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recherche scientifique, il aurait pu fonder cette science, dont parle M. Lévy-Briihl science spéculative, théorique, désintéressée, libre de toute préoccupation normative et soucieuse uniquement de comprendre et d'expliquer. Il aurait observé les mœurs et comparé les institutions, scruté leur origine, suivi leur développement, retrouvé leurs conditions d'existence, dressé l'inventaire de leurs résultats.
Pareille science, édifiée d'après sa méthode propre, fournirait aux moralistes et aux législateurs des indications utiles. Elle les avertirait des possibilités et les prémunirait contre les tentatives hasardeuses et les entreprises chimériques.
M. Durkheim ne devait d'ailleurs point, en s'adonnant à la sociologie, s'interdire d'ambitionner pour lui-même la fonction du moraliste ou le rôle du réformateur. S'il voulait dans ce cumul se garder de toute contradiction, il suffisait qu'il évitât des professions de foi déterministes trop accentuées, et aussi inutiles qu'insoutenables.
Malheureusement au lieu d'entreprendre parallèlement l'œuvre du sociologue et l'oeuvre du moraliste, en maintenant l'indépendance des disciplines, en tenant compte de la différence des points de vue, en respectant l'autonomie des méthodes, — M. Durkheim a demandé à la Sociologie la solution de problèmes qui appartiennent en propre à la Morale, tel le problème de la distinction du bien et du mal. Et du coup il s'est condamné aux attitudes contradictoires.
D'une part il maintient à la Sociologie sa physionomie amorale et désintéressée, sans quoi elle ne serait plus une science. Mais, d'autre part, il la convertit en discipline normative, avec la prétention de restaurer l'Ethique sur des bases nouvelles et scientifiques.
Il a fait tort à la Sociologie en l'investissant d*une fonction incompatible avec son caractère essentiel.
Il fia pas su rendre à la Morale le service promis. Et quand il se trouve lui-même aux prises avec les problèmes fondamentaux de l'Ethique, il reprend, pour les résoudre, la méthode discréditée de la période préscientifique.
Nous avons, dans la première édition de ce livre, montré ces contradictions. Depuis lors un disciple de M. Durkheim les a signalées à son tour dans une étude pénétrante (^). Il n'était peut-être pas inutile de les remettre en relief, puisque « les règles de morale déduites par M. Durkheim de sa sociologie en gestation » suscitent encore dans des milieux éclairés une admiration candide.
M.Lévy-Brûhl opposait la méthode sociologique à celle de la philosophie morale et du droit naturel, mais il omettait de narrer la genèse du conflit comme aussi d'en préciser les limites.
Il convenait de combler ces lacunes. Et la deuxième
1. Gaston Richard, Sociologie et Métaphysique, dans la revue protestante «Foi et Vie» de Paris, no^ des 1^"^ et 16 juin, l^r et 16 juillet 1911. — M. Richard, professeur de science sociale à l'Université de Bordeaux, où il ^ succédé à M. Durkheim, a collaboré pendant dix ans à VAnnée sociologique. Il explique « comment il est devenu un opposant irréductible aux doctrines dont elle est le drapeau ». « Le public, écrit-il, qui parle ou entend parler de la sociologie de M. Durkheim est exposé à confondre deux ordres d'idées et de recherches bien différents: 1° une science, au sens limité du mot, une étude portant sur des phénomènes et des rapports; 2» une spéculation métaphysique qui, faisant appel à cette science en voie de formation, tente de résoudre les problèmes; généraux de la morale, de la philosophie religieuse et de la théorie de la connaissance. Ces deux tentatives me semblent être non seulement différentes, mais contradictoires ».
partie de notre travail (chapitre VI) fut consacrée à la recherche des antécédents de la querelle.
Or les critiques adressées de nos jours aux «moralistes» sont, pour la plupart, la répétition de celles qu'Auguste Comte articulait contre la « politique métaphysique. » Qu'était donc la politique métaphysique? Qu'y a-t-il de commun entre ses représentants et les morahstes qui ont suscité une nouvelle et semblable opposition? Par quels intermédiaires les sociologues dont M. Lévy-Brùhl exprime les griefs, se rattachent-ils à Comte? Comment en sont-ils venus à déprécier la méthode de la philosophie morale?... Ces questions se posaient, et il fallait s'efforcer d'y donner une réponse documentée.
De ce que l'infleunce néfaste du droit naturel au XV IIP" siècle et, plus tard, l'insuffisance de la morale éclectique ont, en France, provoqué ou stimulé une réaction de la part des sociologues, — suit-il que la critique de ces derniers n'atteint que la méthode de Rousseau et de l'école éclectique?
Nullement. « Depuis et avant Grotius, — disions-nous à la page 276, — d'autres que Rousseau et les éclectiques ont usé de la même méthode (^).»
Mais cette brève remarque a sans doute passé inaperçue et, — en voyant, dans notre exposé historique du conflit, la Soiciologie aux prises avec les seuls éclectiques, — un critique aussi attentif que M. Segond {^) a pu avoir l'impression que nous réduisons à 1-texcès l'ampleur
1. Et à la page 271: «La Morale avec laquelle la Sociolog'ie entre en lutte, est le Droit naturel, tel que l'ont échafaudé Rousseau et l'école éclectique. Or, s'il se rencontre dans lliisloire des systèmes de philosophie morale et sociale analogues au leur, il s'en trouve d'autres aussi, de conception et de structure différentes ».