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Chapitre VI

3. Ex necessitate beatitudinem homo vult (Sum. theoL, I^ Ilae^ q. 13, art. 6). — Omnes appetunt suam perfectionem adimpleri (Sum. theol, la Ilae, q. 1, ajTt. 7). Cfr. q. 5. art. 8.

cherche sa satisfaction dans des directions fort différentes (i). L'un préfère la richesse, un autre les honneurs, un troisième le plaisir; et ainsi de suite (^j. Chacun a son idéal de vie auquel, avec plus ou moins de suite et de succès, il subordonne la série de ses efforts. (^).

Ce qui est plus grave, c'est l'opposition des jugements des hommes sur le bien et le mal. Tous n'apprécient pas de même l'honnête et le déshonnête. Leurs sentences se contre-disent d'un endroit à l'autre; elles changent avec le temps ; elles varient d'après les individus. Ce qui est vertueux ici, est vicieux ailleurs; ce qui était blâmé hier, sera louange demain. Les législations aussi se contrarient (*). C'est à se demander s'il y a des choses naturellement justes et si tout n'est pas affaire de pure convention (^).

Saint Thomas a répondu à cette dernière question, comme Montesquieu plus tard (^), comme récemment

1, Circa felicitatem quid sit in speciali, altercantur id est diversificantur homines (Ethicorum, I. 4).

2. Quidam appetunt divitias, quidam voluptatem, quidam quodcumque aliud (Sum. theol., I^ Ilae^ q. i^ art. 7).

3. Diversa studia vivendi contingunt in hominibus propter diversas res in quibus quaeritur ratio surmni boni (Ibid., ad 2"^). Cfr. Ethicorum, I, 5-

4. Circa opéra virtuosa non habetur certa scientia hominum, sed magna differentia est in hoc quod homines de iis judicant; nam quaedam, quae a quibusdam reputantur justa et honesta, a quibusdam reputantur injusta et inhonesta secundum differentiam tem-porum et locorum et personarum. Aliquid enim reputatur vitiosum uno tempore aut in una regione quod in alio tempore aut in alla regione non reputatur vitiosum (Ethicorum, I, 3). ■ — Propter incertitudinem humani judicii, praecipue de rébus contingentibus et particularibus, contingit de actibus humanis diversorum esse diversa judicia, ex quibus etiam diversae et contrariae leges procedunt (Sumtheol, la Ilae^ q. 91, art. 4).

5. Ex ista differentia contingit quosdam opinari quod nihil est naturaliter justum vel honestum, sed solum seciindum legis positionem (Ethicorum, I, 3).

6. « Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'or-

i\I. Durkheim (^) ; à savoir qu'il se trouve, malgré toutes les apparences contraires, des choses intrinsèquement justes et des actes, de leur nature mauvais (2).

Mais de la constatation faite il retient que le terrain sur lequel le moraliste s'engage est un terrain mouvant où la circonspection est de rigueur, et sur lequel on n'avancera qu'en tâtonnant (2).

Deux observations nouvelles le confirment dans cette attitude réservée et prudente.

La première c'est que les biens du monde, objet habituel des convoitises humaines, ne se révèlent pas en toute circonstance comme désirables. La richesse et la santé, par exemple, sont communément tenues pour des éléments de la vie heureuse. Or, pour beaucoup, c'est, de fait, un grand malheur d'être riches. Et plus d'un abuse de la santé (*j. Le moraliste qui voit cette inégalité des desdonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas ég-aux. Il faut avouer des rapports d'équité antérieurs à la loi positive, qui les établit » {L'esprit des lois, 1. I, ch. 1).

1. « Le contrat^ — soutient-il à rencontre de Spencer, — n'a et ne peut avoir le pouvoir de lier que dans de certaines conditions. S'il n'est pas juste, il est nécessaire qu'il soit destitué de toute autorité. L'entente des parties ne peut rendre juste une clause qui, par elle-même, ne l'est pas, et il y a des règles de justice dont la justice sociale doit prévenir la violation, même si elle a été ■consentie par les intéressés » (Division du travail social, p. 194).

2. Licet omnia quae sunt apud nos justa aliqualiter moveantur, nihilominus tamen quaedam eorum sunt naturaliter justa... lUa quae pertinent ad ipsam justitiae rationem, nullo modo possunt mutari. (JEthicorum, V, 12). — Sunt aliquae operationes naturaliter homini convenientes, quae sunt secundum se rectae, et non solum quasi lege positae (Summa contra Gentiles, III, 129).

3. Materia moralis talis est quod non est ei conveniens perfecta certitudo... (Ethicorum, I, 3).

4. Bona exteriora, quibus homo utitur ad finem, non semper eodem modo se habent in omnibus ; quidam enim per ea juvantur, quibusdam vero ex ipsis proveniunt detrimenta : multi enim homines

tinées orientées dans une même direction, se demande ce qu'il faut souhaiter et quel idéal de vie l'emporte; amené à formuler un jugement de valeur, il demeure perplexe, ne sachant de quel côté porter ses préférences (1).

La seconde, c'est que la vie morale et sociale est prodigieusement complexe et mouvante (^j. Les principes généraux ont beau être simples et clairs d'apparence, lorsque arrive le moment de les traduire en règles pratiques, c'est-à-dire de les appliquer à un cas donné, on est souvent déconcerté par la multiplicité des circonstances auxquelles il faut avoir égard et par la dissemblance des espèces.) On procède au milieu de continuelles hésitations, très heureux d'arriver non à la certitude mais à la probabilité (^).

occasione suarum divitiarum perierunt ; quidam vero occasione suae fortitudinis corporalis ex cujus fiducia incaute se periculis exposuerunt (Ethicorum, I, 3).

1. Materia moralis est varia et difformis, non habens omnimodam certitudinem (Ethicorum, I, 3).

M. Espinas dit à ce même propos: « L'économie politique des fondateurs d'ordres mendiants, de saint François d'Assise, par exemple, est tout autre que celle d'Adam Smith : les principes sont opposés... Tout autre est la pédagogie selon qu'elle part de la conception qui fait de la vie la préparation à la mort, on de cette autre que la vie est son but à elle-même » (La philosophie sociale du XVI. 11^ siècle et la Révolution^ p. 18).

2. In rébus agendis multa rncertitudo invenitur, quia actiones sxrnt circa singularia contingentia quae propter sui variabilitatem incerta sunt (8. Th., la Ilae^ q. 14, art. !)•

• 3. Ratio practica est circa operabilia, quae sunt singularia et contingentia, non autem circa necessaria, sicut ratio speculativa. Et ideo leges humanae non possunt illam infallibilitatem habere quam habent conclusiones demonstrativae scientiarum. Nec oportet quod omnis mensura sit omnino infallibilis et certa, sed secundum quod est possibile in génère suo (S. Th., la Ilae^ q. 91, art. 3, ad 3™)- Ratio practica negotiatur circa contingentia in quibus sunt operationes humanae; et ideo, si in communibus sit aliqua nécessitas, quanto magis ad propria descenditur, tanto magis invenitur defectus

Morale et sociologie. 22

Plus encore que celle du médecin, la tâche du moraliste est ardue et compliquée (^).

Averti des inévitables variations de la morale, comment saint Thomas en rend-il compte?

Au dire des sociologues, lorsque la pratique s'écarte de sa théorie, le moraliste se borne à une seule explication, toujours la même : si les hommes ne se conduisent pas comme il démontre dialectiquement qu'ils devraient se conduire, c'est qu'ils y mettent de la mauvaise volonté(^).

Saint Thomas n'est pas réduit à cet indigent simplisme quand il se trouve en présence de morales différentes, de législations opposées, d'institutions diversement organisées. D'abord, nous le verrons, il ne considère pas toute variation comme une anomalie. Ensuite il n'attribue pas toutes les divergenoes à la même cause ; en systématisant les explications éparses dans ses œuvres, on peut au contraire les grouper sous trois chefs : I . l'influence des passions; II. l'inégal développement de la raison, des liuniè-

(S. Th., la Ilae^ q. 94^ art. 4). — Omnis sermo de operabilibus débet tradi similitudinarie et non secundum certitudinem, quia ea quae sunt in operationibus moralibus omnia sunt contingentia et variabilia. Cum sermo moralium etiam in universalibus sit incertus et variabilis, adhuc magis incertus est si quis velit ulterius descendere tradendo doctrinam de singulis in speciali (Ethicorum, II, 2). — Non possunt universales sermones in talibus sumi qui non deficiant in alic[uo particularium, propter varietatem materiae (Ibid., II, 8).

1. Accommodare convenienter (justa) negotiis et personis, est magis operosum et difficile, quam scire sanativa in quo consistit tota ars medicinae (Ethicorum, V, 15).

2. « Le moraliste, voyant que l'injustice, la méchanceté, la souffrance ne diminuent point dans uixe société humaine, en tire simplement cette conséquence que l'honime n'a pas voulu ou su se réformer » (L. Lévy-Brùhl, La morale et la science des rrueurs, p. 264).

res et de la civilisation; III. la diversité des milieux, des situations et des circonstances.

I. L'homme peut, tout en ayant vu clair, finir par ne pas marcher droit (^). Le vouloir spontané du bien que la raison lui propose, est constamment infirmé par la sollicitation des passions {^). Il garde la conscience du devoir et pourtant en pratique il l'enfreint (^). Successivement distrait, tenté, troublé (*), il est séduit par un bien apparent mais faux, et il succombe (^).

S'il se ressaisit, ce ne sera qu'une chute accidentelle. S'il récidive, l'habitude naît. D'autres dans son milieu font-ils comme lui, une coutume s'établira. Le mal se fera couramment. Bientôt on ne s'en cachera plus. On inventera des excuses d'abord ; on trouvera des raisons ensuite. De nouvelles règles d'action seront formulées, propagées, enseignées. Et des groupes tout entiers en arriveront à admettre des pratiques immorales (^).

1. Experimento patet quod multi agunt contra ea quorum scientiam habent {8. Th., I^ llae^ q. 77, art. 2).

2. Homo infirmatur circa affectum boni propter multiplices animae passiones (8. Th., la, q. 113, art. 1).

3. Homo cognoscit quod nullum malum est agendum. Sed contingit quandoque quod hujusmodi universale principium corrumpitur in particulari per aliquam passionem (S. Th., I^ H^e^ q. 58, art. 5).

4. Ille qui est in passione constitutus, non considérât in particulari id quod scit in universali, inquantum passio impedit talem considerationem. Impedit autem tripliciter : Frimo, per quandam distractionem; secundo per contrarietatem... ; tertio per quandam immuta tioinem corporalem... (8. Th., la Hae^ q. 77^ art. 2). Cfr. la Ilae, q. 17, art. 7-

5. Secundum quod homo est in passione aliqua, videtur sibi aliquid conveniens quod non videtur ei extra passionem existenti (8. Th., la llae^ q. 9^ art. 2). — Concupiscenti, quando concuplscentia vincit, videtur hoc esse bonum quod concupiscit, licet sit contra universale judicium rationis (8. Th., la Ilae^ q. 53, art. 5).

6. Lex naturae, quantum ad quaedam propria, ut in pfâucioribus

II. D'autres fois l'on ne marche pas droit paroe qu'on n'y voit pas clair.

Tous ont assurément, pour se guider, les quelques préceptes très généraux de la loi naturelle, normes suprêmes qui se retrouvent dans les diverses morales des I>euples, principes premiers dont aucune intelligence humaine n'est dépourvue (^).

Cependant, pour régler le détail de la conduite, il reste à déduire correctement les conséquences de ces préceptes eft à en faire de judicieuses applications (^).

La raison, instruite par l'expérienoe, est l'instrument de ce travail d'orientation (^).

potest deficere quantum ad notitiam, propter hoc quod aliqui habent depravatam rationem ex passione, seu ex mala consuetudine, seu ex mala habitudine naturae; sicut apud Germanos olim latrocinium non reputatur iniquum, cum tamen sit expresse contra legem naturae (S. Th., la Ilae^ q. 94^ art. 4). — Quantum ad principia communia, lex naturalis a cordibus hominum deletur in particulari operabili, secundum quod ratio impeditur applicare commune principium ad particulare operabiîle, propter concupiscentiam, vel aliquam aliam passionem. Quantum ad praecepta secundaria, potest lex naturalis deleri de cordibus hominum, vel propter malas persuasiones, vel etiam propter pravas consuetudines et habitus corruptos, sicut apud quosdam non reputabantur latrocinia peccata, vel etiam vitia contra naturam (S. Th., la Ilae^ q. 94^ art. 6). — • Non procedit ex lege naturali quod aliqui barbari parentibus carnaliter commisceantur, sed ex concupiscentiae ardore qui legem naturae in eis offuscavit (S. Th., Illae suppL, q. 54, art. 3, ad 2^).

1. Omne judicium rationis practicae procedit ex quibusdam principiis naturaliter cognitis (8. Th., la Ilae^ q. 100," art. 2). — Frima principia universalia sunt naturaliter nota. Fines recti humanae vitae sunt determinati; et ideo potest esse naturalis inclinatio respectu horum finium (S. Th., lia Hae^ q. 47^ art. 5).

2. Alla principia universalia posteriojra non habentur per naturam, sed per inventionem secundum viam experimenti vel per disciplinam. Ea quae sunt ad finem in rébus humanis non sunt determinata (Ibid.).

3. Ad bonum operandum requiritur quod ratio inveniat congruas vias ad perficiendum bonum virtutis (S. Th., la, q. 113, art. 1, ad 2™). — Multa secundum virtutem fiunt ad quae natura non

Mais son acuité visuelle est très inégale d'un individu à l'autre {^) ; et sa vigueur n'est pas exercée de même aux différents moments de la vie. La jeunesse est ignorante et présomptueuse; à l'âge mûr, la réflexion est plus calme; l'expérience est le privilège de ceux qui, ayant longtemps vécu, ont beaucoup vui(^).

Jeunes ou vieux, ignorants bornés ou savants intelligents, tous seront, moyennant un peu d'attention, capables, si le cas est clair, de le résoudre convenablement en recourant aux principes généraux) {^) ; chacun, par exemple, reconnaîtra spontanément qu'il faut honorer ses parents, réprouver le meurtre et le vol (*).

Si la situation se complique, les sages seuls se retrouveront dans le fouillis des circonstances (^) et il faudra toute la subtilité de leur esprit pour découvrir dans le menu des occasions les lois du bien vivre (^).

primo inclinât ; sed per rationis inquisitionem ea homines adinvenerunt quasi utilia ad bene vivendum (S. Th., la Ilae^ q. 94^ art. 3;.

1. Unus homo, ex dispositione organorum, est magis aptus ad bene intelligendum quam alius (8. Th.^ I^ Ilae, q. 51, art. 1).

2. Juvenis non habet notitiam eorum quae pertinent ad scientiam moralem quae maxime cognoscuntur per experientiam. Juvenis autem est inexpertus operationum humanae vitae (Ethicorum I, 3). — Prudentia magis est in senibus, non solum propter naturalem dispositionem quietantem motum passionum sensibilium, sed etiam propter experientiam longi temporis (S. Th., 11^ Ilae^ q. 47^ art. 15, ad 2m).

3. Quaedam sunt in humanis actibus adeo explicita, quod statim cum modica consideratione possunt approbari vel reprobari per illa communia et prima principia (S. Th., la Ilae^ q. loo, art. 1).

4. Quaedam (praecepta moralia) sunt quae statim per se ratio naturalis cujuslibet ho^minis dijudicat esse facienda vel non facienda; sicut : flonora patrem tuum, et matrem, et : Non occides ; non furtum faciès (Ihid.).

■ 5. Quaedam vero sunt ad quorum judicium requiritur multa consideratio diversarum' circumstantiarum, quas considerare diligenter non est cujuslibet, sed sapientum (Ihid.).

6. Quaedam vero (praecepta moralia) sunt quae subtiliori consi-

Au surplus, les tempéraments intellectuels diffèrent: les effets d'une pratique échapperont à l'étourderie de l'un tandis qu'ils frapperont la perspicacité avisée d'un autre (^). Des contradictions seront manifestes pour un esprit clairvoyant; elles n'apparaîtront pas à celui qui est moins circonspect (^).

Bref la vig"ueur de la raison est — indépendamment des propensions natives des individus (^) — un facteur de leur moralité; et l'inég^alité de leur développement intellectuel est, pour une part, la cause de la plus ou moins grande rectitude de leur conduite (*).

Ce qui est vrai des individus Test aussi des groupes. D'abord ils ont leur tournure d'esprit comme ils ont leur tempérament moral. Les uns se distinguent par leur pétulance, les autres par leur flegme. Ici l'on a l'intelligence vive, prompte et claire. Ailleurs on est endormi, lent et nébuleux. Ici l'on se complaît dans la rêverie; plus loin,

deratione rationis, a sapientibus judicantur esse observanda; et ista indigent disciplina, qua minores a sapientibus instruantur, sicut illud : Coram cano caplte consurge, et honora personam senis, et alia hujusmodi (Ibid.).

1. Ex naturali dispositione unus est aptior ad hujusmodi (ea quae sunt ad finem) discernenda quam alius (8. Th., 11^ Il^-e, q. 47, art.

2. In ipsa applicatione universalis principii ad aliquod particulare potest accidere error, propter imperfectam vel falsam deductionem vel alicujus falsi assumptionem (S. Thomas, De Veritate, q. 16, art. 2).

3. Sunt quidam dispositi ex propria corporis complexione aa castitatem vel mansuetudinem vel ad aliquid hujusmodi (S. Th., la iiae^ q. 51^ art. 1). — Ex corporis dispositione aliqui sunt dispositi vel melius vel pejus ad quasdam virtutes (S. Th., h^ 11^^, q. 63, art. 1).

4 Contingfit virtutem esse majorem vel minorem^ sive secundum diversa tempora in eodem, sive in diversis hominibus quia unus est melius dispositus quam alius, vel propter majorem assuetudinem, vel propter meliorem dispositionem naturae vel propter perspicaçius judicium rationis (S. Th., la llae^ q. 66, art. !)•

on affectionne la vue nette des réalités. Il y a des peuples enfants, des pays arriérés, des nations déchues; au delà des civilisés, on rencontre les barbares et les sauvages.

Les primitifs, dont la psychologie n'est pas encore achevée, attiraient déjà l'attention de saint Thomas. On est facilement, remarque-t-il, le primitif de quelqu'un : il suffit parfois de ne point comprendre sa langue, de parler patois, d'être dépourvu de littérature, de vivre sous des lois différentes (^). Les vrais primitifs se reconnaissent à ces signes : leur législation, si toutefois ils s'en sont dotés, a un aspect rudimentaire ou baroque, et ils manquent totalement de culture littéraire {^). La réflexion, chez eux, est absente. Habitant des régions désolées, mal nourris, privés de soins, ils souffrent de misère physiologique, et dans leur corps chétif et débilité n'apparaît qu'une intelligence hébétée. Ou bien encore, adonnés à des habitudes vicieuses, ils se sont abrutis dans les excès et leur raison s'est atrophiée (^).

1. Potest esse dubium qui dicantur barbari. Dicunt quidam omnem hominem barbarum esse ei qui lingiiam ejus non intelligit. Quibusdam autem videtur illos barbares dici, qui non habent literalem locutionem in suo vulgari idiomate. Quibusdam autem videtur barbares esse eos quj ab aliquibus civilibus legibus non reguntur. Et quidem omnia aliqualiter ad veritatem accedunt (Foliticorum^ I, 1).

2. Barbaries convenienter hoc signo declaratur, quod homines vel non utuntur legibus vel irrationabilibus utuntur ; et similiter quod apud aliquas gentes non sint exercitia litterarum (Ibid.).

3. Simpliciter barbari nominantur illi qui ratione deficiunt, vel propter regionem cœli quam intemperatam sortiunter ut ex ipsa

dispositione regionis hebetes ut plurimum inveniantur, vel etiam propter aliquam malam consuetudinem in aliquibus terris existentem ex qua provenit ut homines irrationales et quasi brutales reddantur (Ibid.). — Quidam naturaliter sunt irrationales, non quia nihil habeant rationis, sed valde modicam et circa singularia quae sensu apprehendunt, ita quod vivunt solum secundum sensum. Et taies sunt quasi secundum naturam bestiales, Quod praecipue accidit circa quosdam barbares in finibus mundi habitantes. Ubi propter

Les peuples civilisés qui vivent rationnellement ont, sans s'être concertés, élaboré, chacun de son côté, un système de lois dont les dispositions essentielles, déductions logiques des principes premiers de la loi naturelle, se retrouvent semblables chez tous, sous le nom de jus gen-

L'intelligence grossière ou épaissie des primitifs risque au contraire de ne pas remplir convenablement son office. Leurs institutions s'en ressentiront inévitablement. Dites, par exemple, à saint Thomas que chez certaines peuplades le lien conjugal est d'une fragilité extrême (^j, il ne s'en étonnera pas autrement si vous ajoutez que ce sont des sauvages, au cerveau étroit, qui ne raisonnent pas leurs actes et ne calculent pas leurs démarches (^).

La morale varie donc nécessairement d'un groupe à un autre, suivant leur degré de civilisation.

De plus, la morale d'un même peuple évolue avec le temps. Si le peuple progresse, elle se perfectionne simul-

intemperiem aeris etiam corpora sunt malae dispositionis, ex qua impeditur usus rationis in eis (Ethicorum, VII, 5).

1. Ad jus gentium pertinent ea quae derivantur ex lege naturae sicut conclusiones ex principiis (S. Th., l^ Ilae, q. 95, art. 4). Jus gentium est aliquO' modo naturale homini secundum quod est rationalis, inquantum, derivatur a lege naturali per modum conclusionis quae non est multum remota a principiis : unde de facili in hujusmodi homines consenserunt (Ibid. ad 1™),

2. Matrimonium non fuit in quolibet statu hominum quia, sicut dicit Tullius in I. Rhetor. « homines a principio sylvestres erant, et tune nemo scivit proprios liberos nec certas nuptias », in quibus matrimonium consistit (8. Th., Illae suppl., q. 41, art. 1, 2^).

3. Verbum Tullii pot est esse verum quantum ad aliquam gentem, si tamen accipiatur principium proximum illius gentis, per quod ab aliis gentibus est distincta : quia non in omnibus perducitur ad effectum id ad quod naturalis ratio inclinât (Ibid. ad 2^^).

tanément ; elle s'enrichit de dispositions nouvelles et se purifie des contradictions anciennes ou des absurdités primitives {^).

« Le contenu de la conscience est loin de demeurer immuable » : cette vérité, — répétée sans cesse par M.Lévy- Brùhl (2), — n'est pas une découverte de la sociologie contemporaine. Il y a six siècles, saint Thomas était déjà parfaitement iaverti de l'évolution du droit ; il savait qu'elle est partiellement due aux progrès de la réflexion et de la science qui trouvent des utilités insoupçonnées ou inventent des combinaisons plus avantageuses! (3).

Un événement capital dans l'histoire intellectuelle et morale de l'humanité, c'est Tapparition du christianisme. Les moralistes, ne sauraient, dit Schseffle (^), formuler, même avec l'aide de la psychologie et de la sociologie, un précepte dont la sagiesse égalât celle de la parole de Jésus : « Aime ton prochain comme toi-mêmie » (^).

Le fait est que la loi chrétienne a modifié les concep-

1. Signum. hujus quod leges sint mutandae potest aliquis accipere ab his quae contingunt. Videmus enim quod antiquae leges fuerunt valde simplices et barbaricae, id est irrationabiles et extraneae... Videtur quod primi homines fuerint imprudentes et ignari; unde inconveniens videtur quod aliquis permaneat in legibus et statutis ipsoTum (Folitieorum, II, 12).

2. La science des mœurs et la morale, p. 84- Cfr. pp- 219 et 281-

3. Humanae rationi naturale esse videtur ut gradatim ab imperfecto ad perfectum perveniat. Primi qui intenderunt invenire aliquid utile communitati hominum, non valentes omnia ex seipsis considerare, instituerunt quaedam imperfecta in multis deficientia quae posteriores mutaverunt instituantes aliqua quae in paucioribus deficere possunt a communi utilitate (S. Th., la Ilae^ q. 97^ art. 1). Ratio humana mutabilis est et imperfecta (Ihid., ad 1™).

4. A. ScHâFFLE, Bau und Leben des sozialen Kôrpers, t. I, p. 587.

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