‹ Le confesseur, Volume 2Chapitre 26 sur 30 · LE SACRIFICE · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE

du père Jérôme ne porte un coup mortel à yos projets.

— Je le crains aussi, dit chantonnay ; et fautil vous le dire? je commence à désespérer de Favenir. Depuis trois semaines que je suis ici, mademoiselle Laurence me paraît tous les jours plus digne d'être aimée; mais je suis aussi tous les jours plus persuadé que personne ne pourrait contre-balancer M. Villaret dans son cœur.

— Ne croyez donc pas cela. Elle n'a pour ce jeune homme qu'une fantaisie» ce n'est pas un amour vrai.

— C'est Fopinion du père Jérôme, c'est la vôtre; mais ce n'est pas la mienne.

— Allez-vous abandonner la partie?

— Non, sans doute; je suis trop amoureux pour ne pas poursuivre mon but, jusqu'à ce qull ne me reste plus une ombre d'espérance. Et tant que madame Deville sera dans mes intérêts, je conserverai de l'espoir.

Ce jour-là même devait avoir lieu le sermon de clôture de la retraite prêchée à Vareilles. Madame de Savinières désirait Tentendre. Elle se rendit à l'église avec Marie, son neveu et Chantonnay.

Pendant le trajet qui sépare le château de l'église paroissiale, Marie apprenait à la marquise la décision de M. Deville au sujet du mariage de Laurence.

ne LE ceiimsBUR

— C'est contre toutes les coDrenaitt^s de se marier quand un deuil est si récent. Au reste» je le disais.tout à rkeure à ce pauvre Cbanton- BAy, le père Jérôme a tout perdu. Comment! il dVâit trois mois devant lui pour amener une rupture, et il va faire un acte d'autorité spirituelle et temporelle, qui ne pouvait aboutir qu'à le faire mettre à la porte ! On n'est pas maladroit comn^ cela. Quant à moi, je m'intéresse sans dotfle à Chantonnay : je l'ai conduit ici ; mais je fi'irai pas me brouiller avec M. Deville pour servir le père Jérôme.

— Il est certain, dit Marie, que notre saint directeur a manqué de prudence.

— Dites qu'il a agi comme un fou. J'aurais voulu marier Laurence à un gentilhomme. Son père et elle ne le veulent pas : je m'en lave les mains. J'espère, Marie, que vous ne serez pas aussi sotte que votre sœur.

— Voulez-vous me faire épouser M. de Chantonnay? dit Marie en riant.

— Non , petite fille, ce n'est pas un prot^ de votre directeur que je vous destine.

Et un baiser sur le front de Marie compléta la phrase de la marquise.

M. Deville, qui n'avait nul désir d'aller applaudir à féloquence du dominicain, était parti pour Guéret; il de^it revenir le surlendemain. QÛnrt à sa femme, elle aurait bien voulu entendre

LE SACBDlCfi U»

encore une fois son directeur; mais elle céda aux instances de sa fille aînée. ^

— Je vous en supplie, chère maman, disait Laoïrence, dans Tétat de MUesse où vous étes^ n'allez pas vous exposer aux fatigues d*uae longue cérémonie religieuse, dans une église où la chaleur est étouffante.

— Mais je ne souffre plus, chère enfant; )»

suis bien, très bien.

— Oh ! chère mère, ne me dites pas cela; ne vois-je pas votre pâleur? et votre voix, comme elle est tremblante! Restez ici avec moi; nous prierons ensemble, et Dieu nous exaucera, et nous rendra la paix.

— Et le sermon du .père, je ne Tentendrai pas?

— Vous avez entendu si souvent le père Jérôme l

— Jamais assez. Vois-tu, ma fille, il y a un an, juste un an aujourd'hui, que je Fënténdid prôcher dans la forêt de Saint^Germain. ma fille, quel souvenir! C'est à ce sermon que je dois le bonheur d'être rentrée dans la bonne voie.

-^ Vous n'en étiez jamais sortie, «hère maman.

— Non, au point de vue des ^ns du monde, l'ai été épouse fidèle et dévouée, et, je le cro!s> une bonne mère.

— Oui, une bien bonne mère, dit Laurence en Fembrassant.

— Gela ne suffit pas, ma fille, le père Jérôme me Fa fait connaître. Une bonne mère, une bonne épouse doit tout sacrifier aux intérêts spirituels de son mari et de ses enfants. Je t'ai aimée d'une manière trop humaine, Laurence; c'est ton âme qu'il faut aimer, qu'il faut sauver.

Et, disant cela, les yeux de madame Deville s'animaient; et, se levant, elle se mita marcher avec agitation.

— Laisse-moi partir, Laurence; je sens que la voix de Dieu m'appelle ; il mettra dans la bouche de mon saint directeur des paroles qui m'éclaireront, qui nous sauveront.

— Eh bien, maman, nous allons aller à Téglise ensemble. *

Elle n'osait plus insister pour retenir madame Deville, dont l'exaltation l'effrayait. Mais les forces de la pauvre Hélène la trahirent, et pendant que Jeannette lui mettait son châle, elle retomba sur son faujteuil en disant à Laurence :

— Tu as raison, il faut rester ici.

Le reste de la soirée se passa assez tranquillement. Madame de Savinières, son neveu, Chantonnay vinrent dans la chambre d'Hélène; on chercha à la distraire sans pouvoir y réussir ; elle était rêveuse, et ne prenait nulle part à la conversation.

LE SAGRIFIGE 33t

Laurence était profondément triste. Depuis deux jours, elle repoussait une pensée terrible, qui lui était déjà venue à Paris ; mais elle Tavait alors rejetée : il est de ces malheurs qu'on ne veut pas s'avouer possibles. A présent l'appréhension cruelle lui semblait fondée; elle se reprochait de n'avoir jamais parlé de ses craintes vagues ni à son père, ni à M. Villaret. Quant à Hector de Chantonnay, il n'avait plus sa verve habituelle ; l'espérance, à laquelle il se cramponnait depuis quelques mois, lui échappait, et, disons-le à sa louange, <;e n'était pas la fortune de Laurence qu'il regrettait, c'était Laurence elle-même. Jamais sa beauté ne lui avait paru plus suave, plus angélique ; et dans ce moment, la grande préoccupation de Chantonnay était celle d'avoir été peut-être pris, par Laurence, pour un coureur de dots ou pour un de ces orgueilleux, infatués de leurs ancêtres, qui n'apprécient dans une femme que l'or qu'elle donne pour redorer leur blason. Hector ne se faisait plus la moindre illusion sur YeSet que son esprit, ses talents, ses avantages physiques avaient produit sur le cœur de Laurence; mais s'il n'en était pas aimé, il aurait voulu du moins en être estimé, pouvoir aspirer au bonheur d'être un jour son ami. Si Laurence avait pu lire dans le cœur de Chantonnay, elle y aurait vu. plus de délicatesse, de désintéressement qu'elle

3;3i LE CONFESSEUR

n'en avait supposé, jusque-là, au protégé du révéï'end père Jérôme.

Savinières et Marie seuls étaient calmes. Le jetine comte ne royait nulle raison de désès{>érer de l'avenir, et Marie commençait à croire qu'une femme est excusable d'aimer detix fàh, surtout quand son premier amour n'a pas été partagé.

Madame de Savinières donna, avaht même dîi heures, le signal de la retraite; il fallait laisser reposer Hélène.

Malgré les instances de Marie et celles de Jeannette, madame Devilld ne voulut garder auprès d'elle que Laurence ; elle assura qu'elle &e trouvait beaucoup mieul, et il fallut bien lui obéir.

Quand Hélène se trouva seule aVéc et fille, elle prit ses deux mains dans les siennes et lui dit t

-^ J'ai beaucoup réfléchi depuis que là letti*è m'est arrivée, elle conteuait mou arrêt : il ftiut le subir.

Et le regard de madame Deville était d'Utie fiiîté effrayante.

^^ De quelle lettre parlez-vous, ma ftièrè àdôrée?

-^ De la lettre du... Non, non, je fié te dîfài •pas d'où vient la lettre... Vois-tu, ma Lauretrôe, je Suis Jïerdue, perdue sans ressourice, perdue

LE SACRIFICE fôS

|M)ur l'éternité! Et pourtiint, si tu l'avais voulu, tu pouvais me sauver!

— Mais je veux vous sauver, ma mère; ne savez-vous donc pas que je donnerais ma rié j^ur vous?

— Dis-tu vrai, ma Laurence? Tu me sauteras ; je pourrai rester ici ? Tu ne sais pas tout, ma fille; il veut que je quitte à l'instant cett^ maison, si elle est de nouveau souillée par la

•présence de l'impie. Il faudra me séparer de tout ce que j'aime. Laurence, Laurence, dis-moi encore cette parole, qui, je le sens, a déjà calmé mon esprit et rafi-alehi les ardeurs de mon cerveau. Je deviendrai folle. Laurence, ne le suis-je pas déjà? J'ai peur! j'ai peur! Mais c'est aJFi'Cux, la folle! Laurence, Laui'cnce, sauvemoi*

Et sortant brusquement de son lit, Hélène se jeta aux pieds de sa fille.

Laurence, dans quelques minutes, avait subi lès tortures d'un douloureux martyre ; son cœur était broyé. Il fallait en arracher, brusquement, tous les bonheurs qui l'avaient, rempli jusqu'à ce jour. Elle invoqua mentalement celui d'où vient toute force morale; celte éloquente prière fut exaucée, et ce fiit d'une voix calme qu'elle dit à sa mère en la relevant :

-** Oui, je vous sauverai; parlez, ma mère, que voulez-vous de moi?

— mon ange adoré, s'écria Hélène, si je te demandais. . . tu consentirais. . .

— A tout, ma mère, même au sacrifice de nion amour pour Armand.

La voix de Laurence ne trembla pas en prononçant elle-même son arrêt.

— C'est bien là ce que vous désirez, n'est-ce pas?

— Oui; mais ton père, il ne voudra pas. Et puis, ma fille, je ne t'ai pas tout dit.

— Parlez donc, ma mère, à présent je puis tout entendre. Après le sacrifice que je viens de vous faire, je n'ai plus rien à craindre.

— Laurence, tu te trompes, ton sacrifice n'est pas complet. Le père Jérôme...

Madame Deville s'arrêta, et ses yeux reprirent leur fixité.

— Laurence, il est là... il m'ordonne déparier... Il faut ôter tout espoir à Villaret... et puis M. de Chantonnay... mes billets... Pourquoi pleures-tu, ma fille? Tu m'as comprise; et tu ne veux pas?... Il t'aime... Le père Jérôme le veux... Sans cela j'irai en enfer. L'éternité, ma fille! l'éternité!

Et madame Deville s'élança une seconde fois hors de son lit comme pour fuir une effrayante vision.

— J'épouserai M. de Chantonnay ; au nom du -ciel, calmez-vous! J'obéirai au père Jérôme. Re-

LE SÀGRII^IGE 338

venez à vous, chère mère, et que votre tranquillitéy votre bonheur en ce monde viennent au moins m'indemniser de tous mes sacrifices.

Madame Deville considérait sa fille avec amour.

— Tu es un ange. Laurence. Si tu savais combien tu me rends heureuse! Je suis calme à présent; cette chambre ne me parait plus remplie de fantômes, de démons hideux, prêts à m'entralner avec eux. Et ce poids qui m'étouffait^ il a disparu. Ma fille , il ne faut pas que ton père sache que la raison de sa pauvre Hélène a été sur le point 'de se perdre, qu'elle s'est perdue peut-être quelques instants. Dis-moi, ma fille, ne crois-tu pas que ma raison?...

— Non, non, tranquillisez-vous; vous n'avez éprouvé qu'un peu d'agitation ; mon père ne le saura même pas.

— Et... tu renonces à Villaret?

— Oui, ma mère.

— Et tu consens à épouserM. de Chantonnay?

— Oui, ma chère mère. Soyez heureuse?

— Mais toi, pauvre enfant?

— Moi, j'aurai fait mon devoir. L'Évangile a dit : Paix aux âmes de bonne volonté.

Madame Deville couvrait sa fille de baisers passionnés; elle la remerciait, lui répétait cent fois qu'elle était sauvée par son dévoûment.

— Déjà à Paris, lui disait-elle, lorsque ton

père, après une scèûe pénible, me déclara sa volonté bien formelle, j'eus la peosée d'en aj^e- 1er à ton cœur. La makdie d^ madame Tillaret, sa mort empêchèrent alors ton mariage. J'a<^is quelques mois pour réfléchir. Et sans le pèi*e Jérôme... Mais ne parlons pas de lui à présent. Une heure après cette cruelle scène, madame Deville s'endormait d'un sommeil paisible. Laurence alors pleura.

Page 1