Praesens negotium, scilicet moralis philosophiae, non est
Or, M. Lévy-Briihl n'admet d'abord point qu'aucune théorie morale du passé ait eu en fait un caractère scientifique : « Les morales théoriques n'ont jamais fait œuvre de science ni entrepris l'étude objective de la réalité morale. Préoccupées d'établir rationnellement ce qui doit être, elles ne s'attachent pas à l'étude patiente et minutieuse de ce qui est. Elles spéculent abstraitement sur les idées de bien, de mal, de mérite, de sanction, etc., tandis que, par un effort de dialectique déductive, les systèmes de droit naturel établissent gravement ce que doivent être la société, l'Etat, la famille, la propriété » (^). — Au sens de M. Durkheim aussi, « toutes les constructions dialectiques, dans lesquelles se complaisent d'ordinaire les moralistes, ne sont que des jeux de logiciens» (^).
Bien plus, il est impossible, d'après M. Levy-Brùhl, que la morale théorique soit une science. Car la science n'a d'autre fonction que de connaître ce qui est ; la morale théorique au contraire est par essence législatrice: elle a pour fonction de prescrire. La dénomination de « science normative », usurpée par la morale, est contradictoire dans les termes {^).
Examinons s'il faut souscrire, sans réserve, à cette double affirmation de M. Lévy-Briihl.
propter conttemplationem veritatis, sicut alla negotia scientiarum speculativarum, sed est propter operationem. Necesse est prescrutan circa operationes nostras quales sint fiendae (Ethicorum, II, 2)... Necesse est hanc scientiam (politicam) sub practica philosophia contineri, cum civitas sit quoddam totum cujus humana ratio non solum est cognoscitiva sed etiam operativa (Politicorum, Prologus).
1. L. Lévy-Brùhl, La morale et la science des mœurs, pp. 48, 60, 66, 126.
2. E. Durkheim, Réponse à une enquête sur la anorak sans Dieu; dans La Revue, t. LIX, p. 306. Paris, 1905.
3. L. LÉVY-Brùhl, La morale et la science des mœurs, pp. 10-14.
Un fait, reconnu et signalé par lui (i), c'est l'existence, — avant l'apparition de toute théorie philosophique, — d'une morale spontanée. Une société a déjà atteint un certain degré de civilisation quand la science s'y organise ; mais elle n'a pu, à aucun moment de son évolution, se passer de règles morales et juridiques. Avant que ces règles devinssent un objet d'étude, elles s'imposaient déjà aux hommes, dans le milieu où elles se trouvent admises. La tâche du théoricien de la morale n'est donc pas nécessairement de prescrire ou de légiférer; pour édicter des préceptes, il arrive même trop tard : c'est déjà fait. — A quelle tâche cependant peut-il encore s'adonner ?
A une œuvre d'historien, d'abord. Il recherchera, par exemple, l'origine du Code en vigueur, ses transformations éventuelles et les influence|s diverses -qui les ont amenées : Investigation désintéressée, qui n'implique pas nécessairement chez son autelur le souci d'agir sur la conduite des hommes.
S'il en a le tempérament, il s'appliquera à donner aux préceptes déjà pratiqués un prestige nouveau, soit en les ramenant à quelques principes premiers considérés comme incontestables; soit en en pherchant la source première dans l' intelligence et la volonté de Dieu; soit, comme M. Durkheim, en les présentant comme des émanations de la société, exaltée pour la circonstance à l'égal d'une divinité. ;
A-t-il des goûts de réformateur, il pourra signaler
1. « Partout où existent des groupements humains, existent aussi entre leurs membres des relations morales, c'est-à-dire qu'il s'y présente des actes punis ou défendus et aussi des sentiments de blâme, d'admiration, de réprobation, d'estime, pour les auteurs de ces actes » (Lévy-Brùhl, La morale et la science des mœurs, p. 215).
rincohérence des dispositions entre elles, ou leur inadaptation au milieu transformé, ou l'absurdité de telles pratiques, ou la nocivité, non remarquée, de certains résultats.
Est-ce tout? Non. — Les efforts déployés par les hommes pour atteindre aux fins qu'ils poursuivent, produisent de l'activité, engendrent des habitudes, inspirent des lois, créent des œuvres. Pourquoi ne pas noter la conduite morale des individus et en enregistrer les conséquences ; suivre le fonctionnement des institutions et en acter les résultats ? Doit-on s'interdire a 'priori de supposer que, de la régularité observée dans la nature physique, il ne se retrouve rien dans le monde moral ? Là on recherche avec succès le rapport stable qui unit les phénomènes à leurs causes. Ne serait-il pas possible de déterminer aussi, fût-ce avec une précision moindre, les effets ordinaires des gestes humains, individuels et collectifs?
Saint Thornas le pensait. L'objet de la science morale et sociale est précisément, d'après lui, de dégager, de l'enchevêtrement des contingences variables, le lien constant entre les pratiques suivies et les résultats , obtenus. In speculativis scientiis, sufficit cognoscere quae sit causa talis effectus. Sed in scientiis operativis, oportet cognoscere qui' hus motihus seu operationibus talis effectus a tali causa sequatur (i).
Dans quel but rechercher les effets qu'il est dans la nature des institutions morales et sociales de produire?
Afin, répond-il, de substituer aux tâtonnements empiriques une pratique scientifique. Sans doute, avec du coup d'œil et du doigté, un éducateur pourra diriger la conduite, et un chef d'Etat, régler les démarches de ceux