LE MAITRE DANS LA FAMILLE
— 11 n'est pas possible, ma chère amie, que vous renvoyiez ainsi cette excellente fille. Dix ans d'un service si dévoué, un si bon caractère, l'amitié de nos enfants...
— Il le faut cependant.
— Il le faut? Mais il y a donc quelque chose. Voyons, expliquez- vous! Y a-t-îl quelque manquement grave? quoi? Parlez, chère amie.
— Je ne puis dire qu'une chose, c'est que je change de femme de chambre.
Ce dialogue se tenait entre M. Deville et sa femme, le surlendemain de la fameuse confession où l'obstiné directeur, afin de mettre dans ce ménage un espion, qui le tint au courant de
tout, avait exigé le départ de Jeannette. Les dernières paroles de madame Deville avaient étonné le mari.
— Hélène, prenez-en note, c'est la première fois, depuis dix-neuf ans d'une union si parfaite, que vous m'avez dit un mot comme celuilà. Je croyais avoir conservé le droit d'être de moitié dans toutes vos résolutions un peu graves ; et franchement la forme que vous prenez aujourd'hui me prouverait que vous ne voyez plus un ami en moi.
Ces mots, dits avec un sentiment de vive affection, allèrent au cœur de cette excellente femme. Son cœur se gonfla. Elle éclata en larmes.
— Que je suis malheureuse!
— Qu'ya-t-il, Hélène? Ma fille, dites-moi tout !
— Non, c'est un secret de conscience ; aimezmoi assez pour ne pas exiger que je le brise.
— Mais vous me feriez penser d'étranges choses sur cette fille.
— Oh! non, non! Vous vous tromperiez du tout au tout. Jeannette est pure de tout soupçon; je ne lui reproche rien. Seulement je crois faire mieux en prenant une femme de chambre qui sera plus pieuse, plus édifiante dans ma maison.
— Voyons, chère amie, mais ce sont des lubies d'un autre monde !
DIFFICULTÉ DE TENIR PAROLE A SON DIRECTEUR lYl
— Soyez indulgent pour ces lubies ; je vous le demande en grâce.
— Qu'à cela ne tienne. Je ne puis pas être dur pour vous. C'est la première de vos singularités, et je ne voudrais pas qu'elle fût l'occasion d'une peine entre nous deux.
— Croyez, cher ami, que je suis pljis malheureuse que vous ne pensez de cette résolution ; mais ne grondez pas trop votre Hélène.
Ces paroles furent dites d'un ton si affectueux que tout autre que l'excellent M. De ville eût été désarmé.
— Pourtant, Hélène, il est avec le ciel des accommodements. Puisqu'il était convenu que Jeannette suivrait Laurence devenue madame Villaret, je vous demande de l'envoyer quelques mois dans la Creuse jusqu'au mariage de notre fille. De la sorte, vous n'imposerez pas à notre chère enfant le chagrin d'une séparation qui la désole.
Ce terme moyen ne parut pas à madame Deville une violation de sa promesse au révérend père. Il allégea même un peu sa douleur de l'exécution barbare que le saint homme lui avait imposée,
— Oui, dit-elle; l'arrangement est possible, et je vous prouve en y consentant de tout cœur qu'il n'y a rien, dans la conduite personnelle de Jeannette, qui lui fasse interrompre son service auprès de moi.
Mais un autre sacrifice restait à faire, c'était celui du valet de chambre. Heureusement que le jeune homme n'était pas un ancien serviteur, que M. Deville n'avait pas eu le temps de le prendre en vive affection. Le premier succès du reste enhardissait madame Deville. Elle hasarda ceci.
— Vous avez dû comprendre, d'après le motif qui me porte à ne pas garder cette bonne fille, qu'il y a chez moi un plan bien arrêté de n'avoir à mon service que des gens remplissant leurs devoirs de chrétiens.
— Mais, chère amie, y a-t-il au monde une maison où les domestiques soient plus libres que les vôtres de remplir leurs devoirs religieux?
— C'est précisément parce qu'ils sont libres, qu'ils ne les remplissent pas.
— Je ne peux pas vous comprendre.
— Ils abusent de cette liberté pour ne pas les remplir.
— Que pouvons-nous y faire? Nos domestiques ne sont pas des enfants. Il me semble que l'unique devoir des maîtres est de leur laisser toute liberté de conscience.
— Sans doute, il ne s'agit pas de prendre ses gens par la main et de les conduire de force aux pieds d'un prêtre, mais de quelque chose beaucoup plus pratique et plus conforme aux prin-
cipes, de n'avoir à son service que des domestiquesservant Dieu et observant les lois de l'Église. Voilà ce qu'il y a à faire dans une maison bien réglée, ce qui se pratique dans toutes les familles où il y a des principes chrétiens ; et c'est ce que nous devons exécuter chez nous.
— Cela est beau en théorie, mais il est difficile de bien trouver...
— Difficile, non. Il y a de charitables institutions qui s'occupent de cette œuvre si importante et qui préparent, pour les bonnes maisons, des serviteurs dont on peut être sûr, parce qu'ils ont la crainte de Dieu.
— Enfin, où voulez- vous en venir? Nous faisons le sacrifice de Jeannette. La vieille cuisinière a, je pense, la crainte de Dieu; Laurent ne manque jamais la messe à Yareilles ; je pense qu'il en fait autant à Paris, le dimanche...
— Mais le valet de chambre?
— Je ne sais pas. Je n'ai pas à me faire l'inquisiteur de sa conscience. Je suis enchanté de son service; à Paris, on n'en demande pas davantage.
— Et précisément c'est sur cela que je suis inquiète.
— Et vous croyez votre conscience engagée à ce que Florentin aille ou n'aille pas à la messe?
— Mais sans aucun doute !
— Vous plaisantez, ma chère amie.
— Pas le moins du monde. Ne répondons* nous pas dé nos serriteurs comme de nos en* fants?
— Je ne dis pas le contraire. Mais comment en répondons-nous? Nous leur devons le bon exemple, de bons conseils, la liberté de remplir leurs devoirs religieux; rien de plus que je sache. Si j'avais un fils de vingt-cinq ans, je lui donnerais mes conseils, mais je ne violenterais pas sa conscience : je croirais offenser Dieu.
— Mon cher ami, c'est là une morale relâchée que je n'accepte pas ; votre devoir de père serait de contraindre, sous toutes les peines possibles, votre fils de remplir ses devoirs.
• — Oui, le menacer de le déshériter pour en faire un hypocrite. Ne me parlez jamais ainsi; vous ne me convaincriez pas. Je respecte dans un domestique ce que je respecterais dans mon fils.
— Dieu ne peut pas bénir une maison...
— Ma chère enfant, je vous en conjure, ne vous montez pas la tète sur ces choses là. Florentin, vous le savez, ejst mon domestique personnel. Je prends sur moi le péché, s'il y en a, de le garder; et je le garde. Vous en êtes donc complètement déchargée.
— Dieu ne m'en décharge pas comme vous.
— Je ne crois pas que Dieu vous ait commandé de disposer du valet de chambre de votre, mari. Avez-vous des révélations par hasard?
DIFFICULTÉ DB TEiaR PAROLE À SON DIRECTEUR 115
•^ Je n'ai pas de révélations, mais Dieu nous parle, dans FËglise, par ceux qu'il charge de diriger nos consciences.
— Âh ! Toilà donc le mot lâché ! Je soupçonnais quelque chose depuis longtemps ; mais je vous avais vue toujours femme si raisonnable, je vous connaissais une religion si peu exagérée^ que la pensée ne me serait pas venue de vous voir tomber jamais dans ces scrupules.
— Vous appelez cela des scrupules?
^— Ne disputez pas sur les mots : appelez cela des exagérations suggérées par des hommes que je respecte profondément, mais que je sais cou* duits par un zèle peu éclairé, plus que cela, disposés à entraîner les âmes qu'ils dirigent dans des excès qui toucheraient au fanatisme.
^^ Voilà bien le langage des ennemis de la religion !
— Me prendriez-vous pour un ennemi de la religion, Hélène?
— Non, mais vous vivez avec des hommes qui en ont bien peu, et cela influence toujours.
— Je ne suis pas d'âge ni de caractère, vous le savez, à me laisser influencer. Je ne trouve pas qu'il y ait beaucoup de mérite à se montrer ce que Ton est. Je n'ai jamais fléchi devant le respect humain; mais je vous avoue que j'ai été toujours aussi inflexible devant les tendances d'un mysticisme outré, qui fait ses ravages dan^
le petit nombre de familles chrétiennes qui restent encore, lors même qu'il n'y porte pas le trouble et la désunion. C'est donc votre directeur qui TOUS a imposé l'obligation d'expulser mon valet de chambre?
— Je n'ai pas à vous dire si c'est ou non mon directeur.
— Mais, Hélène, je suis bon entendeur : vous me l'avez dit clairement.
— Qu'importe cela ! Vous ne pouvez pas garder dans la maison un jeune homme qui, je le sais pertinemment, n'a ni foi, ni loi, et qui, souvent même, se raille des choses saintes.
— Oh ! pour cela , j'ai le droit d'exiger qu'il respecte la religion dans ses propos; j'y mettrai ordre. C'est un garçon intelligent; et il comprendra, sur ce point, l'obligation de ne pas blesser les croyances des autres. Mais quant à le renvoyer, chère Hélène, je n'en ai pas la moindre envie. Nous voulons une maison bien tenue; dès lors, il nous faut des domestiques intelligents.
— Vous m'affligez bien !
— Mon amie, vraiment vous n'êtes pas raisonnable. Cela touche au ridicule. Votre bonhomme de directeur vous tourne la tête. J'ai pour première règle de vous laisser toute latitude personnelle; mais je ne veux pas4)orter la condescendance jusqu'à passer, pour toutes
choses, SOUS les fourches caudines de yotre très révérend père.
Soit défaut d'autres raisons, soit faiblesse, madame Deville ne répliqua plus : elle Tenait d'échouer complètement, au sujet du renvoi du valet de chambre. Peut-être comprit-elle qu'en définitive, cette fois, entre le mari et le confesseur, c'était le mari qui avait raison.
Mais, voulant prouver au père son obéissance absolue, elle disposa tout pour le départ de Jeannette.
Se dirigeant ensuite vers le couvent, que lui avait indiqué son directeur, elle alla arrêter une nouvelle femme de chambre, qui devait entrer en fonctions, le jour même où Jeannette prendrait le chemin de fer de Limoges, afin de se rendre à Vareilles.
C'était un premier triomphe pour le père Jérôme. Il s'était débarrassé d'une femme sur laquelle il avait vu qu'il n'exerçait aucune influence ; et il avait besoin d'une personne plus docile, qui pût servir ses intérêts, et lui faire connaître en détail ce qui se passerait dans la maison de sa pénitente.