‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 112 sur 186 · Le problème des fins · texte numérisé non relu

Le problème des fins

La protestation de la Sociologie contemporaine contre la méthode du Droit naturel peut inscrire à son actif un premier résultat : L'utihté d'une étude des faits moraux et sociaux — de la scientia moralis de saint Thomas — n'est plus contestée sérieusement par personne.

1. E. Durkheim, La prohibition de Vinceste et ses origines. Voir plus haut, p. 62, note 1. — M. Frazer, dans Totemism and Exogamy, t. IV, p. 100 (Londres, 1910), fait la critique de la théorie de M. Durkheim.

Toutefois le désaccord subsiste sur l'étendue des services que la science pourra rendre à l'art moral et social. Tous reconnaissent que, dans la mesure où elle découvrira les lois des phénomènes, elle fournira à l'action des directions précieuses, en déconseillant les pratiques inefficaces, en recommandant les moyens sûrs. Mais pourra-t-elle faire plus que de suggérer des renseignements profitables à celui qui est déjà décidé à agir? Ou devra-t-elle se contenter d'indiquer les voies possibles, sans intervenir dans le choix du terme? Il y a une science des moyens, tous le concèdent. Y a-t-il, peut-il y avoir une science des fins?

C'est, disait un jour M. Espinas, le plus difficile problème de la sociologie {^) ?

Voyons comment il est résolu par M. Durkheim, d'un côté, et par saint Thomas, de l'autre. '

M. Durkheim a une véritable phobie des fins. Elle lui fut inoculée par Auguste Comte.

La politique métaphysique du XVIIP siècle — telle est la thèse de Comte — a lancé la France à la poursuite de chimères extravagantes. Le nouvel ordre social est fondé sur des principes anar chiques. L'auteur responsable de l'aventure est Rousseau, avec sa méthode où l'imagination prédomine au détriment de robservation [^).

Déplcrant que, pour leur malheur, les Français con tinuent à croire au Contrat social p), M. Durkheim com-

1. A. Espinas, Etudes sociologiques en France (Revue philosophique, t. XIV, p. 517).

2. A. Comte, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société. — Cours de philosophie positive, 46e et 48^ leçons. — Considérations sur le pouvoir, spirituel.

3. E. Durkheim, La philosophie dans les universités allemandes,

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mencera par prendre le contre-pied des principes de Rousseau. Celui-ci exaltait la liberté comme le plus grand bien de tous et la fin nécessaire de tout système de législation (Contrat social, Livre II, chapitre 11): M. Durkheim soutiendra que « la liberté n'est pas un bien absolu dont on ne saurait jamais trop prendre » (i), et il prouvera la nécessité d'une réglementation ! 2). Rousseau estimait que l'homme est naturellement bon ; s'il est devenu méchant, c'est que la société l'a dépravé i^): M. Durkheim considère l'enfant qui entre dans la vie comme un être « égoïste et asocial»; la société le rend par l'éducation, «capable de mener une vie morale, et crée en lui un homme nouveau fait de tout ce qu'il y a de meilleur en nous (*). » Dans le système de Rousseau, « il importe qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'Etat » (Contrat social, Livre II, chapitre 3j: M. Durkheim dénoncera comme «une véritable monstruosité sociologique, une société composée d'une poussière infinie d'individus inorganisés qu'un Etat hypertrophié s'efforce d'enserrer et de retenir i^j » et il réclamera le rétablissement des corporations {^).

Par une généralisation excessive, il étendra ensuite aux moralistes de tous les temps la réprobation encourue

dans « Revue internationale de l'enseignement », Paris, 1887, t. XIII, p. 338.

1. Leçon iV ouverture du cours de scisnce sociale, dans « Revue internationale de l'enseignement », t. XV, p. 37,

2. De la division du travail social, pp. 356 et 380. Le suicide, p. 272 et suiv.

3. J.-J. Rousseau, Discours sur Vorigine et les fondements de Vinégalitc parmi les hommes.

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