez s'il vous est permis* d'hésiter.
— Aussi, mon père, je n'hésite plus.
— Il faut de suite faire cette exécution. Suivez-moi.
Et le moine se dirigea vers le château, d'un air aussi belliqueux que s'il se fût agi d'une croisade contre de nouveaux Albigeois.
Le moment était favorable pour l'exécutioD de ses projets, il n'y avait au château que madame Deville, ses filles, et le comte Louis de Savinières. Le père Jérôme regrettait que Chantonnay ne se trouvât pas là pour prendre part à sa glorieuse expédition. Toutefois, il se consolait en réfléchissant que si M. Deville prenait mal la chose, il valait mieux que Chantonnay ne fût pas compromis. Le comte de Savinières le gênait un peu. Quelles étaient au fond les opinions de ce jeune homme? Il n'en savait rien; c'était un ami de Villaret, motif suffisant pour qu'il fût suspect au moins de levi. Le père Jérôme aurait bien voulu mettre à profit les jours q|u'il passait avec lui à Yareilles, pour le faire expliquer au sujet de ses opinions politiques et religieuses; mais Louis, fin comme un Italien» s'amusait à déconcerter le moine; et quand ;Celui-ci, obéissant à ses instincts d'inquisiteur, le mettait en quelque sorte en demeure de s'expliquer, Louis s'échappait par la tangente, avec une raillerie ou un jeu de mots. — Gardez-vous bien de vous faire un ennemi du père Jérôme, avait dit la marquise 4e Savinières à son neveu, hurlez avec lui, sans cela vous êtes perdu. Le jeune comte mettait à profit ce conseil, tout en se ^nnantle plaisir de se moquer du révérend père.
Marie, en voyant revenir le moine et sa mère, était rentrée dans le salon.
L AUTO-DA-FÉ tî9
Le père Jérôme prit son air le plus aimable, et ce fut le sourire sur les lèvres qu'il annonça que madame Deville, inspirée par sa piété et par son désir d'éloigner de sa maison tout ce qui pourrait devenir pour ceux qui Thabitaient, ne fût-ce même que temporairement, une occasion de péché, venait de lui demander de faire Tins* pection des livres de la bibliothèque afin de s'assurer s'il n'y en avait pas quelques-uns de ceux que l'Église a frappés de ses censures.
, — Et s'il y en avait? dit Marie.
— On les brûlerait, ma chère enfant.
— Oui, oui ! s'écria Marie en frappant ses deux mains l'une contre l'autre. Et ses yeux brillèrent d'un éclat sauvage.
— Il y aurait quelque chose de mieux à faire que de brûler des livres dans la cour du château de Yareilles, dit le comte de Savinières; mais les temps sont mauvais, et l'on fait ce que l'on peut, n'est-ce pas, mon très révérend père?
— Vous avez raison, dit Marie. Autrefois, ce n'était pas les mains pures des hommes de Dieu qui jetaient les livres pervers au bûcher, c'étaient celles des bourreaux !
— Oh! mademoiselle, dit Louis, les temps dont vous parlez étaient déjà des temps de relâchements Brûler des livres ! à quoi cela mènet-^il? Mais nous ne sommes plus dignes d'être placés sous la direction des tribunaux institués.
pai^ rÉglise romaine» dans les siècles de foi. Peut-être y reviendrons-nous, mon père, à ces temps héroiques. En attendant, je vais prendre une échelle pour atteindre aux rayons les plus élevés de la bibliothèque. Si vous le permettez, je vous éviterai la peine d'y monter Je vous tiommerai les accusés, et vous prononcerez la sentence, soit pour absoudre, soit pour condamner.
— Je voudrais bien savoir, se disait le père Jérôme, si ce petit fat ne se moque pas de moi. Il faudra que je fasse prendre en Italie des renseignements sur sa conduite politique et religieuse. Âh! si je n'avais pas besoin de sa tante!
Laurence s'était approchée de sa mère et lui avait parlé à voix basse. Madame Deville l'embrassa sur le front en lui disant :
— C'est un devoir que je dois remplir, ma fille, et quelles qu'en soient les conséquences, je le remplirai. Ma chère enfant, ajouta-t-elle en soupirant, Kvie d'une chrétienne est une vie de sacrifice.
On entra dans la bibliothèque. Laurence seule resta dans le salon; mais, la porte de communication étant restée ouverte, elle pouvait entendre et voir tout ce qui se passait.
Le moine s'installa dans un large fauteuil, madame Deville se plaça à côté de lui, et Marie, debout, les yeux fixés sur le moine, portait.
l'aUTO-DA-FÉ 281
dans cette scène de stupide fanatisme, Fardeur passionnée de son caractère. Le père Jérôme lui paraissait remplir là une fonction sublime.
Louis était arrivé avec l'échelle ; il l'appliqua aux parois de la bibliothèque et y grimpa lestement.
— Puisque le tribunal est en mesure de m'entendre, dit-il, je commence. Je suppose, mon révérend père, que vous avez invoqué les lumières d'en haut.
— Ne traitez pa« légèrement les choses sérieuses, jeune homme.
— Je n'ai garde, mon révérend père, et vous allez voir comment je vais m'acquitter de ma mission.
l'auto-da-fé
(suite)
Alors commença une, scène à peu près identique avec celle que Cervantes a mise dans son Don Quichotte de la Mancha, où Ton voit le curé et le barbier brûler les livres de chevalerie,— coupables d'avoir détraqué la cervelle du bon chevalier de la Triste Figure, — en présenoe de la nièce et de la gouvernante da susdit chevalier^ et à leur grande satisfaction.
— Oh! oh! dit le comte de Savinières, nous allons, je l'espère, débuter par une condamna* tîon. OEwvres de Voltaire, édition de Kelh, magnifique reliure.
-^ Au feu, dit le père Jérôme, au feu les œuvres
de cet hdmme qui ont conduit tant d'âmes au feu éternel ! Oui, nous commençons bien notre épuratioù. Et à propos de cela, madame, achetez donc le livre que M. Nicolardot a écrit sur Vol- , taire. Le connaissez-vous, monsieur le comte?
— Moi, non, et je ne veux même pas le connaître.
— Pourquoi donc, s'il vous plaît?
— Parce que j'ai lu une critique de ce livre faite par un zélé catholique : il prétend et il prouve que M. Nicolardot a fait un livre maladroit, que, dans tout ce qu'il reproche à Voltaire» « il n'y a pas de quoi fouetter un philosophe, » et qu'en somme le lecteur pourrait bien être tenté de prendre parti pour Voltaire contre Nicolardot. Or je ne veux pas être tenté, je tiens à ^der mon opinion sur le philosophe de Feraey.
— Oui, je sais que M. de P... vise quelquefois à rindépendance, et qu'il se permet de critiquer des auteurs dévoués à la bonne cause. Il a fait là une école, mais il a racheté cela en flétrissant un livre que je ne veux pas même nommer; car j'espère bien qu'on ne le trouvera pas ici- Jetez là les OEuvres de Voltaire, monsieur le comte, et continuons.
— Mon révérend père, voici un Jean-Jacquei»
Rousseau, non moins superbement relié que son «confrère, et qui me parait devoir le suivre.
l'ADTO-Bà-FÉ 285
— Sans doute, dit le moine, nous brûlerons ensemble les œuvres de ces deux coryphées de Fimpiété du dix-huitième siècle, comme leurs âmes brûlent ensemble dans Tenfer pour toute Téternité.
— Voici l'Esprit des lois^ les Lettres persanes de Montesquieu.
— Tout cela est digne du bûcher. Mon Dieu, mon Dieu! comment peut-on trouver de pareils livres chez des hommes qui se prétendent chrétiens! Quelle douleur pour un religieux de voir les lois de l'Église méprisées ainsi en France!
Heureusement pour la sensibilité du révérend père, que, dans les rayons suivants, il put faire grâce aux auteurs nommés par Louis de Savinières. Tous n'étaient pas absous sans quelques restrictions ; mais enfin le père Jérôme ne voulait pas se montrer trop rigoriste. Il hésita quelques minutes quand Louis nomma Chateaubriand. — Son libéralisme nous a fait bien du mal, dit-il, et dans ses œuvres il y a un grand nombres de pages coupables. Mais sachons lui gré d'avoir voulu remplacer la poésie du paganisme par celle du catholicisme, et usons d'indulgence pour lui.
— Voici les OEuvres complètes de Bossuet, dit le comte, ceci échappe à la censure et mérite une place d'honneur dans toutes les bibliothèques.
âS6 LE CONFESSEUR
— Hum! hum! dît le père Jérôme, peu s'en est fallu que Bossuet ne fût récemment oon* damné dans un de nos conciles provinciaux, et qu'on ne mît quelques-uns de ses ouvrages à Y index.
— Bossuet, le grand Bossuet! s'écria madame Devîlle.
— Oui. madame, le grand Bossuet. Il est le père de Thérésie gallicane.
— Voici, en efifet, sa Défense des libertés de l'Église gallicane, dit le comte.
— Au feu, ce livre! s'écria le moine. Cependant, soyons justes, ce malheureux ouvrage n'a paru qu'après la mort de Bossuet,. c'est son in* digne neveu qui l'a publié, Bossuet n'en est peut-être pas Fauteur.
— J'ai oui dire, mon révérend père, que le manuscrit de ce livre existait, et qu'il était d'un bout à l'autre de l'écriture même de l'évéque de Meaux.
— Et qu'est-ce que cela prouve?
— Il me semble , mon révérend père, que M. de la Palisse ne manquerait pas de dire que cela prouve que Bossuet a écrit le manuscrit.
— Si vous aviez lu les œuvres de l'illustre Joseph de Maistre, vous verriez, monsieur, que cela ne prouve pas du tout que Bossuet soit l'auteur de ce mauvais livre.
— Oh ! c'est différent, si M. de Maistre a dit
l'àUTO-DA-FÉ S»7
cela, je m'incline. On sait bienqaeM. deMaistre ne se permettait jamais le paradoxe ; et, plutôt que de l'en accuser je croirai que le manuscrit écrit de la main de Bossuet n'est que la copie d'un autre manuscrit. Voici la Défense des libertés de t Église gallicane^ nous les brûlerons entre Voltaire et Rousseau. Et les Provindjoles de Pascal, qu'en ferons-nous?
— Il y a dans ce livre, dit* le père Jérôme, quelques traits contre les jésuites qui sont malheureusement trop justes; mais les ordres religieux doivent se soutenir, et d'ailleurs Pascal était janséniste : nous brûlerons les Provinciales.
, — Histoire ecclésiastique de Fleury, continua le comte, après avoir nommé quelques auteurs qui trouvèrent grâce devant le moderne inquisiteur.
— Au bûcher! s'écria le moine.
— Oh ! mon père, dit madame Deville, vous me surprenez, brûler \ Histoire ecclésiastique de Fleury !
— Certainement, madame. Vous la remplacerez par celle de Rohrbacher : voilà un livre écrit selon la doctrine romaine. Je conviens que le style en est lourd et diffus ; mais qu'importe? on ne lit pas ces livres-là pour s'amuser.
— Quant à moi, dit le comte de Savinières,
je ne spis pas du tout surpris du jugement porté par le révérend père, car j'ai lu précisément, il y a huit jours les discours de Fleury. Commeqt, il ose prétendre que lorsque Dieu a créé les deux grands luminaires, cela ne signifiait pas, le soleil, le sacerdoce, et la lune, 1 empire! que les deux glaives dont il est question dans l'Évangile ne signifient pas, du tout, la puissance spirituelle et la puissance temporelle placées entre les mains de Pierre et des papes ses successeurs! Il soutient qu'il ny a là aucun mystère. •Les deux luminaires sont le soleil et la lune, et rien de plus, — et les glaives deux épées. A nous, gens du monde, l'opinion de Fleury paraît raisonnable, nous ne sommes pas éclairés. Mais le révérend père sait mieux que nous apprécier ces questions délicates; et par l'allégorie on explique tant de choses inexplicables !
— Ce jeune homme a vraiment de bons principes, se dit le moine à part lui. Ce n'est pas impunément qu'on a vécu près de Rome, ce grand centre de toute lumière catholique.
Et reprenant la parole :
— Vous avez raison, monsieur le comte, les interprétations que Fleury critique sont celles de nos savants docteurs, tous dévoués aux prérogatives de Rome : Rome les a approuvées, et voilà pourquoi le pernicieux ouvrage du gallî-
l'ACTO-DA-FÉ S89
can Fleury ne doit pas se trouver dans une maison où Ton professe les doctrines romaines. Et d'ailleurs, madame, ajouta le moine, où en serions-nous aujourd'hui si nous repoussions le sens allégorique donné à FÊcriture? le dogme de Fimmaculée conception n'aurait pas été promulgué par Pie IX. Une des preuves les plus incontestables de ce dogme se trouve dans ces paroles du Cantique : Tota pulchra es, arnica meay et macula non est in te : « Tu es toute belle, ma bien-aimée, et jamais une tache n'a terni ta beauté. » Si Fleury vivait encore, il n'aurait voulu voir là que le sens naturel, des paroles d'amour adressées par l'amant à son amante.
Pie IX a vu, d'une manière infaillible, le sens caché, et il a écrasé la tâte du démon. II a sauvé les sociétés qui périssaient, en déclarant, d'après ce texte, et d'autres aussi forts, que Marie était véritablement immaculée.
— Ce dominicain se croit toujours en chaire, disait tout bas le comte, et s'il ne faisait pas tourner la tète aux deux femmes qui sont là, sa logique serait amusante à force d'être absurde. Rien ne m'amuse comme de me moquer de lui, sans qu'il s'en doute, et plus je lui ferai débiter d'extravagances, plus il me sera facile, dans un t^mps donné d'ouvrir les yeux à Marie. Je Taime, et je porterai la lumière là où le moine a mis la nuit sombre.
Et après avoir retiré de la bibliothèque les trente-trois volumes de YHistoire ecclésiastique, qui allèrent par la fenêtre rejoindre Voltaire et Rousseau, le jeune comte continua de lire les titres. Ah! voici YHistoire de l'inquisition d'Espagne, par Llorente. Mon père, si jamais livre a mérité d'être brûlé par un dominicain, c'est assurément celui-là. G*était un homme terrible que ce Llorente! Que de documents entassés dans ces quatre volumes !
— Et notez bien, dit le père Jérôme, que ce ' misérable a été secrétaire de V Inquisition; c'est
un transfuge. Quand même Yinquisition n'aurait pas toujours été sainte dans son principe, sainte dans ses actes, digne de respect puisqu'elle était autorisée, établie, encouragée par les bulles et les brefs des papes, Llorente n'aurait pas eu le droit, lui un de ses membres, d'en faire connaître les erreurs sans trahison.
— Et vous avez mille fois raison, mon père, et je soutiens que s'il y a des vices, des abus, dans notre législation, ce n'est point aux légistes à s'en occuper, que les militaires n'ont pas le droit d'écrire sur les questions qui intéressent Farmée, ni le marin sur ce qui concerne la marine. Llorente mérite d'être brûlé deux fois : et pour avoir écrit son livre, et pour avoir commis ce délit, ayant l'honneur insigne d'appartenir au saint-office. Je trouve là des livres modernes, te
LAUTO-DA-FÉ Î91
Maudit, par l'abbé ***, le Jésuite, la Religieuse, le Moine, par le même auteur.
— Le Maudit! s'écria le moine, la Religieuse! ces livres infâmes sont ici !
— Vraiment oui, mon révérend père. Ah! cet abbé ***, il est un peu rude à l'endroit des moines.
— J'espère, madame, que vous n'avez pas lu une page de ces livres.
— Mon père, je dois vous avouer que mon mari estimait beaucoup ces ouvrages ; il m'en a lu une grande partie, et vraiment le héros du Maudit, l'abbé Julio, est si pieux, si plein de foi, sa mort m'a semblé si édifiante, que je n'ai rien trouvé là qui pût scandaliser une âme honnête et chrétienne.
— Parce que vous étiez alors dans l'aveuglement. Je sais bien qu'il n'y a pas, dans le Maudit, un mot contre la foi catholique, au point de vue gallican ; mais l'auteur nie dans ses livres l'infaillibilité papale, donc ce n'est pas un vrai catholique.
— Il n'y a pas de doute là-dessus, dit Louis de Savinières, c'est un catholique à la façon de Bossuet et de Fleury, et non à celle des pieux écrivains de la Mappemonde catholique, qui est la bonne.
— Et puis, ajouta le moine, c'est encore un traître, comme Llorente, celui-là. Comment, il
i9î LB GOMFESSSDJi
est prêtre dans l'Église, et il prétend en combattre les abus et en réformer la discipline?
— Aussi, mon révérend père, un libéral qui, sous Louis-Philippe, mangeait très proprement du jésuite lui a bien dit son fait à cet abbé "^^^ il a démontré ce que je disais tout à l'heure, que les abus d'une institution ne devaient pas être combattus par ceux qui pouvaient en parler ex professa, et qu'un laïque avait bien plus qu'un prêtre le droit de sonder les plaies de l'Église et d'en indiquer le remède, et voilà ce que j'appelle de la logique.
— Brûlons ces livres. Ils mériteraient les honneurs d'un bûcher sur la place de Grève, dit le moine.
— Autrefois, mon père, l'écrivain aurait bien couru les risques de brûler avec ses livres.
— Sans doute : alors le pouvoir était chrétien, il croyait devoir punir les ennemis de l'Église plus sévèrement que ses propres ennemis.
— Et ce bon temps est passé mon père, quel dommage! Enfin, vous avez la bonne presse pour venger vos injures ; et, si l'on ne brûle pas les auteurs, au moins on les flétrit dans l'opinion publique. C'est quelque chose. M. de P
entre autres, pour se faire absoudre de son attentat contre Nicolardot, a éreinté le livre de l'abbé ***, mais évidemment sans en avoir rien
l'AOTO-DA-FÉ S9S
lo^ il a copié les critiques qui en avaient déji été faites. Or un écrirain sérieux doit se respecter un peu plus.
— Vous prenez donc parti pour cet abbé ***?
— ^ Pas du tout; il n'aime pas les moines, et
en ma qualité de demi-Italien, je sais ce que Talent les moines, et, tels on connaît les saints, tels on les honore.
— Continuons notre revue. Ah! voici Molière, les^ deux Racine, Boileau ; qu'allons-nous faire de tout cela !
— Molière et son Tartufe au feu. Racine fils, janséniste, au feu. Nous pouvons faire grâce aux^ Satires de Boileau.
— Oh! quelle belle édition du Lutrin! des gravures magnifiques. Comme cette Discorde :
Toute uolre de crimes, Quittant les Gordeliers pour aller aux Minimes,
est bien représentée! Ah! la voilà encore, elle entre chez l'archevêque.
La discorde en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre et reconnaît TÉglise.
— Au feu ces impiétés, ces abominations!
Oh! ces misérables écrivains! Quel malheur que la science soit sortie des cloîtres pour se répandre
dans le siècle! Oh ! que le sens chrétien est profondément perverti! C'est à FÉglîse qu'il a été dit : Docete : Enseignez. Or le livre est un enseignement; donc, comme autrefois, les moines seuls devraient savoir écrire. L'imprinrerie, ce qu'on est convenu d'appeler la Renaissance, voilà ce qui nous a perdus.
— Abîme tout plutôt, c'est Tesprit de l'Église,
murmurait tout bas Louis de Savinières en envoyant le Lutrin y avec ses magnifiques gravures, rejoindre ses compagnons d'infortune. Mon père, dit-il tout haut, voici le poème de Vert- Vert de Gresset, le Lutrin vivant, le Carême impromptu; tout cela ne me parait pas moins impertinent, à l'endroit des couvents, que le Lutrin de Boileau. Écoutez plutôt ce passage de Vert-Vert :
]1 (le perroquet) partageait dans ce paisible lieu Tous les sirops dont le cher père en Dieu, Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées.
Réconfortait ses entrailles sacrées.
Et cette dame Barbe, du Lutrin vivant^
Qui dès seize ans, d'un siècle corrompu Craignant l'écuell, pour mettre sa vertu Mieux à couvert des mondains et des moines...
— Assez! s écrie le père Jérôme, ne voyez-
l'a^TO-DA-FÉ 395
VOUS pas qu'il y a là une enfant qui vous écoute? Brûlons ces fades poésies , brûlons-les sans pitié. N'est-il pas vraiment déplorable que les jésuites aient soutenu ce polisson de Gresset, parce qu'il a été un des leurs?
On comprend que les romans furent tous condamnés, sauf les romans mystiques du père Michel-Ange Marin et le Télémaque de Fénelon ; encore, sur celui-là, le père Jérôme déclara-t-il que, pour rien au monde, il ne voudrait avoir fait un livre semblable.
— Nous arrivons aux auteurs modernes ,• dit Louis; jusqu'à présent, sauf l'abbé ***, nous n'avons pas eu à juger nos contemporains.
— Je serais d'avis, dit le moine, de les condamner tous sans les entendre.
— Oh ! mon père, ce ne serait pas juste ; et tenez, voici les Libres Penseurs de M. Veuillot qui trouveront grâce devant vous. Voici les Con-ferences de Lacordaire, /a Vie de sainte Marie- Madeleine par le même.
— Pour ce dernier ouvrage, dit le moine, n'en disons rien par respect pour le restaurateur de notre ordre, mais brûlons-le. Il y a là un sensualisme...
— Voici Lamennais, œuvres complètes.
— Au feu, les œuvres complètes ! ne faisons pas même grâce au livre sur r Indifférence.
— Et Lamartine?
— On peut garder les Méditations; maïs Jo^ celyHy au feu ; jamais livre n'a distillé un poison plus dangereux que celui-là : il est plein d'hérésies.
— Je vois , mon père, dit madame Deville, que mon mari et moi nous sommes très ignorants en tout ce qui touche aux saines doctrines^ nous avons lu Jocelyn ensemble avec enthousiasme, et cette lecture, il me semble, avait contribué puissamment à exalter en nous le sentiment religieux. Ce livre nous avait paru si profondément imprégné du sentiment chrétien!
— Oui, dit le père, on connaît cela : de Fexaltation, de la religiosité, des aspirations vagues vers Finfini, et tout le pathos de la phi^ loçophie semi-religieuse, plus dangereuse, mille fois, que la philosophie tout à fait sceptique. Après avoir lu Jocelyn avec votre mari, madame, avez-vous récité un chapelet de plus?
avez-vous fait une confession, une communion de plus? Un livre chrétien, madame, conduit au confessionnal et au pied des autels de Marie. Voyez si M. de Lamartine a fait prêcher, par son prêtre Jx)celyn, la dévotion à la sainte Vierge; non, sans doute. Oh! que ces livres sont mauvais pour les âmes! Je ferais plutôt grâce à Voltaire qu'à Fauteur de Jocelyn.
On comprend que George Sand, Michelet,