LA CONFESSION JUGÉE A LOFFIGE
fesse. Demain ce sera notre vénérable cuisinière.
— Taisez- vous, insolent! reprit l'ancienne hôtelière de Bourganeuf. J'irai à confesse quand je voudrai et là où je voudrai.
— Peut-être , reprit le laquais ; cela dépendra du révérend père. Au fait, vous êtes vieille : il pourra se faire qu'il tienne moins à entendre vos péchés mignons que ceux de la belle Jeannette.
— Oh! le méchant! dit la camérière.
— Quant à moi, je serai le premier exécuté.
N'étant plus d'hunieur à aller jouer le rôle de brebis égarée et d'enfant prodigue touché par la grâce, on me remplacera par un joli petit tartufe. Vous, mademoiselle Jeannette, qui me trouvez méchant, vous me suivrez sans doute, au grand regret de madame; et Ton sait d'où viendra la fine levrette qui vous succédera. Je conseille à Laurent, qui est un bon zig, de se résigner quelque temps encore, jusqu'à. ce qu'il ait fait sa petite grenouille, pour vous épouser, divine Jeannette.
' — Ah! taisez-vous, vilain moqueur!
— Et nos maîtres , comme on les mènera , comme on leur imposera le Règlement spirituel! Ce bon M. Deville! Parole d'honneur, cela me fait peine ; on en fera le plus malheureux des hommes. Madame, si bonne à présent, devien-
dra un diable pour ses gens; mademoiselle Marie seprendra des moines. On en fera une religieuse. Mademoiselle I^urence a de la tête. Peut-être elle tiendra bon ; et d'ailleurs on devine ce que les maîtres ne disent pas. M. Villaret aime mademoiselle Laurence, et la noce se fera bientôt.
— Vous êtes un singulier prophète! répliqua Jeannette. J'espère bien rester auprès de madame. Mais le moine sera fin s'il me rattrape.
Cette scène, quoique toute de plaisanterie en apparence, ne manqua pas d'impressionner Laurent, la cuisinière et les autres gens.
— Au diable vos révérends pères! dit Laurent, que les autres avaient surnommé le taciturne.
Tout le monde fut triste le lendemain ; Jeannette n'avait plus ses sourires , la cuisinière se fâchait de son charbon et de ses casseroles. Laurent, plus taciturne que jamais , se préoccupait de son avenir. Le moine effrayait déjà cette pacifique maison.
Madame Deville avait laissé passer quelques jotips, depuis la dernière visite du père, avant de se rendre au confessionnal. Elle sy détermina cependant. Il fallait continuer ces importantes conférences , qui devaient faire une maison modèle de la maison Deville et la mettre au niveau de celles du noble faubourg qui avaient rinsigne honneur d'avoir pour directeur de rév^ rends jésuites.
Les visites du père Jérôme au n"* 47 de la rue de (îrenelle-Saint-Germaîn n'avaient pas été infructueuses. Il y a toujours quelque chose d'incomplet dans les renseignements du confessionnal. La grille que la sagesse de l'Église a mise
entre la pénitente et vous est levée complètement dans les visites faites à la pénitente. On la surprend chez elle, dans son appartemeiit réservé, au milieu de son travail, de ses lectures. On la juge sur son luxe, sur son ameublement, sur le genre de gravures encadrées décorant son intérieur; le sentiment d'effroi, que cause toujours un peu le mystérieux tribunal, disparait de beaucoup pour elle, lorsque, avec l'aisance d'une maîtresse de maison, elle vous reçoit dans un bon tête-à-tête, qu'elle vous parle d'elle, de son mari, de ses enfants, de ses goûts, de ses lectures, du monde qu'elle voit, des projets qu'elle élabore dans sa tête féminine, c'est à dire toujours quelque peu exaltée.
Notre dominicain, après trois visites faites à la famille Deville, savait déjà par cœur tout son monde. Le calme, la dignité, l'aisance de M. Deville lui avaient indiqué un homme sérieux, mais doux; sa pénitente Hélène, bien qu'elle eût de lesprit, était le type choisi pour former l'idéal de la pénitente qui se mène par le bout du nez, malgré quelques révoltes contre la domination du père spirituel, et des velléités de reprendre l'ancienne vie personnelle et libre. Celle-là, il la tenait bien. Laurence lui avait paru un peu indépendante; mais s'il pouvait l'attirer une fois à son tribunal, il assouplirait cette raideur. Marie, avec son œil de feu, l'avait
regardé comme on le ferait d un ange descendu du ciel : elle était donc à lui.
Quant à Jeannette, il ne serait jamais entré dans son esprit qu'une résistance pût venir de ce côté. Avoir le même directeur que madame devait être un assez grand honneur pour elle.
Son plan fut donc arrêté. Le mari viendrait tôt ou tard. L'essentiel était de mettre la main sur les deux jeunes héritières, de capter si bien la femme de chambre, qu'elle fût un instrument secret dans la maison pour seconder ses plans, c'est à dire influencer, au besoin, l'une ou l'autre de ses jeunes maîtresses en faveur d'Hector de Chantonnay.
Quand madame Deville arriva, il s'informa avec empressement de sa santé. Et sur la réponse de la dame, qu'elle se croyait complètement rétablie d'une indisposition, qui du reste n'avait eu rien de grave :
— J'ai bien prié Dieu, chère enfant, pour que son ange vous gardât. Et je suis heureux que mes faibles prières aient été exaucées. J'en ai la longue expérience. Je n'ai jamais demandé en vain, au saint sacrifice, le retour à la santé de celles qui me sont chères. Dieu, ma fille, récompense ainsi ses serviteurs, quoique indignes, qui se livrent au redoutable ministère du soin des âmes. Maintenant, ma chère fille, avant de commencer ce chapitre si important de l'exa-
men de vos devoirs les plus difficiles, ceux qui regardent votre vie intime avec votre mari, parlons un peu de votre intérieur. Où en sont vos domestiques pour la confession? Je vous ai dit que c'était chose indispensable, rigoureuse.
Jamais Dieu ne bénira une maison dont les domestiques ne se confessent pas. Je ne crois pas être un directeur très sévère; mais c'est un point sur lequel je ne pourrais faiblir sans compromettre votre salut et sans blesser ma propre conscience. J'ai vu une de vos femmes de service. Certes, je ne prétends pas obliger tous vos domestiques à venir à moi; cela vaudrait mieux; il y aurait unité de direction. Mais je n'ai pas le temps.
— Mon père, la cuisinière, vieille femme aujourd'hui, et qui ne quitte jamais ses fourneaux, m'a promis de faire ses pâques.
— Faire ses pâques! Voilà une religion singulièrement entendue ! Comment avancer dans le bien, comment vaincre les penchants de la nature, viciée par le mal, sans de fréquentes confessions? Enfin, elle est vieille ; elle ne quitte pas sa cuisine; vous êtes sûre qu'elle fera ses pâques?
— Elle me Fa promis.
— Eh bien, alors, passons.
— Et le valet de chambre, qu*est-ce que c'est? D'où vous vient-il? Il me parait fort égrillard.
— Je le connais peu encore, mon père. Un des amis de mon mari le lui a adressé. C'est un garçon d'une grande habileté, précieux dans une maison comme la nôtre, où nous aurons beaucoup à recevoir. Mon mari en est enchanté.
— Mon Dieu, ma fille, sans vous en douter, vous me faites toujours mal lorsque, dans chaque question, vous me dites : Mon mari, mon mari. Vraiment, vous n'avez pas notion de ce que doit être la mère chrétienne. Le mari est chose secondaire dans une maison, si l'on veut qu'elle soit tenue conformément aux saintes règles. A lui les affaires extérieures, l'administration des biens; à la femme, et exclusivement à elle, la maison tout entière. Confiait in ea cor viri sui. Il faut que son mari ait pour cela confiance en elle, c'est l'Esprit-Saint qui l'a dit. Par conséquent, l'opinion du mari, son attachement pour tel ou tel domestique, ne sont à mes yeux d'aucun poids, du moment qu'il n'y a pas certitude que le serviteur est un fidèle enfant de l'Église. Ma chère fille, comprenez-le bien, dès aujourd'hui, ne transigeons jamais sur les principes. Ce garçon si habile est-il ou non bon chrétien? Se confessera-t-il? Fait-il môme ses prières du soir et du matin?
— Il ne me paraît pas fort religieux, je dois vous l'avouer, mon père. Peut-être que dans une maison chrétienne. . .
— Bon, bon; voilà les espérances. Vous comptez le gagner à Dieu, et c'est lui qui gagnera toute votre maison au diable.
— Cependant, mon père...
— Il n'y a pas à cortipter, voyez-vous, avec ces jeunes gens qui déjà ont couru diverses maisons mondaines, où Ton vit sicut equus et mulus. Nous aurons à nous défaire d'un mauvais sujet de ce genre...
— C'est bien embarrassant, mon père. Je n'ose plus vous dire que son service est parfait, et que j'ai tout à redouter si je propose à mon mari de lui donner son compte.
— Vous ne proposerez pas, vous ferez mieux; la chose est bien simple. On appelle cet homme: — Vous confessez-vous? Ou bien : — Me promettez-vous de vivre en bon catholique? Si l'homme hésite : — Mon ami, vous ne pouvez me convenir ; je vous donne votre congé. C'est clair alors. Il sait qu'il ne doit pas rester dans votre maison. Et, votre mari récalcitrant voulût-il faire mine de le garder, le gaillard ne s'aviserait pas de demeurer chez vous malgré vous. Voilà qui est réglé pour celui-ci. Vous me promettez, n'est-ce pas ?
— Mon père, sans doute... J'essaierai.
— Oh! de l'énergie, de l'énergie, ma fille. Il en faut, et il en faut beaucoup pour le salut. Maintenant, vous avez un cocher?
— Oui, mon père; mais celui-là vient de la Creuse : il ne manque jamais, le dimanche, d'entendre la messe. Je pense bien qu'il fera ses pâques.
— Mettons cela avec la cuisinière. Pourvu que ces bonnes gens fassent leurs pâques, TÉglise est indulgente. J'ai attendu ces derniers jours votre femme de chambre ; je ne l'ai pas revue. Ne lui auriez-vous pas ordonné de revenir?
— Oh! mon père, pouvez-vous douter?...
— J'étais mécontent de ce retard. Une confession qui traîne si longtemps, c'est une fatigue pour le confesseur. Je tenais principalement à mettre celle-ci dans la bonne voie. C'est elle qui est en contact perpétuel avec vos filles ; cela demande une vertu solide, une piété ardente. Il s'agit là de ce qu'une mère a de plus précieux au monde.
— S'il faut tout vous dire, mon père, Jeannette, malheureusement, ne me parait pas disposée à revenir à vous.
— Et pourquoi donc?
— Cette fille a été effarouchée, je crois, de quelques paroles.
— Elle a sans doute mal compris.
— Au contraire, elle prétend avoir trop compris. J'ai voulu la faire expliquer. Elle est allée sur cela me raconter toute une longue scène. J'ai
cherché à lui faire comprendre quelle sétait exagéré chacune de vos paroles, mon bon père.
— Sans aucun doute. J ai mis une délicatesse extrême...
— fai voulu précisément la convaincre que c'était par devoir, pour l'éclairer. Elle m'a répondu sottement qu'elle croyait que c'était parti pris chez les confesseurs de tourmenter les femmes sur certaines questions délicates.
— Et vous ne l'avez pas relevée de la bonne façon?
— Pardon, mon père. Mais vous savez que ces pauvres filles de la campagne, tout honnêtes qu'elles sont, n'ont pas l'esprit fort large.
— C'est donc un refus positif de revenir à moi?
— A peu près, mon père.
— Mais si l'imprudente vous a dit toute la vérité, surtout si elle connaissait, ainsi que vous, tous nos livres de théologie, elle comprendrait que je suis bien loin de dire en confession tout ce que je dois dire. J'ai dû être bien circonspect avec cette pauvre fille qui n'est pas mariée et que je crois très honnête. Je ne puis pas m'expliquer autrement avec vous ; c est secret de confession. Seulement je suis persuadé maintenant, d'après la scène qu elle vous a racontée, à sa façon, et d'après son refus de revenir me trouver, qu'elle n'a pas l'esprit religieux.
— Cest un peu vrai , mon père. Mais Dieu l'excusera en raison de ses autres bonnes qualités. Mes filles l'aiment beaucoup. Notre intention était de la placer auprès de Laurence après son mariage. Jeannette elle-même épouserait alors Laurent, et tous les deux seraient mis au tservice de ma fille.
— Tout cela ne peut pas convenir; c'est impossible. Il n'est pas convenable, ^uand on a des demoiselles, d'avoir des domestiques qui parlent de mariage ; cela peut faire naître de mauvaises pensées. Comme je pense que vous êtes maîtresse chez vous, au moins de vos femmes de service, je vous enjoins positivement de congédier celle-là dès demain.
— Mon père , mais c'est un grand sacrifice que vous m'imposez là. Je suis bien attachée à cette fille. Sa mère a été longtemps dans la maison. C'est presque une dette de reconnaissance que j'acquitte.
— On ne fait pas de sentiment quand il s'agit de la moralité des personnes qui sont auprès de jeunes filles. C'est un point sur lequel on ne saurait être trop réservée. Vous m'étonnez vraiment, pour une femme de votre religion et de votre piété.
— Pourtant, mon père, vous devez comprendre...
— En fait de direction, je ne comprends que
la docilité, quand il s'agit de choses aussi graves que le bon exemple à donner à vos filles.
Le moment était difficile. Désobéir formellement au père Jérôme, c'était s'exposer à être abandonnée de lui, et pour tout au monde elle n'eût pas voulu s'exposer à un tel malheur. Parlementer ne menait pas loin avec le rude personnage, et en fait de ruses, il y en avait fort peu dans la besace féminine de cette pénitente sî loyale. Que faire donc? Il fallait choisir entre le père Jérôme et Jeannette sa fidèle, l'amie de Laurence, presque la compagne des deux jeunes filles. C'était dur, très dur. Pourtant, les moins habiles ont leur petite adresse, un dernier expédient.
— Il est bien difficile, mon père, de trouver à Paris des domestiques qui s'attachent à leurs maîtres.
— Difficile, oui, pour les maîtres qui les prennent dans la fange parisienne, dans cette tourbe sans foi, que nous ne voyons jamais à nos églises, qui ne fréquente pas nos sacrements; mais très facile aux maîtres chrétiens qui savent s'adresser à nous, pour avoir une domesticité pudique et édifiante. Avant vingtquatre heures, je vous trouverais dix femmes de chambre, toutes sages et craignant Dieu, qui s'honoreraient qu'on voulût bien les diriger et qui, placées auprès de vos chères enfants, y ré-
pandraient l'odeur de la vertu au lieu d'y parler d'amour, comme mademoiselle Jeannette.
Madame Deville venait de tomber dans le piège. Elle ne pouvait plus invoquer la difficulté prétendue de se procurer de bons domestiques. Le révérend père en avait par douzaines sous la main. Il n'y avait qu'à courber la tête devant l'implacable directeur. Elle hésita, balbutia, mais devant le silence terrible du maître, qui attendait l'obéissance servile, il fallut donner un signe quelconque d'acquiescement.
— Si cela est ainsi, mon père...
Le directeur trouvait que ce mot tardait à venir. Il s'irritait déjà d'une résistance qu'il n'eût pas tolérée. Il ne laissa pas madame Deville achever.
— Très bien, mon enfant. Alors adressezvous aux dames religieuses de la rue Notre- Dame-des-Champs, n^ 19. Elles vous procureront une fille sur laquelle vous pourrez compter. Toutes les familles pieuses et honnêtes vont prendre là leurs femmes de service.
— Si vous vouliez, mon père, me donner une recommandation pour la supérieure?
— Non, c'est inutile. Dites seulement que vous venez de ma part. Voilà qui est arrangé, ma chère fille. N'écoutons jamais la chair et le sang. Vous serez servie plus chrétiennement par l'une de ces pieuses personnes, qu'on élève pour
les grandes maisons, que par cette imprudente qui, de votre aveu, est allée dénaturer mes paroles... Ah! mon enfant, que j'ai bien raison de m'attacher, de plus en plus, à des pénitentes dont l'esprit est éclairé, plutôt qu'à ces précieuses dont on blesse la prunelle de l'œil au moindre mot. Certes, il faut s'observer devant une si belle pudeur! Voyez-vous? ne dirait-on pas que tout cela, qui a souvent couru les champs, c'est innocent comme anges de paradis? Enfin ! c'est une leçon dont on profitera.
Pendant ces réflexions, dont le père adoucissait autant qu'il le pouvait la forme, et qui prouvaient combien Jeannette .l'avait blessé profondément en allant raconter sa confession à sa maîtresse ; madame Deville n'avait eu garde de bouger. L'obéissance commençait à lui paraître bien pesante. Un soupir qui lui échappa trahit son angoisse.
— Ma fille! ma fille! soyons forte. Il n'y a qu'une voie solide, celle du portement de la croix et de l'obéissance.
La pauvre victime commençait, en effet, à sentir le poids de sa croix.
— Maintenant nous pouvons aborder la grave .question de votre devoir comme femme. Je ne vous suppose pas les sottes pruderies de votre camérière. Comment pouvons-nous éclairer nos pénitentes, si nous n'avons pas le droit d'abop-
LE CHAPITRE 1M1K>RTAMT 73
der les questions délicates qui touchent aux devoirs que l'on se rend entre époux? Que de femmes, par la négligence coupable de leurs confesseurs, sont demeurées de longues années dans de funestes habitudes ! On a supposé chez nous la curiosité. Que c'est absurde, grand Dieu! On nous appelle rigoristes parce que aous recommandons par dessus tout que... (1). Mais
on nous calomnie quand on suppose que nous ne comprenons pas les exigences de la nature. Les théologiens ont tellement sauvegardé les droits des époux dans leurs rapports mutuels, que le révérend père Gury, jésuite, professeur au Collège Romain, dans sa théologie morale, devenue classique, enseigne que selon le sentiment le plus probable, l'épouse ne pèche pas...
(2). Seulement nous sommes sévères pour
déclarer illicite l'usage du mariage si (5).
Le moine alors familiarisé avec son système d'interrogation questionna sa pénitente de actu conjugaliy de sitUy de oscutis more cotumbino, de amplexibuSy de tactibus imptidicis.
(1) « NuUa seminis perditio fiât, sed intégra copula carnalis. » (S) N Quse seipsam tactibus excitât ad seminationem statim post
copulam in qua vir solus seminavit. » {Compend. Theolog, mord.,
t. II, pag. 417.) (3) M Si fiât ob solam voluptatem. » (Compend, Theolog. moral.,
t. II, page 407). Pauvres théologiens, pourquoi le permettre alors
à ceux. qui sont stériles, aux vieillards, aux époux pendant les
mois de la grossesse?
Il lui demanda si (1).
Et il expliqua sur cela les décisions théolo^ giques d'après saint Thomas et les autres. Mais il eut bien soin de lui mentionner toutes les exceptions soit de la part de Tépoux, soit de
celle de réponse, si (2). Il fallut qu'elle se
rappelât bien si jamais son époux (3). Prenant alors toute la série des péchés qui peuvent se commettre inter conjuges, il fit à la pénitente qui, pour ne pas paraître prude, répondait toujours nettement : Oui, mon père, — non, mon père, toute une leçon de casuistique.
Madame Deville s'étonnait un peu que le père Jérôme sût si bien toutes ces choses et en donnât des notions aussi nettes que s'il les eût pratiquées toute sa vie. Deux ou trois fois elle songea à Jeannette, et, par un instinct de légitime pudeur, elle eût volontiers, comme la camérière en avait eu le désir, levé la séance. Mais elle refoula ces pensées comme des doutes coupables à l'endroit d'un si saint homme.
Il y eut des moments où, formellement interrogée, elle dut s'expliquer sur certains points délicats. Le théologien alors se cramponnait à sa scolastique.
(1) « In copula erat succuba vel incuba. »
(%) « Si vir sit pinguis aut curvatus, si mulier defatigata, ve ob periculum abortas, vel ob frigiditatem. »
(3) « Semen emiserit extra vas. »
— Elle avoue avoir commis telle faute.
Voyons maintenant les circonstances.
QuiSf quidy ubi, quâ vi, cur^ quomoddy quando?
Et le père, inflexible dans ses théories, faisait subir à la pauvre femme la torture de cette recherche microscopique sur le temps, le lieu, le motif, les moyens et toutes les circonstances possibles de la faute avouée.
La séance fut longue, on le conçoit. Mais enfin madame Deville reçut une instruction complète sur toutes les fautes qui peuvent se commettre entre époux.
Il parait que le curé de la Souterraine, qui avait entendu en confession madame Deville, jeune personne, avant son mariage, n'avait pas jugé à propos de leduquer aussi bien. Madame Deville avoua au père Jérôme que jamais son curé de village ne l'avait renseignée à cet égard.
— Ah! ces malheureux prêtres de paroisse, s'était écrié le moine, ils laissent croupir les âmes dans l'ignorance sur de si importantes matières. Quand viendra donc le temps où l'Église n'aura que des curés membres des instituts religieux, qui appliqueront les principes d'une saine théologie! Prions Dieu, ma chère fille, que ce jour arrive bientôt! Maintenant, retirez-vous paisible. Cet indispensable examen une fois fait, reprenez votre vie chrétienne; soyez attentive à vos devoirs. Je vous lai dit :
76 LE COWFBSSEIIR
VOUS devez être maîtresse dans la famille. Vous devez y faire régner Dieu ; et Dieu ne peut y régner que par la femme. C'est là, nous en sommes convaincus, la régénération de notre société si malade. Adieu, chère enfant, à bientôt. Priez pour votre père spirituel dont la tâche^ vous le voyez, est bien rude, pour ne rien oublier de ses devoirs sacrés dans la direction des âmes.
Cette femme partit silencieuse. Toute pensée semblait avoir fui de son cerveau. Dans quel monde était-elle? Qu'était-ce que cette religion ainsi comprise par les grands directeurs, et dont elle n'avait pas eu de notions jusque-là? Rêvait-elle? Cette vie d'assujettissement , dé retours perpétuels et minutieux sur soi-même, devait-elle durer toujours?
C'était déjà horrible. Mais la chose était pratiquée ainsi. Probablement il n'y avait pas une exception pour elle. Pourquoi se plaindre? Il fallait suivre les usages.
Elle se calma un peu sur cette belle réflexion.
Rentré chez lui, le père s'était hâté d'écrire à la révérende mère des religieuses de la rue Notre-Dame-des- Champs :
Très révérende mère,
Vous savez tout l'intérêt que je porte à votre belle œuvre. Former une domesticité pieuse.
pour les familles chrétiennes, quel éminent service rendu à la religion ! Je viens, aujourd'hui méme^ de trouver un très bon placement pour l'une de vos jeunes femmes de chambre. Je la destine à une grande maison qui se monte, en ce moment, dans la rue Saint*Dominique. Madame de Ville a besoin d'une personne exceptionnellement sage et pieuse. Elle a deux jeunes filles que l'on doit prochainement marier. Vous concevez, très révérende mère, de quelle importance il est pour moi, directeur de cette honorable famille, d'avoir auprès de la mère et des deux jeunes personnes une femme de service intelligente et docile qui vienne s'inspirer, pour sa conduite, auprès de moi, et qui m'aide puissamment à conduire dans le bien cette famille que j'aime.
Vous voyez ce qu'il me faut : je m'en rapporte à votre expérience. Vous n'avez qu'un seul conseil à donner à celle que vous aurez choisie : qu'elle vienne s'entendre avec moi pour tout ce qui regarde sa conduite dans la maison.
Aussitôt que madame de Ville, qui doit se présenter chez vous de ma part, aura agréé celle que vous lui destinez, envoyez-moi cette fille à mon confessionnal, de neuf à onze heures, avec un petit billet de vous. Tout ira bien ensuite.
Priez beaucoup pour le succès de cette direction, très révérende mère. Nous ne pouvons
sauver la religion qu'en nous emparant des familles chrétiennes, et vous savez comme moi que l'un des moyens les plus puissants d'influence est Faction occulte de pieuses femmes de service qui servent d'instrument au confesseur, et exécutent, sans que personne puisse rien soupçonner, les plans qu'il a conçus pour la meilleure direction d'une famille.
Votre bien respectueux et bien humble serviteur en N.-S. J.-C.
Frère Jérôme, des Frères Prêcheurs.
LA THÉOLOGIE EROTIQUE
Nous avons vu le père Jérôme soumettre sa pénitente, madame Devîlle, à la longue et douloureuse investigation qu'imposent au confesseur les traités théologiques sur le sixième et le neuvième commandement. De rigoureuses convenances 06 nous ont pas permis de rapporter, dans leur teneur, toutes ces questions, en matière lubrique, dont le saint homme se .garda bien de faire grâce à sa fille spirituelle. Elle dut dévorer tout cela, avec mille soulèvements de cœur, mille hontes qui lui faisaient monter la rougeur au front. Mais le nîoine lui avait fait comprendre que, sans une expurgation complète sur tous les cas possibles de péché en pen-
sées, en paroles, en souvenirs, ei^ délectations, par rapport aux commandements contre la luxure, toute confession est non seulement suspecte d'être radicalement viciée, mais de devenir un sacrilège pour la pénitente et pour le confesseur.
Devant des conséquences pareilles, ta malheureuse se résigna, comme ces femmes pudiques qui s'abandonnent aux opérations chirurgicales parce qu'il y va de la vie, au jugement des hommes de l'art.
Père Jérôme fouilla et refouilla dans cette conscience sur tout ce qui pouvait avoir trait au péché de luxure. Et il fit cela, par devoir d'état« pour remplir des prescriptions théologiques obligatoires au plus haut degré, et sans l'accomplissement desquelles il pouvait très bien rendre la confession nulle, par conséquent se damner lui-même et damner sa chère fille spirituelle.
Madame Deville, quoique n'étant pas de la première jeunesse, puisque sa fille aînée avait dix-huit ans, était admirablement conservée.
Son gracieux visage, la fraîcheur du teint, une abondante chevelure tombant en boucles sur un cou d'ivoire, des yeux noirs d'un éclat puissant, une voix d'autant plus fascinante et douce qu'elle venait d'une âme foncièrement chaste, la rendaient encore attrayante, et, pour un moine, c'était une véritable tentation.
LA THÉOLOGIE EROTIQUE 81
Qxie de fois il se sentait homme pendant ces longues interrogations de usu venereorum! Le trouble même, qu'il ne pouvait s'empêcher de remarquer, à certaines questions qui souvent étaient pour elle une étrange révélation, devenait un danger pour lui, et il se surprît bien 4es fois dans cet état de « délectation morose » sur lequel la théologie erotique a fait de si singuliers cas de conscience. Alors il se trémoussait sur son siège, comme un homme que des mouches piquent, il portait vivement la main au front, commandait à sa volonté d'être forte, de dominer les mouvements- que de tels entretiens et de telles images amènent, forcément, jusque dans les natures les plus domptées par la vie ascétique.
Foncièrement honnête, il n'eût pas voulu se rendre coupable d'une pensée mauvaise. Mais condamné par sa méthode de direction, et il ne croyait pas qu'il pût y en avoir une autre, sinon celle des prêtres du monde qui passent légèrement sur ces difficiles matières, il voulut aller jusqu'au bout, et pouvoir dire à sa chère fille spirituelle : Maintenant vous m'êtes connue; rien de vous, même de ce qu'il y a de plus intime dans votre vie et qui a été vu de Dieu seul, ne m'a échappé. Votre âme a passé sous mon i^egard, comme un corps dépouillé d'un voile devant une glace. Reposez-vous sur moi du soin
de votre âme. Vous n'avez plus qu'à vous laisser guider.
Ce n'était donc pas un hypocrite quelle père Jérôme, c'était un homme profondément convaincu. Le salut des âmes, à ses yeux, était attaché à ce mécanisme de direction, par lequel, sur nulle matière, mais avant tout en fait de choses impures, rien ne devait lui être caché. Relations intimes avec le mari, vie nuptiale, pensées secrètes, mouvements des sens, tentations, images, désirs, tout cela était spécialement son domaine, et dorénavant, aurait-il, quinze ans, vingt ans, à diriger sa Phîlothée nouvelle, c'était sur ce terrain que s'exerceraient de préférence ses questions, ses remarques, ses conseils.
Ce moine était-il une exception dans le système de la confession scolastique? Et, en présentant sous les yeux de mes lecteurs ce mystique directeur des âmes, ai-je voulu présenter l'un de ces types excentriques dont il pourrait se dire: Mais c'est là un confesseur de pure imagination ; de notre temps on ne confesse pas ainsi?
On va lire ma réponse.
Il me répugne immensément de la présenter avec certaines preuves. J'aurai recSurs bien des fois à la langue latine qui « dans les mots brave l'honnêteté, » et certainement, même dans ces citations, par respect encore pour cette décence,
LA THÉOLOGIE EROTIQUE 83
dont les lois s'imposent même à la théologie, il y aura des passages que la pudeur me commandera de ne pas exposer, dans ces pages, avec leur révoltante nudité.
r^ ixrpère Jérôme, dont je raconte les exploits.
\ en matière de direction féminine, est si peu ) une exception, qu'il est la réalisation pratique / de la méthode confessionnelle exposée dans tous les livres de la théologie. C'est le confesseur classique, le confesseur tel que le moyen âge Fa voulu et Fa compris, du jour où la confession cessa d'être libre dans l'Église, et devint obligatoire, sous peine d'excommunication et de la privation de la sépulture ecclésiastique.
J'ai hâte, pour l'honneur du sacerdoce séculier, de vous dire qu'il renferme, dans son sein, un nombre très considérable d'hommes qui, d'abord, au sortir de leurs études, ayant voulu exercer le ministère de la confession avec la méthode scolastique, ont éprouvé à ce métier une telle répugnance, en ont compris les dangers si évidents pour eux et pour leurs pénitentes, que, cédant à un instinct d'âmes honnêtes, dans un légitime dégoût pour ces minutieuses investigations, in materiâ venereâ^ ont renoncé à ce genre de confession, et ont attendu l'aveu des péchés de leurs pénitents, après lequel ils ont absous.
Mais à part ces hommes, qui confessent en
yiolant ouvertement les prescriptions de la théologie, le reste du monde sacerdotal, spécialement dans les ordres religieux, ne connaît pas d'autre méthode que celle de notre dominicain. Je l'ai pris comme type, cela est vrai, mais je pouvais aller chez les jésuites, chez les carmes» chez les rédemptoristes, et, mettant la main au hasard sur le premier bon père venu, j'étais sûr de trouver un alter ego du père Jérôme.
Il y a donc exactitude rigoui^euse dans mon exposition de la méthode de confession et de direction telle que la pratique nôtre héros. Je puis dire que c'est dans ce monde retardataire, si ennemi de tout ce qui tient au progrès, la méthode officielle.
Elle n'est pas née de notre temps. Quoique oubliée, dans la pratique, par le clergé séculier de France, depuis près de deux siècles, nous la trouvons en pleine floraison, dans les derniers temps du moyen âge, où TËglise, envahie par l'élément monacal, pensa se sauver en se jetant dans les voies dangereuses du mysticisme. C'est une œuvre des époques les plus barbares. Il faut en faire remonter la première origine à ôes temps où les conciles, en présence de la grossièreté des intelligences, « permirent aux confesseurs, » comme une instruction morale, pour aider la faiblesse et remédier un peu à l'ignorance, « d'interroger les pénitents. »
LA THÉOLOGIE EROTIQUE 85
Telle «st la source de la méthode de confession que nous a léguée le moyen âge, et nous verrons qu'il est assez bizarre, pour ne rien dire de plus, qu'une époque de civilisation et de lumières, où les masses sont certes autrement éclairées et capables de juger de leur conscience que ne l'étaient même les païens convertis des trois premiers siècles de l'Église, soit soumise, par un anachronisme inconcevable, aux procédés que la compassion pour l'ignorance de quelques pauvres serfs fit inventer, du sixième siècle au dixième.
Nous avons la collection des livres pénitentiels du moyen âge. Elle est due à un fameux décrétaliste du onzième siècle, Burchard, évéque de Worms. On trouve là quelques-unes des interrogations que faisaient les confesseurs, et les pénitences qu'ils imposaient. Là sont prévus tous les cas possibles et même impossibles que peut concevoir l'imagination lascive; là toutes les circonstances supposées aggravantes (1) sont étalées avec leur grossière nudité; là est faite à tous la leçon du crime , dans l'administration même du sacrement qui a pour but de punir le crime par une pénitence de plusieurs années.
(1) Par exemple « si un évêque, un prêlre, un diacre, in actu fornicationis, manquait son but par impuissance, défaut de force ou maladresse. » subtil moyen âge !
Cest ici qu'il est impossible, quand on a du respect pour soi, de faire autre chose que des citations latines. Et, encore pour s'y résoudre, il faut la rigoureuse nécessité, de la part d'un écrivain, de fournir des preuves.
« Fecisti solus tecum fornicationem ut quî^ dam facere soient; ita dico ut ipse tuum membrum virile in manum tuam acciperes et sic duceres praeputium tuum et manu propria commoveres, ut sic per illam delectationem semen projiceres?
« Fornicationem fecisti cum masculo intra coxas, ut quidam soient; ita dico ut tuum virile membrum intra coxas alterius mitteres et sic agitando semen funderes?
<c Fecisti fornicationem, ut quidam facere soient, ut tuum virile membrum in lignum perforatum aut in aliquod hujus modi mitteres, et sic per illam commotionem et delectationem semen projiceres?
« Fecisti fornicationem contra naturam, îd est cum masculis vel animalibus coïre, id est cum equo, cum vacca, vel asina, vel aliquo animali? (On trouve parmi les cas réservés jusque dans les derniers temps le même crime comniis cum avibus et piscibus). »
Est-ce assez honteux, y a-t-il assez à rougir pour l'humanité, qu'il se soit trouvé des siècles où il ait falhi interroger ainsi des hommes?
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Et dans ce code lubrique de la barbarie, les casuîstes n'épargnent pas le clergé lui-même.
« Presbyter cum puella vel meretrice peccans, annos duos pœniteat.
« Si cum ancilla Dei aut masculo, etc., etc.
« Si cum proprio fratre, quindecim annos.
« Item episcopus, cum quadrupède peccans»
decem annos pœniteat; presbyter quinque; diaconus très; clericusduos. »
L'imagination de ces hommes pose alors toutes les hypothèses.
« Si quis voluntarîe semen fuderit in ecclesia? Si episcopus, si presbyter, si clericus?
« Presbyter si osculatus est feminam per desîderium et semen fuderit?
« Si semen in os^miserit? si inter femora?sî episcopus, aut presbyter, aut diaconus? »
Viennent ensuite les moines et les religieuses.
« Si sanctimonialis cum alia sanctimoniali per aliquod machinamentum fornicatse fuerint?
« Monachus fornicationem quserens et non inveniens... »
Faut-il s'arrêter devant de telles horreurs? Ne pourrait-on pas me dire que ces interrogations honteuses, telles que je viens de les citer, faites à des hommes de mœurs grossières, n'avaient pas la répugnance qu'elles nous inspirent?
Eh bien, laissons là les hommes. Mais les interrogations faites aux femmes n'auraient-
elles pas dû être formulées avec une certaine pudeur?
Et si nous trouvons là un dévergondage d'idées plus honteux encore, des détails plus répugnants, des leçons détaillées plus révoltantes, aurons-nous tort de flétrir un système qui, pratiqué en grand, devait favoriser la dépravation générale, en portant sans cesse Fimagination des peuples sur ces tristes matières.
Or voici comment Burchard nous apprend que les femmes étaient interrogées.
a Fecisti quod quaedam mulieres soient, quoddam molimen aut machinamentura in modum virilis membri ad mensuram tuse voluptatis et illud loco verendorum tuorum aut alterius cum aliquibus ligaturis, ut fornicationem faceres cum aliis mulieribus, vel alia eodem instrumente, sive alio tecum?
« Fecisti quod quaedam mulieres facere soient, ut jam supra dicto molimine, vel alio aliquo machinamento, tu ipsa in te solam faceres fornicationem ?
« Fecisti quod quaedam mulieres facere soient, quando libidinem se vexantem exstinguere volunt, quae se conjungunt quasi coire debeant let possint, et conjungunt invicem puerperia sua et sic confricando pruritum illarum exstinguere desiderant?
« Fecisti quod quaedam mulieres facere soient, ^
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Ut cnm fllîo suo parvulo fornicatîonem faceres, ita dicout filium tuum supra turpitudinem tuam poneres ut sic imitareris fornicationem?
« Fecistî quod quaedam mulîeresfacere soient, ut succumberes aliquo jumento et illud jumentum provocares ad coitum qualicumque posses ingenio, ut sic coiret tecum? »
Sont-ce là assez d'horreurs, et faut-il continuer par d'autres qui sont à la fois honteuses et risibles, puisqu'elles se rapportent aux sortilèges des femmes?
« Gustasti de semineviri tui,afîn qu'en raison de vos actions diaboliques il eût un plus grand amour pour vous? »
« Avez-vous fait ce que certaines femmes ont coutume de faire? Elles prennent un poisson vivant et mittunt eum in puerperium suum^ et elles le tiennent là jusqu'à ce qu'il meure, et le poisson étant cuit et rôti, elles le donnent à manger à leurs maris ; elles font cela pour qu'ils aient un plus grand amour pour elles.
s Avez-vous fait ce que certaines femmes ont coutume de faire? Prosternunt se in faciem et discoorpertis natibus jubent nt supra nudas nateSy on fasse du pain, et que ce pain ainsi cuit, elles le donnent à manger à leurs maris. Elles font cela pour qu'ils aient plus d'amour pour elles.
« Avez-vous fait ce que certaines femmes ont coutume de faire? Tollunt menslruum suum san-
I guineum, et elles le mêlent à la nourriture et au
breuvage, et elles le donnent à leurs maris à 'l manger ou à boire, afin d'être plujs aimées par
j eux. »
Cette fois c'est assez, et une répugnance dernière me ferait tomber la plume de la main. Mes citations heureusement s'arrêteront là sur ces matières infâmes. Mais quelle école, grand Dieu ! que celle des théologiens du moyen âge !
i Oui, cela a duré plus de cinq siècles dans
l'Église.
Je viens de vous citer l'évêque de Worms et vous devez juger combien la confession auriculaire pratiquée sur ces méthodes a dû exercer sur les mœurs une déplorable influence.
Pour rester toujours dans le vrai et ne rapporter que des témoignages d'une incontestable autorité dans l'Église, je citerai la Somme angeligue ( Summa angelica ) du très révérend père frère Ange Clavasio de l'ordre des Frères Mineurs, mort en 1495. Le livre de ce religieux, véritable manuel du clergé régulier, espèce de théologie abrégée, fut imprimé au moins une vingtaine de fois dans le quinzième siècle. L'édition princeps parut à Venise, in4% en 1476.
L'article principal de ce fameux livre a pour titre : Interrogationes in confessione.
Après avoir établi que le confesseur doit interroger ses pénitents sous peine de péché mor-
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tel, il lui trace, ce qu'il appelle Ordo interrogandi^ les demandes qu'il doit adresse!* au nombre d'environ cinq cents. Et l'on s'étonne des singulières interrogations que contient cet Ordo^ presque à l'aurore de la Renaissance, au moment où le monde chrétien, sentant l'état d'abaissement où le moyen âge l'avait maintenu, demaadait, noblement, que l'Église fût réformée dans son chef et dans ses membres?
Qu'on en juge au hasard :
<c Avez-vous adoré le diable se cachant sous la forme d'un ange lumineux?
a Avez-vous fait pacte avec le diable?
« Avez-vous usé de nécromancie, d'aromancie?
« Avez-vous cru que ce soit un présage que de rencontrer un lièvre?
ce Si c'est une femme, lorsqu'elle était en mal d'enfant, s'est-elle servie du feu, qu'elle est allée demander, pour deviner l'avenir?
« Vous étes-vous servi de ligature ou de caractères pour guérir les maladies?
ce Avez-vous fait un anneau quand on lit la passion du Christ?
ce Vous étes-vous servi d'herbes contre les démons?
ce Avez-vous enchanté les animaux?
ce Avez-vous charmé les malades?
« Avez-vous fait dire des messes ou réciter des psaumes pour faire mourir quelqu'un?
a Avez-vous cru que les femmes allaient la nuit ou se changeaient en chattes?
(c Avez-vous observé les mois égyptiens?
<c Avez-vous donné un breuvage pour être aimé de quelqu'un? »
J'en passe beaucoup sur ces matières.
« Avez-vous pris le vêtement des infidèles?
« Êtes- vous allé aux bains avec des juifs? »
Arrivé au sixième précepte les interrogations se multiplient :
S'il a été fornicateur, adultère, sacrilège, incestueux, sodomite, etc.
« Avez-vous volontairement pensé à des péchés de ce genre?
(c Avez-vous eu de la délectation dans les pensées charnelles? »
Il faut procéder ensuite à interroger sur les circonstances de ces pensées ;
<( Si delectata est audire, loqui de hujusmodi, vel videre, vel tangere se vel aliam personam propter hujusmodi delectationem, et quoties, et si in diebus festis? »
Il faut interroger ensuite.
« Combien avez-vous persévéré dans ces pensées? Est-ce depuis une dernière confession?
Est-ce depuis un an ?
« Avez-vous eu souvent de telles pensées? si c'est un jour, ou une semaine, ou davantage ou presque perpétuellement?
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« Si c'est aux jours de fêtes ou aux jours qui approchent les fêtes?
« Avez-vous eu ces pensées dans les églises et dans les lieux sacrés?
« Avez-vous désiré des hommes mariés, des religieux, des parents ou d'autres indiflFéremment?
« Aycz-vous promené votre désir d'une personne à une autre, selon que cela vous venait à la mémoire, ou bien avez-vous songé plus longtemps à une seule personne? »
Le naïf casuiste dit que cela suffit quant aux pensées, lors même que la pénitente ne sait pas exprimer d'une autre manière le nombre, le temps et le lieu. C'est peu exigeant, on en conviendra. chère scolastique!
Vous croyez que c'est tout?
« Il faut l'interroger ensuite de opère luxuriœ. »
Et ici arrivent les cas graves que nous avons vus déjà et sur lesquels nous sommes heureux de ne pas revenir. Mais on comprend que notre grand casuiste entend très bien qu'il n'y en ait pas un seul sur lequel chaque pénitent ne soit interrogé.
Le tout se termine par la confession des péchés qu'on ignore. Dico meam culpam de omnibus peccatis mets mortalibus quœ ignoro. C'est excès de prudence.
Voilà donc comment le moyen âge a compris
les interrogations. 11 a fallu en venir à la classification méthodique de tous les péchés possibles, les suivre les uns après les autres, sans quoi la confession eût manqué d'intégrité. Du reste on y allait de si bonne foi qu on a voulu y renfermer les péchés inconnus. L'omission d'une seule interrogation de la part du confesseur pouvant vicier la confession, s'il y a de sa faute, et il y a toujours faute quand on ne donne pas, à une enquête minutieuse de ce genre, le temps nécessaire, il est logique que le malheureux confesseur scolastique, pour ne pas tomber lui-même en état de péché mortel, dont il est menacé par sa Somme angélique, soit d une exactitude rigoureuse dans son enquête.
Mais aussi quelle œuvre de Titan? Il faut un courage surhumain pour accomplir ainsi scrupuleusement la tâche effrayante de juge d'instruction de omni re peccabili. A chaque nouvelle fille spirituelle s'âgenouillantà votre côté, recommencer cet interrogatoire dont la lecture seule comporte rigoureusement une demi-heure, c'est s'imposer une véritable torture.
Vous, prêtres, lorsque vous fûtes appelés au sacerdoce, pensiez-vous vous engager à ce métier d'inquisiteurs acharnés? Pourtant la Somme angélique, le résumé du droit ecclésiastique, au temps où la puissance de Rome était incontestée, vous y oblige. Et aujourd'hui ceux qui vous mé-
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prisent, et qui se substituent peu à peu à vous, vos moines et ceux de vos confrères qui adoptent les théories scolastiques, ne l'entendent pas autrement.
Quand le souffle terrible de la Réforme vint à passer sur notre Occident, que le système écrasant pour la dignité humaine mis en pratique dans le confessionnal fut attaqué de toutes parts, que des royaumes entiers se séparèrent du centre de l'Église, pour ne pas rester plus longtemps sous le servage scolastique et monacal, des notions plus justes pénétrèrent peu à peu les esprits. On comprit quel mal avaient fait les aberrations des anatomistes qui s'acharnaient sur les souillures des sens, comme les hommes de la science médicale sur les chairs mortes des amphithéâtres ; le clergé séculier, plus mêlé à la civilisation au sein de laquelle son éducation se fait, moins porté au fanatisme, et n'ayant pas devant ses yeux à satisfaire les cupidités insatiables de la maison commune, se retira prudemment de la confession telle que le moyen âge l'avait comprise. Relevant 1 ame pénitente par le sentiment de la responsabilité qu'elle doit prendre de ses aveux, ils inaugurèrent la confession silencieuse, telle que la pratiquent les nombreuses communions chrétiennes de l'Orient, où le pénitent est écouté, où la satisfaction est ordonnée, selon les fautes avouées librement,
OÙ le respect même pour la loyauté du pénitent ne permet pas que Ton suspecte la sincérité de son aveu et son repentir.
L'ancien clergé français, depuis la restauration du dix-septième siècle à la tête de laquelle rhistoire place des noms illustres, confessa longtemps ainsi. Et il ne faut pas douter que ce ne soit à ces souvenirs que se rattache encore le sentiment religieux qui attire de loin quelques âmes aux confessionnaux. — De quoi vous souvenez-vous? — Excitez- vous au repentir. — Allez! vous avez reçu l'absolution.
Ajoutons que le clergé, revenu de l'émigration sous le Consulat, ne songea pas à adopter une autre méthode, et que, sans l'invasion de la barbarie monacale et du mysticisme fanatique, dont notre monde religieux souffre depuis près de trente ans, cette pacifique réforme, accomplie lentement, serait devenue générale, et aurait remplacé la discipline sauvage et révoltante que nous transmettent ces horribles questionnaires pénitentiels du moyen âge.
Mais de sages habitudes ne tardèrent pas à être taxées de relâchement. L'esprit scolastique se réveilla. La théologie erotique, depuis longtemps oubliée, reprit faveur. On avait à éduquer la jeunesse sacerdotale. Fallait-il, oui ou non, l'initier aux turpitudes des sens, la mener écouter auprès du chevet conjugal, et lui dévoiler
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toutes les extravagances que rimagination du libertin en délire a pu concevoir? A notre sens, c'était complètement inutile; c'était de plus tout à fait dangereux. Que d'hommes ont dû leurs nuits troublées, leurs fièvres délirantes, en cas de maladie, sans parler de chutes irréparables, aux souvenirs de ces études libidineuses! Mais le mysticisme et la scolastique remportèrent. Les ordres religieux, en revenant sur le sol de l'ancienne France avec une ardeur nouvelle, crurent très bien ne revenir qu'avec la perfection primitive des beaux âges où ils avaient fleuri. Or la scolastique régnait alors en souveraine. Donc la souveraine devait reprendre son empire.
Ces hommes, aveuglés d'ambition et de fanatisme, ne comprirent pas qu'ils venaient, par ce procédé fatal, travailler plus rapidement à la déconsidération du catholicisme que cinquante Voltaire ne le feraient, dans tout un siècle, par le cri : Écrasons l'irifâme!
Pour eux, et nous l'avons vu dans la personne de l'illustre père Jérôme, le monde ne trouvera son salut que dans l'ancien servage des âmes. Courbez la tète, fiers penseurs du dix-neuvième siècle! Voyons! prenons le sixième précepte du Décalogue. Vous êtes dans le monde : l'époque est sensuelle. Il n'y a pas de turpitudes que vous n'ayez dû faire. Allons ! répondez!
98 LE CONFESSEOR
La belle méthode de conversion !
Ce fut vers 1841 que fut signalée l'apparition, dans les séminaires catholiques, d'un livre destiné à devenir le manuel des jeunes prêtres sur les questions scabreuses de l'impureté. Il avait pour titre : Conférences pratiques... [Collectiones practicœ in VI et IXDecalogi prœceptum, necnon conjugatorum officia.) Voici ce qu'un écrivain de l'époquç pensait de ce livre : « C'est un traité complet de tous les genres de luxure et d'impudicité possibles et impossibles, qui ne sauve aucun détail, et admet comme plausibles des abominations fabuleuses et des raffinements d'impureté dont l'horreur ferait reculer les plus intrépides débauchés, et dont le nom même est inconnu dans le langage des honnêtes gens.
Tout ce que la sainteté de l'état de mariage cache de pudiques secrets est dévoilé dans une série de suppositions révoltantes. »
Bons scolastiques, vous vous doutiez peu que de si savantes instructions, données aux novices du sacerdoce, de opère luxuriœ^ exciteraient l'horreur de tous, qu'elles seraient un scandale pour des hommes peu suspects , à coup sûr, de pruderie. Vous n avez rien compris à ce toile général qui a accueilli les élucubrations de votre théologie erotique et les a mises, sans façon, dans son estime, au niveau du livre prohibé, r Amour conjugal. C'est qu'il y a un abîme entre
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les âges où il pouvait être toléré que le prêtre soulevât dans son tribunal de telles questions, et l'âge moderne dont elles blessent profondément les instincts.
Avez-vous besoin d'une autre preuve pour voir que votre système a fait son temps, et que, médecins des âmes, vous êtes arriérés, en procédés de réconciliation de la conscience, comme le seraient les médecins du corps qui ne voudraient d'autre thérapeutique que celle de Galien?
Et cependant, à la honte de notre sacerdoce, le système des interrogations en matière lubrique continue à régner dans l'école. Un enseignement spéeial sur ce point est donné à tous les jeunes diacres, et, de temps en temps, des révérends pères retirés du monde, et que nous supposerions, au sein de l'ascétisme, profondément oublieux des turpitudes humaines, consacrent de longues heures à ces questions scabreuses, et viennent tout à coup enrichir la littérature du fruit de leurs importants travaux. Nous avons en ce genre la Mcèchialogie ^ traité des péchés contre les sixième et neuvième commun^ déments, et de toutes les questions matrimoniales qui s'y rattachent^ par le révérend père Debreyne, prêtre et religieux de la Grande-Trappe. La troisième édition de ce livre « exclusivement destiné au clergé » vient de paraître.
Le révérend trappiste dit que le but de son travail est « de prendre rhomme seulement par son côté charnel et animal. « Et il ajoute :
« Nous suivrons donc l'humanité dans la route fangeuse du vice honteux de la chair. » Telle a été la vocation du père Debreyne dans le cloître. Le plus beau des prétentions de ce théologien, c'est « de faire entrer l'enseignement de la théologie morale dans une voie nouvelle, une voie de lumière et de progrès. Les anciens du sanctuaire lutteront inutilement contre le mouvement progressif de leur siècle. Quoi qu'on dise et qu'on fasse, l'esprit humain marchera et progressera. » A ce langage de notre trappiste, on s'attend à une série de considérations nouvelles et importantes. Mais, hélas! si l'on en excepte Terreur des théologiens touchant le semen corruptuniy qu'il a raison de combattre, d'accord en cela avec tous les physiologistes, son livre n'est qu'un résumé un peu plus clair, puisqu'il est pour la plus grande partie écrit en français, des livres de Sanchez, de Busenbaum, de Billuart, de Liguori, de Ôouvier et de tous ceux qui ont complaisamment traité ces vilaines matières.
Il y avait, pour le père Debreyne, une manière parfaite de prouver la nécessité du progrès en théologie morale, c'était de prendre tous les livres des mœchialogistes, y compris le
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sien, et de les jeter au feu, pour llionneur même du sacerdoce et dans les intérêts de la morale universelle.
Sur la grande question des interrogations en choses honteuses, le père Debreyne s'est traîné dans la vieille ornière du moyen âge. Il en est encore à vouloir que le prêtre, dont la pensée doit être chaste, aille fouiller minutieusement dans cette fange du vice de la chair. Et s'il conseille théoriquement certaine prudence, certains détours habiles pour arriver à savoir où en est le pénitent par rapport à ce vice, les interrogations qu'il prescrit aboutissent au même résultat : souiller l'imagination du prêtre, faire monter le rouge au visage de l'être agenouillé près du confessionnal, surtout si c'est une femme. Oui, l'esprit humain marchera; mais, père Debreyne, je dois vous en faire la leçon, dussiez-vous trouver sévère mon langage, ce sera en proscrivant à jamais des écoles du sacerdoce votre science mœchialogiste.
Du reste, citons les prescriptions de ce père, certes le plus délicat et le plus réservé de tous les dissertateurs in materia luxuriœ. 11 est forcé lui-même de reconnaître que « la trop grande curiosité des confesseurs est capable de perdre les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe. On en a vu qui après avoir été imprudemment interrogés sur le sixième commandement, ont essayé
de faire ce que leur confesseur leur avait appris par son indiscrétion. i>
Quel aveu! Et ensuite quelle contradiction de conseiller des interrogations qui ont infailliblement pour conséquence de porter l'esprit à s'oo* cuper de pareilles souillures !
Voici le procédé du père Debi^yne-
« Le confesseur interrogera en termes généraux sur les péchés les plus ordinaires et que peu de personnes ignorent; il lui demandera s'il n'a point eu de pensées déshonnétes et s'il na point ressenti des mouvements ou des plaisirs charnels. Si le pénitent répond que non, le confesseur en doit demeurer là pour l'ordinaire, à moins que son pénitent ne soit fort ignorant et extrêmement grossier. » (Vous lui avez donc enseigné qu'il y a des plaisirs charnels, vous avez excité son imagination ; la curiosité naturelle, en sortant de cet entretien singulier avec le prêtre, se portera sur la nature de ces plaisirs, et vous, père Debreyne, vous vous trouvez, malgré vous, parmi les hommes capables de perdre ceux qui ignoraient le mal.)
Continuons le formulaire.
(c Si au contraire le pénitent dit avoir eu deis pensées déshonnétes ou avoir ressenti des plaisirs charnels, le confesseur lui demandera si ces pensées ou ces plaisirs ne l'ont point porté à faire quelque action déshonnéte ; s'il avoue en
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avoir fait quelqu'une, le confesseur, sans en spécifier aucune, lui demandera quelle était cette action, de quelle manière et avec qui il Ta faite. Il doit s'enquérir de la condition du pénitent et de celle de la personne avec laquelle il a péché ; si l'un et lautre est engagé dans le ma^ rîage ou lié par des vœux de chasteté, ou par quelque ordre sacré; s'ils sont parents ou alliés : ce sont autant de circonstances qui changent l'espèce de péché. Il n'est pas rare de rencontrer des pénitents qui ne s'accusent d'aucune feute contre la chasteté, pas même de simple pensée. On peut leur parler ainsi : — N'auriezvous pas eu par hasard quelques pensées déshonnétes ou contre la chasteté? — Oui. — Ces pensées vous ont-elles occupé longtemps? Vou» y êtes-vous arrêté volontairement et avec complaisance.^ Sur quel objet portaient-elles ?N'avezvous pas eu alors quelque mauvais désir, de faire, par exemple, ce à quoi vous pensiez, soit à votre égard, soit à l'égard d'une autre personne? Était-ce une personne de l'autre sexe ou non, mariée ou non, parente, alliée ou non, etc. ? Avez-vous vu cette personne, lui avez-vous parlé, etc.? Vos pensées ont-elles été suivies de r^ards, de mouvements, d'attouchements déshonnétes? Tout cela a-t-il été suivi de quelque effet sensible? Quel était cet effet? Était-il fâcheux? En avez-vous eu de la peine? etc., etc. »
Ce n'est rien encore. Ici Fauteur, qui écrit exclusivement à l'usage des prêtres, a assez de pudeur pour ne plus continuer ses interrogations qu'en latin, du moment qu'il s'agit des fautes des jeunes gens et des jeunes filles.
Quoi, père Debreyne, vous me respectez assez pour ne pas m'écrire en français ces interrogations déshonnêtes, et, de par votre théologie, en plein dix-neuvième siècle, en 1865, date de la dernière édition de votre livre, je suis obligé de les adresser à une jeune pénitente ! Mais vous n'y pensez pas ! Si je pouvais, comme vous, faire ces interrogations en latin, cette langue supporte beaucoup de choses, cela irait encore; mais pour être compris d'eux, je dois leur dire en français, sans rougir moi-même, sans craindre de les faire rougir, ce que vous, moine, vous avez rougi de me dire dans votre livre en français. Je vous juge sur votre propre pudeur; c'est elle qui vous condamne!
Citons donc le latin du père Debreyne.
c( Il faut demander aux jeunes gens, ad çognoscendum an usque ad pollutionem se tetigerint, quanto tempore et quo fine se tetigerint ; an tune quosdam motus in corpore experti fuerint, et per quantum temporis spatium ; an cessantibus tactibus nihil insolitum et turpe acciderit; an non longe majorem in corpore voluptatem perceperint in fine tactuum quam
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in eorum principio; an tum in fine quando magnam delectationem carnalem senserunt, omnes motus corporis cessaverint ; an non madefacti fuerint, etc., etc. »
« II faut demander aux jeunes filles, quae sese tetigisse fatentur, an non aliquem pruritum exstinguere tentaverint, et utrum pruritus ille cessaverit cum magnam senserint voluptatem ; an tune ipsimet tactus cessaverint, etc. »
Certes, jamais on ne donna plus habilement une leçon d'impudicité aux jeunes gens et aux jeunes filles. Dites cela en français et vous le trouverez d'une impudence révoltante. C'est pourtant tiré bien textuellement du plus récent des mœchialogistes, qui se vante de n'être si habile sur ce sujet « qu'en raison des nombreux cas de conscience pour lesquels, depuis de longues années, il a été consulté de toutes parts par un très grand nombre d'ecclésiastiques. »
La question est donc tranchée pour nous maintenant. Nous sommes retombés, en fait d'interrogations honteuses au confessionnal, dans l'ornière du moyen âge, et nous n'avons pas pour excuse la barbarie et l'ignorance des peuples.
Il faut clore cette douloureuse enquête. Nous nous y sommes livré avec le sentiment d'une répulsion profonde. Nous avons rougi pour le
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<»tholîcisme des errements où il s'obstine, et nous le plaignons de ne pas voir que les répugnances qu'il soulève dans son régime pénitentîel ont pour première cause cet examen lubrique auquel ses ministres, les plus fidèles observateurs des prescriptions scolastiques , pensent devoir se livrer.