Ethicoru7n, I
4. Sufficit quod bene demonstretur idest manifestetur quod hoc ita est, in his quae accipiuntur in aliqua scientia ut principia (S, Thomas, Ethicorum, I. 11).
5. Principia non eodem modo manifestantur. Quaedam considerantur inductione... ; quaedam vero accipiuntur sensu, sicut in naturalibus, puta quod omne quod vivit indiget nutrimentoj quaedam vero consuetudine, sicut in moralibus, utpote quod concupiscentiae diminuuntur si eis non obediamus (S. Thomas, Ethicorum, I, 11; cfr. II, 1).
une observation attentive et prolongée du caractère des hommes, des mœurs de la société, du jeu des lois, du mécanisme des institutions (i).
Celui qui veut en outre utiliser les indications de la science pour exercer une action politique, celui-là ne doit pas, ajoute-t-il, se contenter des seules notions théoriques. Sans doute l'étude comparée des législations étrangères et des projets de réforme suggérés par les penseurs lui sera profitable. Mais il lui faut de plus et surtout l'expérience personnelle, la connaissance du monde, le maniement des affaires, la pratique du gouvernement {^).
L'idée que les événements du monde moral ne sont pas abandonnés à l'arbitraire et au caprice; qu'ils résultent, au contraire, avec une régularité plus ou moins ponctuelle, de causes disoernables, — cette hypothèse est considérée comme une conquête de la sociologie contemporaine et présentée comme son premier postulat. L'ignorance de la philosophie thomiste explique seule que la gloire de cette découverte se trouve attribuée à Auguste Comte. Assurément Comte affirme que les phénomènes sociaux sont assujettis à de véritables lois natu-
1. Oportet illum qui sufficiens auditor vult esse moralis scientiae quod sit manu ductus et exercitatus in consuetudinibus humanae vitae et justis et universaliter de omnibus civilibus, sicut sunc leges et ordines politicarum {Ethicoru^n, I, 4).
2. Unde aliquis fit legis positivus : utrum ex consuetudine vel ex doctrina? Experientia conversationis civilis, quamvis non sutficiatj non tamen parvum aliquid confert ad hoc quod homo fiât politicus. (Ex legibus congregatis non potest fieri aliquis legis positivus, vel judicare quales leges sint optimae, nisi habeat experientiam (Ethicorum, X, 16). Ad hoc quod leges bene ponantur, débet alitquis multo tempore considerare et multis annis, ut manifestum sit per Êxperientiam, si taies leges vel statuta bene se habeant (Politicorum, II, 5).
relies, et, par conséquent, aussi susceptibles de prévision scientifique que tous les autres phénomènes quelconques (1). Mais saint Thomas, en aristotélicien averti, concevait déjà — on vient de pouvoir s'en assurer — la possibilité d'une discipline appliquée à découvrir par la méthode d'observation les lois des faits moraux et sociaux.
Encore convient-il de noter que saint Thomas, plus avisé que maint sociologue contemporain, ne s'exagérait point la certitude des conclusions auxquelles on peut espérer aboutir.
Les faits humains, remarque-t-il, sont infiniment divers; on est pratiquement obligé, pour les ramener à quelques types, de retenir seulement ceux qui se présentent comme les plus fréquents {^).
La contingence est en outre tellement mêlée aux événements que les pronostics de la science sociale ne se vérifieront guère dans tous les cas, mais seulement la plupart du temps {^).
Là où le déterminisme est plus rigoureux, par exemple dans les phénomènes astronomiques, on peut avec assurance prédire l'avenir. Mais le jeu du libre arbitre risque toujours, dans les actions humaines, de changer le
1. A. Comte, Cours de philosophie positive, 48^ leçon; t. IV, p. 306 et suiv.
2. Operationes sunt in singularibus. Singularia sunt infinita. Infinitas singularium non potest ratione humana comprehendi ; inde est iquod sunt incertae providentiae nostrae. Tamen per experientiam, singularia infinita reducuntur ad aliqua finita quae ut ih pluribus accidunt (Summa theologica, 11^ Ilae^ q. 47^ art. 3).
3. Non est eadem certitude quaerenda in omnibus. Unde in rébus contingentibus, sicut sunt naturalia et res humanae, sufficit talis certitudo ut aliquid sit verum ut in pluribus, licet interdum deficiat in paucioribus (Summa theologica, I^ Il^e^ q. 96, art. 1, ad 3m). ■
résultat attendu; aussi est-on ici réduit à la conjecture plus ou moins probable (^).
A la différence de saint Thomas, les auteurs de droit naturel du XVIII^ et du XIXc siècles, en particulier Rousseau et les spiritualistes cousiniens, n'ont eu nul souci d'étudier la réalité, d'en découvrir les propriétés, d'en pénétrer la nature. Ils croyaient d'une foi indéfectible en romniscience de la raison et en la toute-puissance de son interprète prétendu, le lég'islateur. Persuadés de tenir le véritable idéal de la vie humaine, ils étaient convaincus que, par la rigueur de leur logique, ils en déduisaient les règles du Droit naturel. Révolutionnaires, l'idée ne leur venait point que, faute de posséder la plasticité qu'ils lui supposaient, la société pourrait bien ne pas se plier à leurs décrets. Conservateurs, ils ne soupçonnaient guère le caractère relatif des institutions dont ils affirmaient l'intangibilité.
On a réagi contre leur , dédain systématique à l'endroit du réel. Les sociologues en particulier ont rappelé que, si l'on veut légiférer avec succès pour la société, il faut préalablement la connaître et, à cette fin, créer une physique sociale ou une science des mœurs.
Mais la réaction a égalé l'écart. Le droit naturel avait
1. Futura cognosci possunt in suis causis. Si in suis causis sint, ut ex quibus ex necessitate proveniant, cognoscuntur, per certitudinem scientiae; sicut astrologus praecognoscit eclipsim futuram. Si autem sic sint in suis causis, ut ab eis proveniant ut in pluribus, sic cognosci possunt per quamdam conjecturam, vel magis vel minus certain, secundum quod causae sunt vel magis vel minus inclinatae ad effectus (Summa theologica, l^, q. 86, art. 4). Opéra hominum sunt contingentia, utpote libère arbitrio subjecta. Quicumque cognsocit effectum contingentem in causa sua tantum, non habet de eo nisi conjecturalem cognitionem (Summa theologica^ la, q. 14, art. 13).
négligé l'étude des faits : cette étude deviendra l'objet d'une science nouvelle. Les moralistes faisaient de l'art sans préoccupation scientifique : on fera exclusivement de la science en se désintéressant de ses applications possibles. Bien plus, on affirmera qu'une science ne peut être normative, et, partant, qu'une science théorique de la morale est inconcevable {^).
Il est compréhensible que, pour permettre à la science des mœurs de se développer, ses défenseurs l'isolent de l'art moral, au profit duquel elle fut trop longtemps sacrifiée. Mais il faut se tenir en garde contre Tentraînement d'une réaction même justifiée en principe et ne pas prendre pour une évidence un argument de polémiste.
Il n'y a nulle contradiction à appeler, comme le fait saint Thomas, la science morale une science pratique.
Elle est science en tant qu'elle renseigne sur les effets réguliers des habitudes, des lois, des institutions, c'està-dire en tant qu'elle donne la connaissance du réel.
Elle est appelée pratique, en considération des services qu'elle peut rendre : elle répond plus spécialement au besoin d'agir, tandis que la science spéculative répond davantage au besoin de savoir. In speculativis scientiis non quaeritur nisi cognitio veritatis. In scientiis operativis, finis est operatio (^).
En dépit des apparences contraires, les sociologues partagent les préoccupations pratiques de saint Thomas. Dans l'idée de Comte, la sociologie devait fournir à l'art politique l'indication de moyens d'action efficaces et