III. — Audiences royales
Nous n'avons pas Iroiivé, dans les Archives du Parlemenl, le compte rendu de l'audience royale, qui eut lieu sans doute le samedi 26 avril (et non le mercredi 23, comme le dit L'Estoile). Voici la relation (1) du chargé d'affaires florentin. Nous la traduisons presque mot pour mot, afin de ne pas « trahir » l'original :
Ces jours-ci, les principaux du Parlement allèrent trouver le Hoi à Saiul-Gerniain (pcr traltorc délie occorenzie che si erano date e si dovevano dure), pour traiter des moyens extraordinaires qui s'étaient présentés et devaient se présenter pour trouver de l'argent pour la guerre ; et le premier président fit un discours (lece le parole). Celui-ci, pour montrer la nécessité qu'il y avait de réformer le Conseil de S. M., dit qu'il était pour la plus grande partie composé de trois sortes de gens très pernicieux : la première, de ceux que le dernier Roi avait avec grande raison chassés (:2) (parmi lesquels sont compris le chancelier, Bellièvre et Villeroi (5) ; la seconde, d'aucuns qui, quand ils entrèrent au Conseil, étaient pauvres et
(1) Négociations diplomatiques de ta France avec la Toscane (dans la Coll. des Doc. inéd.), t. IV, p. 333. Ca relation est, par erreur, datée du 26 avril, puisqu'elle parle des audiences du 30 avril, du i*"" et du 2 mai, comme on le verra plus loin, p. 18, n° 2.
(2) Même renseignement dans le rapport fait par le diplomate anglais Edmonds (Brit.Mus. Public Record Office, France, b. 118, n" 6) d'après une copie gracieusement communiquée par M. de Kermaingant.
(3| Nous mettons entre paienlhèses les passages qui nous paraissent un commentaire de l'auteur de la relation. 11 nous semble impossible que le P. P. ail désigné nominativement les membres du Conseil, même dans le discours qu'il a dû prononcer ou dans les répliques qu'il a pu faire au roi dans la discussion qui s'engagea.
qui maiiiloiianl (loiinaiont do très grandes dots à leurs filles, faisaient des dépenses excessives et possédaient beaucoup de revenus (et parmi ceux-ci sont Schoniberg et autres) ; — et la troisième, de personnes qui en même temps ministres de la Couronne el marchands participent aux partis que font les négociants (paimi lesquels étaient comptés Bréville (1), le chancelier et autres).
Ledit président parla encore du Roi avec grand éloge quant à sa valeur et à sa science militaire ; mais il ajouta que dans un Roi ce n'était {tas tout et qu'il convenait d'être encore vigilant pour ses affaires et diligent. A cause de ce propos, le Parlement mit le Roi dans une telle colère que, leur reprochant les services qu'il leur avait rendus avec ses propres fatigues et incommodités, sans que eux-mêmes eussent interrompu leur sommeil, il leur dit que ce n'était pas lui qu'on pouvait qualifier de négligent et qu'il en avait menti I parole qu'il répéta par trois fois avec un grand courroux (2). Ce qui épouvanta tout le Parlement (3), car c'était une chose qui ne s'était jamais vue (i).
(i) Il y a sans doute une erreur de nom.
(2) L'Estoile écrit (Michand et Poujoulat, 2« s. t. I, p. 284, b) : « M. le P P. portoit la parole: contre lequel le Roi, pour ne condescendre à ses demandes, entra en colère jusques aux démentis. »
(3) On peut supposer que c'est à ce triple démenti que le P. P. «' ne réphqua rien, outré de dépit et de colère, dont il tomba malade et fut saigné », plutôt qu'à une autre répartie du roi. (Voir plus loin, p. 20, n° 2).
(4) Dans une lettre <latée du 26 avril (la précédente est du 19), l'ambassadeur vénitien écrit: « Ceux du Parlement el de la Ville sont allés vers le Roi à Saint-Germain pour " dimostrargli il suc pregiudicio » et ils attendent « la resolutione » (1° 38 1. — Dans une lettre datée du 3 mai, il écrit : Ceux du Parlement (il n'ajoute pas et de la Ville) qui étaient allés vers le Roi pour « dira, il suo preg. » se ne sono ritornati senza baver fatto alcun frutto, cbe irritato grandamente l'animo délia M. S. perche nel ragianamento cbe le fecero si avanzarono co'si ardilamente, che
Que se passa-t-il entre le 26 et le 30 ? C'est assez difficile à savoir. On peut seulement le deviner en gros d'après le compte rendu de l'audience royale accordée aux gens du roi le mercredi 30 avril. Le 30, en effet, toutes les Chambres du Parlement furent assemblées : la minute (1) porte 93 noms ; malheureusement, les noies écrites au verso sont illisibles. Quoi qu'il en soit, ce jour-là (2), sur l'ordre du Parlement, le Procureur de La Guesle et l'Avocat du roi Louis Servin, se transportent à Sain!- Germain vers le roi. Us le trouvent se promenant après souper sur la terrasse (^i). Ils hii foui entendre qu'ils au-
accennarono il lie haver colusioiie nelle robbe de li suoi minis- Iri et che tutti i mali nascevano percliè egli altendesse troppo alli suoi piaceri. Non potè S. M. contenersi udita questa insolenza di non mentir li publicamente et dir loro délie cose assai, parendole mr>lto strano clie li suoi sudditi parlassero di quesia maniera in cosa, che era talsissima, senza riguardo delta sua persona (f" 42 v°) (Bibl. Nat., (fonds italien, ms. 174-6.)
(i)X"' 737, 30 avril.
(2) Les renseignements qui suivent sont tirés du compte rendu fait par les gens du roi à la séance du o mai (V" 1749, f" 395, sqq.). La relation florentine fournit les quelques renseignements que voici : k Cependant, après qu'ils furent partis, ceux du Conseil réfléchissant mieux sur l'inciJent, encore qu'ils eussent été piqués dprement, firent que le Parlement fut appelé de nouveau à Saint-Germain pour l'adoucir; les autres y allèrent sans le premier président qui dit qu'il avait la goutte. S. M. s'excusa en leur disant que la colère l'avait poussé a dire ce qu'il n'aurait pas voulu; eux aussi demandèrent pardon, rejetant pour la plus grande partie la faute de l'àpieté des paroles prononcées sur le dos du premier président.
« Le Hoi se résolut à prier qu'on l'aidât à conserver l'Etat, confessant librement que, s'ils ne l'aidaient pas, ce royaume était perdu; mais que si on le secourait, il les assurait qu'il n'y aurait aucun mal et que, dans peu de semaines, il y aurait lieu de parler de lui. »(Né(i. dipL, t. IV, ibid.)
(3) Nous suivons le texte de très près, en changeant seulement
raient quelque chose à lui dire de la pari de la Cour. Le roi se retire à part. Ils lui représenlent le regret dans lequel ils ont laissé la compagnie à cause du niécontenlement qu'elle avait entendu que ledit seigneur avait conçu conire elle, mécontentement principalement fondé sur la mauvaise impression qu'on lui avait voulu donner jusques à dire que la justice était vénale ; la Cour désire se purger et lever cette mauvaise impression, et à cette fin, elle leur a donné charge de supplier le roi, s'il avait reçu plainte qu'aucuns se fussent tant oubliés, de leur faire l'honneur de les nommer, afin que, sous l'autorité du roi, à leur requête (les actions publiques résidant en leur office), le procès leur fût fait et parfait ; ainsi la punition des coupables serait la jusiificalion des bons et innocents. (( Ces mots avoient peu estre achevez sans interruption, leur disant led. Seigneur qu'il estimoit quils feusseni allez pardevant luy pour le satisfaire de ce qui luy avoit esté dict, usant de ces termes qui monstroient encore s rester quelque mescontentement en son ame : qui leur auroit donné subiect de répliquer quilz estoient aussy chargés » de le supplier de prendre en bonne part les très humbles supplications et remontrances qui lui avaient été faites suivant la résolution et intention de la Compagnie. « Sur ce, ledict seigneur ayant subsisté (?) », ils ajoutèrent que cette résolution venait de très fidèles et très atTectionnés sujets et serviteurs qui ne respiraient que l'humilité et l'obéissance qui lui étaient dues et qu'il était permis à de bons serviteurs de parler franchement à leurs maîtres ; que ce qui lui aurait été dit de plus précis (sic) n'était que la répétition de ce qui avait été
l'orlhograplie et en modifiant légèrement les phrases pour les rendre plus claires.
autrefois proposé de la part du Sénat à un grand empereur. « Lors recognurent ledict seigneur aucunement satisfaict pour ce regard, synon qu'il adjousta avoir trouvé estrange qu'en ung article couché aux remontrances il sembloit que la Cour vouUoit pre'endre la justice luy esire mise de dieu entre les mains pour la disiribuer aux hommes, que cestoit luy au contraire qui lavoil receue de la main de Dieu, lavoit mise en la nostre pour la departyr soubz son auctorité à ses subiects. Mais lui feirent toucher au doigt et à lœil que cestoit ung vice de stil. contraire au sens de la clause (i), à rétablissement de la compagnie, à la commune opinion, à tant de témoingnages relevés par le passé et de ce temps. Do ceste response, ledict seigneur demeura content (2) »; concluant qu'il n'avait aucune opinion de la compagnie que celle que l'on peut avoir de gens de bien, affectionnés à son service et amateurs de leur patrie ; qu'il était temps ou jamais de rendre preuve de cette affeclion et charité qui consistait principalement dans le secours dont il avait besoin pour résister aux ennemis et sans lequel il é'ait
(1) Plirase.
(2) I/Esloile (Michaufl, ihil., p. 284 t)) paraît donc commettre une confusion quand il écrit : ^i Au P. P. qui lui dit que Dieu leur avoit baillé la justice en main, de laquelle ils lui estoient responsables, relevant ceste parole, luy repartist qu'au contraire c'estoit à lui, qui était Roy, auquel Dieu Favoit donnée, et lui à eux. A quoy on d't que le P. P. ne répliqua rien, outré, comme on proiHppoaa, de dépit et de colère, dont il tomba malade et fust saingné. Ce que le Roy aianl entendu, demanda si avec le sang on lui avait poiiict tiré sa gloire. » Les mois soulignés semblent indiquer que le narrateur ne se croyait pas très exactement renseigné et qu'il ignorait que le roi avait reçu des remontrances écrites. On peut affirmer qu'Achille de Harlay n'a jamais pensé que l'autorité tlu Parlement était de droit divin.
impossible que son armée pût subsister sur la frontière ; que pour lui il ne reculerait point, tenant la conservation de son honneur plus chère que sa vie et « qu'il liendrait son sang très bien deppandu » pour la défense de son royaume ; qu'il y avait à craindre que, faute de l'assistance de ses sujets, il ne put empêcher que « les rivières de Seyne et Loyre îeussent seules la séparation entre l'ennemy et le reste de la France », que son secours ne se pouvait trouver que dans les moyens extraordinaires auxquels, les ordinaires manquant, il était nécessaire de venir ; qu'il donnerait ordre qu'ils seraient tellement <( dispensez que l'avarice ny la malice ny l'audace de> hommes ne les pourroient destourner » ; que pour établir d'autant mieux l'ordre à l'avenir, il avait résolu de rechercher et châtier le désordre passé et à cette fin déclaré établir une Chambre. Ce discours fut suivi de plusieurs propos sur ce sujet pendant lesquels ils le conduisirent à sa chambre oii ils prirent congé de lui. Ils le laissèrent jusqu'au lendemain jeudi que MM. les présidents arrivèrent (1), et le vendredi ils le supplièrent de leur faire la faveur de témoigner par lettres à la Compagnie la continuation en sa bonne opinion et bonnes grâces. Le roi acquiesça à cette demande.
(1) Mallieureusement, le comple rendu des présidents n'a pas été reproduit.