‹ Le confesseur, Volume 2Chapitre 25 sur 30 · L^AUTO-DA-FÉ · texte numérisé non relu

L^AUTO-DA-FÉ

Edmond About, Victor Hugo, Louis Ulbach, Jutes Simon, Renan, etc., etc., furent condamnés sans discussion.

Quand cette consciencieuse épuration fut terminée, la bibliothèque de M. Deville offrait le plus triste aspect : des rayons étaient entièrement vides, d'autres montraient de larges plaies béantes. Madame Deville considérait cette dévastation avec inquiétude. Que dirait son mari en présence d'un pareil acte de vandalisme?

Sans doute elle aurait la gloire d'un petit martyre, et si elle ne souffrait pas dans son corps, comme les chrétiens de la primitive Église, elle souffrirait dans son cœur. L'orgueil dévot se complaisait dans cette pensée; mais madame Deville n'était pas encore assez avancée dans la spiritualité pour que cet orgueil, que j'ai qualifié de dévot, fiit arrivé à ce degré d^e puissance où il devient intraitable et capable de conduire à tous les excès du fanatisme.

Elle aimait encore son mari : et la pensée de troubler par des discussions pénibles là paix de leur intérieur lui était douloureuse. Aidée de Louis de Savinières et de Laurence, qui était entrée dans la bibliothèque, quand la voix du père Jérôme avait cessé de s'y faire entendre^ madame Deville cherchait à dissimuler le dégât opéré par le zèle de son directeur. Quelques rayons avaient un double rang de livres ; on lei^

dédoubla pour remplir les casiers vides; on mit plus d'espace entre les livres ; et, toutes ces mesures prises, on fut forcé de s'avouer qu'elles étaient à peu près inutiles.

On persuada bien à Don Quichotte qu'un enchanteur, son ennemi, avait enlevé sa bibliothèque; mais, avec M. Deville, on ne pouvait pas se tirer d'affaires aussi facilement. Et, bien que son caractère fût en général assez calme, Laurence elle-même redoutait pour sa mère la première explosion de son mécontentement.

Le moine n'avait pas terminé son œuvre ; lui et Marie ramassaient les livres qu'on avait jetés par la fenêtre, et ils les entassaient à quelque distance au milieu d'une allée sablée. Marie mettait à ce travail une ardeur extrême : elle trouvait une âpre volupté à lacérer les pages de ces livres pervers, à en briser les belles reliures. Quant tout fut terminé, elle alla chercher des allumettes, et, triomphante, l'œil en feu, elle entra dans le salon : — Venez, ma mère, venez, lui dit-elle ; c'est à vous à mettre le feu au bûcher; tout est prêt; et dans quelques minutes» grâce à votre piété, notre maison sera purifiée' de ses souillures.

Louis de Savinières considérait la jeune fanatique; s'il eût été un autre homme, cette exaltation l'eût effrayé, mais il aimait les natures ardentes, nulles ne se laissent plus facilement

l'aUTO-DA-FÉ 299

dompter par Famour, il s'approcha d'elle et lui dit :

— Némésis était moins belle que vous ne l'êtes en ce moment; mais la divine vengeresse savait qu'elle ne pouvait errer; il y avait du ^alme dans ses colères; et vous, Marie, vous doutez de vous-même ; et voilà pourquoi vous mettez tant de passion là où vous croyez mettre seulement de la justice.

Marie regarda le jeune comte avec des yeux surpris.

— Est-ce donc un blâme que vous m'infligez?

•dit-elle.

— Peut-être, dit Louis d'une voix grave.

La jeune fille ne répliqua rien ; elle s'avança vers sa mère, lui prit la main pour l'entraîner hors du salon, mais il semblait que sa violence «'était affaiblie. Toutefois elle ne reculait pas, et elle répétait d'une voix plus douce, mais non moins pressante.

— Venez vite, maman, venez achever votre œuvre : le père Jérôme vous attend.

— Chère mère, il en est temps encore, disait tle son côté Laurence, attendez le retour de mon père; ne savez-vous pas qu'il vous sacrifierait bien plus que ces pauvres livres, si cela ^tait nécessaire à votre repos?

— NoA, ma fille, non, il n'est plus temps; que dirait le père Jérôme?

— Laurence n'insista plus, elle suivit sa mère et sa sœur.

Le feu fut allumé, et bientôt les flammes s'élevèrent en spirales. Ce fut pour le moine un beau spectacle. £n voyant ces livres, infâmes à ses yeux, se tordre, dans leurs enveloppes parcheminées, sous Faction de la flamme, il se reportait à^ cette époque que des hommes qui se disent disciples du Christ osent appeler l'âge héroïque de TÉglise, où l'on ne brûlait pas des livres, mais des hommes coupables seulement d'erreurs dogmatiques. Louis de Savinières, lui aussi, se rappelait ces terribles souvenirs, et la robe blanche du dominicain, sur laquelle la flamme jetait des reflets rougeâtres, lui paraissait teinte de sang. Il avait commencé par rire X en lui-même en voyant le père Jérôme jouer att bûcher; la scène lui avait paru plaisante; à présent elle lui faisait horreur, et il s'éloigna.

L'acte d'intolérance sauvage était accompli.

Madame Deville ordonna d'en faire disparaître les traces. Le reste de la journée se passa tristement. Toute la faconde du moine fut impuissante à dissiper les inquiétudes de madame Deville. Marie elle-même paraissait livrée à une préoccupation secrète. Elle se demandait comment il se faisait que les paroles de Louis de Savinières eussent fait tant d'imprel^sion sur son esprit.

l'auto-da-fé soi

Nous FavoDS déjà dit, il y avait dans cette jeune fille plus de passion que de sensibilité. Laurence avait donné tout son cœur à Villaret, son amour était profond , précisément parce qu*il était calme. Il n'en était pas ainsi de Marie, elle avait aimé Yillaret parce qu'il était beau, et qu'elle n'avait rien pu lui comparer. Il s'était trouvé là au moment de Téclosion des instincts de sa nature sensuelle ; il y avait de la fougue dans cet amour , un désir ardent d'être préférée à sa sœur, il n'y avait pas d'élément de durée. Déjà dans le monde elle avait remarqué le jeune de Savinières ; depuis qu'ils étaient ensemble à Vareilles, elle avait acquis la certitude quelle en était aimé, et cette pensée flattait son orgueil. Louis était libre, elle pourrait être, si elle le voulait comtesse de Savinières ; et des bouffées de vanité traversaient son cerveau, non sans y laisser une trace profonde. Marie, dont le fanatisme était de plus en plus exalté par son directeur, regardait toujours comme le plus grand des malheurs le mariage de sa sœur avec Yillaret. Cet impie perdrait nécessairement l'âme de Laurence pour l'éternité, et il se perdrait avec elle. Ghantonnay, ce fervent chrétien, ce défenseur des doctrines romaines, devait être son beau-frère, le moine le voulait ainsi, et il avait raison de le vouloir. Elle se sentait la même ardeur à seconder ses desseins; mais elle ne

pouvait se dissimuler que son désir de convertir Villaret n'avait plus la même énergie, et elle s'efiFrayait de son inconstance, en voyant que cette image, jadis si chère, s'eflFaçait chaque jour davantage dans son esprit. Comme tous ceux qui ont aimé ou cru aimer, Marie s était dit : J'aime pour toujours, et elle se sentait humiliée des défaillances de son cœur. Pendant la scène de la bibliothèque, elle avait plusieurs fois reçu les livres condamnés de la main de Louis ; cette main avait, soit volontairement, soit par hasard, souvent effleuré la sienne, et la jeune fille avait tressailli dans tout son être à ce contact. Avec plus d'innocence dans la pensée, Marie n'eût pas songé à analyser ses impressions : elle ne les eût pas comprises ; mais, grâce aux lectures mystiques dont elle se nourrissait, elle perdait la chaste ignorance de ses dix-sept ans. N'avaitelle pas lu, dans la vie des saints, le récit des tentations furieuses de l'esprit impur, dont même les vierges consacrées à Dieu n'étaient pas exemptes dens leur cloître? Il y a dans le roman mystique, Virginie ou la Vierge chrétienne y des chapitres sous ce titre : Peines intérieures de Virginie^ sur lesquels Marie avait dû méditer; et à la suite de ces dangereuses lectures, quand elle allait, elle aussi, confier ses peines intérieures au père Jérôme, et s'accuser de pensées mauvaises, le directeur l'inter-

l'auto DA-FÉ 303

rogeait longuement et sur la cause et sur les effets produits.

C'est ainsi que direction, lectures mystiques, livres de piété, composés pour les jeunes personnes, où tout en voulant leur enseigner à être chastes, on leur apprend comment on ne l'est pas, consomment un véritable viol moral.

Madame Deville n'était pas sans redouter les conséquences de Tauto-da-fé du père Jérôme. Il fallait rinconcevable hardiesse de cet homme, son orgueil de moine à qui tout doit obéir, pour avoir osé, en Fabsence du mattre de la maison, brûler solennellement sa bibliothèque. En vain Marie, la fanatique, s'applaudissait de cet acte de vigueur contre les icnnemis des saintes doctrines, la conscience de sa mère n'était pas aussi rassurée. Son instinct de femme |ui présag^it la tempête , et un mot de Laurence :

Pauvre bibliothèque! que dira mon père? lui revenait maintenant, et la faisait trembler sur une usurpation si flagrante des droits de son

mari. Mais les impressions sous lesquelles son directeur spirituel la tenait depuis quelque temps revenaient puissantes. Après tout, elle avait courageusement servi la cause de Dieu.

C'était la bonne occasion de souffrir pour elle. Elle se préparait au combat.

La nuit qui succéda à Texécution des pauvres écrivains suspects d'hétérodoxie aux yeux du père, fut triste pour Hélène. Elle avait eu Tâme trop agitée par cette scène d'un autre âge pour trouver un paisible sommeil.

Laurence, qui couchait dans la chambre la plus voisine de celle de madame Deville, entendit tout à coup des gémissements et des cris. Elle se précipita chez sa mère. Celle-ci, à demi habillée, effarée, l'œil hagard, se tordant les membres dans une violente crise nerveuse, courait violemment dans la chambre, ou, se jetant dans un fauteuil, se sentait étouffer. Laurence se hâta de la calmer, en lui faisant respirer de réther. Alors vint la réaction physique. Les larmes coulèrent. Une prostration effrayante succéda à la crise. Mais bientôt de sinistres pensées vinrent en redoubler la violence.

— Mon Dieu! que deviendrai-je? — Ah! l'enfer! l'enfer! — et d'autres paroles incohérentes, indice évident d'une excitation morale extrême, étaient prononcées par elle. Laurence eut peur. Tour à tour les yeux égarés de sa mère annon*

çaient une raison qui ne se possédait plus ellemême» et ses gestes extraordinaires^ son animation terrible semblaient présager le délire. La pauvre Laurence eut recours à un puissant remède. Elle la prit dans ses bras, lui dit les paroles les plus tendres, finit par la remettre dans son lit, où elle continua ses caresses comme à un enfant malade. L'agitation cessa peu à peu. Sous ces caresses qui furent une magnétisation, elle s'endormit. Jeannette, retrouvée à Vareilles, fut réveillée par Laurence et passa le reste de la nuit auprès de sa maitresse.

Le lendemain, quand la malade se réveilla^ elle vit auprès de son lit ses deux filles et Jeannette. Elle se rappela en partie les agitations de la nuit écoulée.

— J'ai craint un moment que mon pauvre cerveau ne se brisât. Que je remercie Dieu de m'avoir épargné la perte de ma raison !

Laurence, elle aussi, avait craint pour la raison de sa mère.

— Madame, dit Jeannette, vous en faites trop. Est-ce qu'il y a à y tenir au régime de vie que vous suivez? Ah ! ma chère maîtresse ! elle qui était si belle, si fraîche ! Voyez dans quel état on me la rend !

— Tout est sauvé, ma pauvre fille. Je me trouve mieux.

Cependant quelque chose d'égaré et de pro* fondement triste demeurait encore dans ses yeux. Elle semblait promener autour d'elle un regard rempli de crainte.

— Et monsieur est-il revenu?

— Oh! non^ madame.

— Et quand viendra-t-il?

— Il sera ici demain ; ma mère , n'ayez aucune inquiétude. Il vous trouvera bien portante.

— Oh! promettez-moi que vous ne lui direz rien de ce qui s'est passé cette nuit. Je vous le demande, promettez-le-moi.

Et toutes les trois lui promirent de garder le secret sur cette crise.

Un coup terrible avait atteint cet organisme, réalisant, jusque-là encore, un type de remarquable beauté. Dès le matin, les joues d'Hélène parurent creuses comme elles l'auraient fait après quelques jours de macération ; les premières rides se montrèrent et des filets argentés vinrent briller sur sa splendide chevelure ; les lèvres pâlirent. Cette femme ne fut plus que l'ombre d'elle-même.

Laurence ne voulut pas qu'elle parût au déjeuner, et prétexta, auprès du jeune comte de Savinières, les fatigues d'une longue insomnie.

Ce déjeuner fut plus grave qu'il ne convenait à l'âge des trois convives. Savinières, qui ne se

KtlT TERRIBLE 3b9

doutait de rien et qui ne pensait pas qu'une insomnie de maman dût tant impressionner deux charmantes jeunes filles, ne perdit rien de sa belle gaité.

L'entretien, cependant, tournait quelquefois au sérieux.

— Voyons! monsieur de Savinîères, dit Marie avec son ton énergique, vous parlez toujours de religion, et je crois que, malheureusement, vous nen avez guère. Je vous ai suivi du regard pendant la grande expédition à laquelle vous avez pris part, et j'ai cru voir que vous vous moquiez un peu du père. Oh ! si j'avais tenu votre langue!

— Serait-ce, charmante enfant, qu'on n^a pas de religion parce qu'on s'échappe en quelque petite licence avec un révérend père?

— Oui, monsieur, il n'y a que les impies qui se raillent des bons pères. Le prêtre tient à la religion; ne pas respecter le prêtre, c'est manquer à la religion.

*— Mademoiselle, pardonnez-moi. J'ai beaucoup vécu en Italie, on n'y épargne pas les moines et les abbés. Vous l'ignorez peut-être, ils ne sont pas toujours sans reproche, et on y respecte la religion. Je pense un peu à l'italienne.

— Je veux vous pousser dans vos retranchements. Si vous ne faites que respecter la reli-

gion, c'est bien peu de chose. On veut mieux que cela. Que croyez-vous? Je veux le savoir; j'ai besoin de le savoir !

— Voilà un intérêt bien vif, et j'y suis extrêmement sensible. Vous m'embarrassez un peu. Ce que je crois? J'ai été soldat, vous le savez, et le pape est toujours indulgent pour des soldats. Le Credo des soldats n'a pas autant d'articles que celui d'une adorable petite sainte, toujours en état d'oraison mentale.

— Allons! monsieur le flatteur, nous ne sommes pas une petite sainte. Dites-nous ce que vous croyez.

— Je vous l'ai dit, mon Credo est celui des gens du monde, de ceux qui ont porté l'épée. Si le vicaire de Jésus-Christ n'est pas trop sévère pour eux, celle qui m'interroge devrait bien ne pas être plus exigeante.

— Bon ! de l'embarras de vos réponses je puis conclure que vous n'êtes qu'un méchant libre penseur. Jamais une femme ne vous aimera.

— Dieu! pour être aimé d'une femme que j'aimerais, je croirais tout ce qu'elle voudrait.

— Vous feriez alors l'hypocrite? C'est bien mal, ce que vous dites là.

— Non, je ne ferais pas l'hypocrite; mais je lui dirais : Mon aimable sainte, convertissezmoi ! Une femme comme vous, par exemple, ferait aisément ce miracle.

— Oh! je laisse cela au père Jérôme.

— Vous avez tort. Vous n'auriez pas besoin d'homélies aussi longues que les siennes. Vous seriez très persuasive.

— Eh bien , ma chère, reprit Laurence qui écoutait le dialogue avec quelques sourires, malgré sa profonde inquiétude, puisque tu prends M. de Savinières pour un méchant libre penseur, et qu'il t'ofifre, avec une grâce charmante, de se faire ton disciple, pourquoi n'acceptes-tu pas?

— Qu'à cela ne tienne, dit vivement Marie.

— Oui, dit Savinières; mais vous savez la condition pour la femme qui doit me convertir : qu'elle se laisse aimer.

Marie rougit un peu et ne répondit pas.

— Je me fais caution pour ma sœur, monsieur de Savinières, dit Laurence. D'ailleurs, écoutez : A armes égales, à qui sera le premier vaincu de vous deux.

Un regard de Marie jeté sur sa sœur, triste et profond, sembla dire : Je serai vaincue la première.

Après le déjeuner, les deux sœurs montèrent auprès de leur mère, et Laurence, pour Tégayer un peu, raconta, avec des réflexions piquantes, l'entretien de Marie et du jeune comte. .;'

La pauvre mère parut se dérider un peu : le nuage était moins sombre sur son front. Elle

Zi^ LE GOMFESSBUR

ne descendit pas au salon dans Taprès-midi.

Au fond de l'âme, elle était dévorée d'une inquiétude mortelle : Que dirait M. Deville de l'auto-da-fé?

Plus le moment de son retour approchait, plus Laurence voyait s'accroître le désespoir de sa mère. Cette parole lui échappa.

-*- Laurence, qu'avons-nous fait?

— Ma mère! mon père est si bon! que pouvez-vous craindre?

On annonça enfin le retour des voyageurs.

M. Deville, sur la nouvelle que sa femme était indisposée, se précipita ches elle. Il fut affectueux au ipossible. Laurence le suivit, quand il voulut passer chez lui.

— Cher père, j'ai un mot à vous dire : vous allez être mécontent de quelque chose qui s'est passé pendant votre absence; mais, de grâce, 3oyez un peu indulgent pour ma mère !

— Quoi donc, ma fille?

— Vous ne le saurez que trop tôt. Je vais auprès de ma mère.

Le lendemain, en entrant dans la bibliothèque, M. Deville s'aperçut de l'absence de ses plus beaux livres. Il ne put d'abord deviner la <2ause de cette soustraction. Était^e un vol? Mais comment ma femme serait -elle cou* pable?

— Tiens, mais c'est clair! le père Jérôme est

ItUIT TERRIBLE 315

venu ici faire une application des lois de la saôree congrégation de Ylndex.

M. Deville était quelquefois d'une vivacité extrême. Son premier moment alors était terrible ; mais il adorait Laurence, et le mot qu'elle avait eu la précaution de lui dire se présenta à lui. En effet, il fallait être bien indulgent pour cette pauvre femme. Mais l'odieux inquisiteur! mais celui qui violait le domicile d'un citoyen en abusant de la faiblesse d'une femme! mais celui qui torturait un âme paisible et qui troublait Funion la plus douce, celui-là, ce moine, ce misérable !

Son premier mouvement fut de se précipiter vers la cure de Vareilles, et ne pouvant, en raison de l'habit du moine, demander autrement au père raison de son guet-apens, de lui appliquer la flétrissure d'une parole indignée. Mais il eût fait à Hélène un mal cruel. II dut se contenir, et exhaler sa colère dans Tun de ces mo* nologues où l'âme épanche son trop plein en toute liberté, comme le volcan dégage de sa cheminée brûlante ses cendres enflammées et sa lave.

Cependant, inquiète de cette première exploision de colère, Laurence était arrivée doucement, et avait entendu les derniers mots de cette légitime indignation. Le premier mouvement était passé. Laurence s'approcha de son père.

— Vous avez deviné, n'est-ce pas?

— Ouï , mon enfant , c'est cet exécrable moine?

— Hélas! oui.

— Et qu'a-t-il fait de tout cela?

— Ce qu'en fopt les moines.

— Du feu?

— Oui.

— Horreur! Oui, ils sont toujours les* mêmes! Rien ne les éclaire ces hommes, rien n'abat leur audace. D'implacables révolutions ont passé sur eux, des guerres religieuses sanglantes les ont décimés , les lois humaines ont comprimé leurs envahissements, mis un frein momentané à leur audace. Et les révolutions, niême celle qui s'est armée du triangle d'acier, et les guerres religieuses, et le frein des législateurs, ont été impuissants. Plus forts que la force, plus maîtres du monde que les dictateurs et les rois, ils savent reprendre cet empire des âmes, objet de leurs convoitises, et il faut que nous les souffrions! Laurence que cette homme te bénisse!

Qu'il bénisse la faiblesse de cette malheureuse Hélène dont il s'est fait le bourreau ! Je l'épargne, à cause de ces deux noms qui me sont si chers. Sans cela je demanderais vengeance à la loi humaine. Je le traînerais avec son froc devant un tribunal. Il y aurait une parole accusatrice qui le dévoilerait. Et si la flétrissure ne

NUIT TERRIBLE 3iS

tombait pas sur lui de la bouche du juge indigné^ le monde civilisé serait pour moi ; et cet homme recevrait pour jamais le stigmate de sa honte. Ma fille , le bien , par un ordre admirable de la Providence , sort du mal comme For pur d'une fournaise. J'ai eu assez de longanimité, trop probablement, avec cet homme. Laisse-moi tout te dire à toi. Je serai calme, complètement calme, devant ta mère. Elle est protégée dans mon cœur par ta parole et par la pitié qu'elle m'inspire. Mais cet homme nous a assassinés! Mais voilà lie longs mois qu'il nous tient sous sa main de fer, qu'il nous torture, qu'il nous écrase! C'est assez soufifrir. Pauvre enfant, si j'avais été faible devant les instances de ta mère, jamais les vœux de ton cœur n'eussent été remplis. Ce moine eût brisé ton avenir avec ses calculs d'ambition monacale et de vanité personnelle , que je n'avais jamais aussi bien compris qu'à cette heure. Pauvre Armand! combien il a souffert des froideurs de ta mère ! Laurence, Laurence, quel sort fatal que celui qui a fait trouver sur notre passage, dans la vie, ce venimeux reptile! Mon Dieu, pardonnez-moi ! mais si je pouvais haïr comme homme et comme chrétien, je haïrais ce moine et j'éteindrais ma haine dans la vengeance. Mais il y en a une qui ne coûtera rien à ma conscience et qui sera donnée à mon <5œur. Ma fille, vous avez assez souffert de cet

S16 LE COUFBSSEUE

homme. L'heure des réparations a sonné. Ne orains rien maintenant. Allons ensemble chez ta mère. Je te jure que je n'aurai pas pour elle un reproche.

Et donnant la main à Laurence^ il passa dans la chambre de sa femme, où se trouvaient Marie et la bonne Jeannette dont le visage inquiet disait toutes les alarmes.

Jeannette sortit sur un signe.

— Vous, restez^ mes enfants. Je ne puis pas être dur pour votre mère. Je l'aime trop pour cela. Je lui ai dû trop de bonheur dans ma via pour ne pas lui pardonner une faute causée par un excès de respect pour la religion. Hélène, mon amie, vous avez laissé ce fou s'établir mbaître chez moi : j'oublierai cette faiblesse. Vous ne songiez pas à son excès d'audace , à sa violation de mes droits les plus sacrés de mon domicile, où il est venu poursuivre jusqu'à mes livres. Écoutez! Plaie d'argent n'est pas mor<telle. Mon libraire va réparer tout cela, et mes livres ressusciteront de la cendre jetée aux vents par ce fanatique. Voilà qui est réglé. Maintenant ce moine ne paraîtra jamais ici, pas plus que dans notre maison de Paris. Je ne vous dis pas, Hélène, de ne jamais lui parler. Vous le devriez^ si vous m'aimiez comme je vous aime. Mais je n'exige pas de vous ce sacrifice. Peut-être me le refuseriez- vous. Je veux au moins conserver là^

Ntrr TKRIBLE 317

dessus un doute. Vos droits de conscience me resteront sacrés , lors même qu'on vous torture et qu'on vous égare. Quant à des intrigues qui me sont parfaitement dévoilées, et sur lesquelles je n'avais jms voulu écouter rexpérience impar* tiale de l'abbé Courbon, je veux y mettre un terme et calmer de légitimes inquiétudes. Yillaret recevra demain une lettre qui lui appren* dra que son mariage se célébrera dans quinze jours. Sans doute , après un deuil aussi récent, hèB convenances exigeraient un plus long délai ; mais il est, dans la vie, des moments où il faut passer sur les convenances. Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est une décision irrévocable* C'est l'unique châtiment que je veux infliger au misérable qui a pu si longtemps troubler notre bonheur.

Puis, se radoucissant, il s'efiTorça d'être aflfec-tueux et bon pour cette pauvre femme dont il ne lui était pas possible d'accuser le cœur.

Cette scène fit une impression profonde sur Marie. Douée d'une logique puissante, cette pensée lui vint :

-^ Si mon père a raison, ce moine est un misérable. Mou père a^t41 bien raison? J'examinerai.

Madame Deville, comme une coupable, avait incliné la tête, et n'avait pas prononcé une parole. L'extrême pâleur de son visage avait seule

Si8 LE CONFESSEUR

trahi rémotîon qu'elle éprouvait. Un moment, la pensée lui vint de se jeter dans les bras de son mari, de lui dire : Oui, je t'aime assez pour renoncer à ce guide, au moins imprudent. Cette pensée sage lui parut bientôt une tentation, une faiblesse.

Il était trop tard pour que le ressort de la liberté, si longuement comprimé dans cette âme par la main forte et habile du directeur monacal, pût reprendre son élasticité première. Hélène n'avait plus qu'une volonté, celle de l'homme en qui elle avait vu Dieu. Elle n'appartenait ni à son époux ni à sa famille; elle ne s'appartenait pas à elle-même.

Elle s'excusa de descendre au dîner en raison de sa grande faiblesse; mais à peine fut-elle seule que, prenant la plume, elle écrivit au père Jérôme :

<f Oui, elle est arrivée, cher bon père, l'heure de la soufifrance dernière que vous m'avez prédite. Il m'a été présenté, le calice amer, et j'ai dû le boire jusqu'à la lie. La scène que j'avais prévue a eu lieu. M. De ville est venu me percer le cœur en parlant de vous, cher père, dans des termes qu'on emploie à peine pour ceux qu'on livre à la justice.

« Pardonnez-lui ! nous avons attaqué la source lie ses égarements, ses mauvais livres, qui éloi-

gnent toujours de Dieu, me disiez-vous avec raison y lors même qu'ils ne déracinent pas totalement la foi. Le voilà, le malheureux, qui va écrire à son libraire pour remplacer ce que nous avions livré aux flammes ! Il est maître. Que Dieu ne le juge pas trop sévèrement !

c< Ce n'est pas tout, il veut nous punir vous 6t moi ; et M. Yillaret , sur son invitation expresse , reparaîtra ici dans quelques jours : et l'homme que vous avez voulu repousser d'une famille chrétienne y rentrera triomphant, et dans quinze jours épousera ma Laurence.

c< Je suis au désespoir, mon bien-aimé père.

Je n'ai pas le courage de recourir à Dieu. Je n'ai plus qu'à mourir. La nuit dernière , j'ai eu une crise terrible. Ma Laurence égarée, que j'aime cependant parce qu'elle ne s'est perdue qu'en écoutant les doctrines de son père, m'a donné des soins empressés, et je suis revenue à moi. Je sens qu'un mal inconnu s'est jeté sur mon pauvre corps et y fait d'une heure à l'autre ses ravages. Si c'est la mort que Dieu m'envoie, je voudrais l'accepter av£c résignation ; mais je dois tout vous dire, cher père, j'en ai une indicible horreur. Ah ! mourir au moment où il me semblait, il y a quelques mois encore, ne faire que commencer la vie! Mourir quand tout me souriait, et après que les travaux persévérants de mon mari me laissaient la jouissance pai-

aible d'une fortune acquise honorablement !

Mourir quand j'avais pu conserver mes deux anges , et tf avoir pas le bonheur de les voir ra* dieuses prendre leur part de notre aisance et occuper une place distinguée dans le monde!

père, c'est affreux , cette pensée, et je ne me sens pas assez chrétienne pour dire à Dieu que je veux m'incliner sous ma croix, comme il l'a fait sous la sienne. Quelles douloureuses pensées, et comme elles m'effraient! Je n'ai qu'à paraître devant Dieu tout à coup, et être repoussée comme ayant faibli à la dernière heure!

« Je me rappelle votre sermon sur les vierges sages et sur les vierges folles. Vous m'avez fait trembler. Si, au moment suprême je me trouve avec ^ ma lampe desséchée , comment suivre répoux céleste?

ce Mais c'est affreux, toutes ces inquiétudes ; c'est une torture, par anticipation, c'est l'enfer!

(( Eh bien, oui, puisque ce mot horrible est tombé de ma plume , je dois vous faire ce dernier aveu : ma pauvre âme n'a guère plus qu'une idée, ne se présente qu'une image, et c'est l'en» fer avec ses flammes vengeresse , avec son horrible éternité. L'enfer!... l'enfer!...

« père, que deviendrai-je?... Quelle cruelle maladie!... J'ai peur!

« Maintenant^ quel parti dois-je prendre? Je sais que ma conscience ne sera pas gênée, que

MUIT TERRIBLE 5il

j'aurai toujours la liberté de recourir à votre pieuse direction . Mon mari me Fa dit expresse^ ment. Mais il a été implacable pour vous ; il ne m'est plus permis de vous inviter à venir ici. Au fait, cela vaut mieux, et vous y souffririez trop. Quant à ce mariage, que me conseillezvous? Je crois que toute résistance serait maintenant inutile. Mais indiquez-moi vos volontés, je m'y soumettrai filialement. Vous me représentez Dieu. Qu'au moins , au milieu de mes peines intolérables de conscience, j'aie l'unique rafratchissement de pouvoir me dire que je n'ai pas délaissé la sainte obéissance au guide charitable que Dieu m'avait donné !

« Votre lettre me dira tout.

ec Votre fille malheureuse et désespérée,

« Hélène Devillb. »

« Le porteur a ordre d'attendre votre bonne réponse. »

La réponse du père fut celle-ci :

a Ma fille chérie,

« Votre lettre ne me surprend pas. Il devait arriver le moment où les puissances des ténèbres se déchaîneraient sur vous. Vous avez voulu

être fidèle à Dieu, et Satan était là pour essayer de vous terrasser. Luttez, luttez toujours!

N'écoutez ni la chair ni le sang? Votre maladie ne sera rien. Les femmes ne meurent pas de quelques attaques de nerfs. Vous êtes à la force de l'âge ; un peu d'énergie encore, et vous vaincrez le lion indompté. Ah! ce mari, il se révolte contre Dieu, il va replacer orgueilleusement sur les rayons de sa bibliothèque les livres infâmes qu'il s'obstinait à garder malgré les prescriptions de la Congrégation romaine. Eh bien ! il veut la lutte contre moi, il l'aura ! Il nous brave, nous le braverons! Si votre œil vous scandalise, arrachez-le, dit l'Évangile ; il vaut mieux entrer dans la vie avec un seul œil que d'être jeté en enfer avec ses yeux. Si votre mari s'insurge contre la loi de Dieu, vous vous insurgerez contre lui; s'il perSiste.à faire alliance avec les ennemis de l'Église, vous romprez avec lui. Mais il faudra combattre jusqu'à la fin. A ses attaques, opposez vos résistances! Sa force viendra se heurter contre votre sublime courage. Déclarezlui carrément que le jour où M. Villaret rentrera dans votre maison, vous, vous en sortirez. « Croyez bien, chère fille, que ce n'est maintenant qu'une épreuve, et que ce sera la dernière. Nous en avons vu bien d'autres dans la conduite des âmes. L'homme, parce qu'il a pour lui des lois écrasantes de la dignité de la femme.

se croit tout permis contre' elle. L'Église ne l'entend pas ainsi. Réservez jusqu'au bout vos droits !

« Vous combattez pour la cause de Dieu. Ne redoutez rien. Dieu et les anges seront pour vous jusqu'à la dernière heure, et dussiez-vous soufifrir dans cette, sainte lutte jusqu'au martyre, vous aurez la gloire d'avoir lutté contre la tyrannie, contre l'orgueil, contre la violation obstinée et satanique des lois sacrées de l'Église.

« Je termine par ce seul mot que j'adresse au cœur de la mère : Vous avez à sauver l'âme de votre fille; sauvez-la, n'importe à quel prix! Dans quinze jours M. Deville veut marier sa fille. Bien ; mais il faut que ce soit à Hector de Chantonnay. Vous savez ce que je vous ai dit au sujet de vos billets.

a Adieu, ma chère fille. J'attends tout de votre courage.

« Votre père en Notre-Seigneur,

« Frère Jérôme, des Frères Prêcheurs. »

Hélène lut et relut cette lettre.

— Oui, j'étais lâche et j'avais une frayeur d'enfant! On ne meurt pas, quand on a ma force, de quelques crises nerveuses. Le bon père a entièrement raison. Reprenons courage, et livrons jusqu'au bout le combat du Seigneur ! Les

3Sft LE GOMFESSEUR

saints oot bien eu à soutenir de plus rudes épreuves.

Ces réflexions réveillèrent un peu son énergie. Cependant une dernière pensée revenait toujours : Comment faire? Comment rompre la volonté implacable de cet homme? Et si je n'y réussis pas, il me faudra donc quitter cette maison... cette maison où j'ai été si heureuse. Et mon mari!... ne plus le revoir... Mais j'en mourais de douleur.

Et Hélène éclata en sanglots.

h% ^A<CI(IF|Gfi

Louij» de Savifiièpes av^it ra^îonté à sa tairte et à ChwlonQ^y h ei^i^ade 4u moine coiit,pe les livrer i«9i>ie«, et Je bel aut^-ia-fé qui s'en était suivi.

Le fanatisme n'était pas du tout dans la n;ji* ture de madame de Savinières ; dévote par mode et par ton, «i elle agifssâit contre Villa^ ret, c'était non parce qu'il se prononçait contr^ le pouvoir temporel du pape, mais parce qu'il était roturier et qu'elle s'était vantée, auprès dju moine, de faire réussir Ghantonnay. En écoutant le récit de son neveu, elle haussa ki^ ép£iule$.

— Mais c'est intolérable, s'écria-t-elle, ^J^^ semblable conduite; el; si M. Deville s'échappait

8t6 LE CONFESSEUR

envers le père Jérôme à quelque vivacité, on ne pourrait pas le blâmer. Voyons, monsieur de Chantonnay, vous appartenez au parti qui défend les ordres religieux, vous écrivez dans ses journaux; mais je gagerais que vous trouvez que le fils de Saint-Dominique a fait là un acte de vandalisme stupide.

— Que, voulez-vous, madame, ces gens-là ont la manie de poser un principe et d'en tirer toutes les conséquences jusqu'à extinction de logique.

— Et quand ils sont arrivés là, dit Louis en riant, ils tombent dans l'absurde.

— Infailliblement, mon cher comte ; c'est le sprt de ceux qui veulent en tout Tabsolu. Nous sommes, dans cette école ultramontaine, deux ou trois écrivains qui essayons parfois de parler raison, de faire comprendre qu'on perd tout, qu'on compromet tout. Mais les falotins nous regardent alors de travers et nous traitent de catholiques libéraux. Il n'y a rien à faire avec ces gens-là ; il faut hurler avec eux, sinon, pour nous, point de salut.

— Et pourquoi restez-vous dans cette boutique?

— Boutique est bien le mot, et je n'y ferai pas un long séjour, je vous assure.

Madame de Savinières prit le bras de Chantonnay et se rendit dans le parc.

— Je crains, dit-elle, que la belle expédition

Page 1