‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 14 sur 186 · Lévy-Brûhl, Chapitre I · texte numérisé non relu

Lévy-Brûhl, Chapitre I

minent quelles fins l'homme doit poursuivre. Elles sont, par essence, législatrices.

Sans doute, dans les systèmes inductifs let empiriques, la science de ce qui doit être, suppose la connaissance scientifique de ce qui est. Mais la connaissance du monde, de la nature humaine et de rorganisation sociale sur laquelle ces morales s'appuient, n'est pas le produit de leurs propres recherches. Elle leur est fournie par la métaphysique et par les sciences positives.

La prétendue science morale n'est donc théorique que de nom ou par emprunt (^).

II. Les philosophes présentent comme découlant de leur théorie, les préceptes de conduite qu'ils recommandent.

On prétend qu'ils s'abusent. Entre leur doctrine spéculative et les règles pratiques, il n'y a pas un rapport de principe à conséquence. La déduction est purement apparente.

M. Lévy-Briihl en donne cette preuve (^) : Comparez, à une même époque et dans une même civilisation, les différents systèmes de morale. Vous observerez qu'ils aboutissent, en général, à des préceptes aussi semblables entre eux que les théories le sont peu.

Sans doute, ajoute-t-il, il y a des exceptions; sans doute aussi le fonds commun prend des teintes variées selon le système où il entre...

Néanmoins le fait constaté en gros prouve que les

1. ^ En moirale, la partie théorique ne constitue pas une science, puisqu'elle a pour objet de déterminer non ce qui est en fait, la règle suprême de la moi:alité, mais ce qu'elle doit être. » (E. DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, p. 33). — Cfr. A. Bayet, La morale scientifique, pp. 33 et suiv. Paris, 1905. 2. Chapitre II

applications, en morale, ne se tirent pas de la théorie.

Pourquoi M. Lévy-Brùhl n'a-t-il pas, ici comme ailleurs, suivi M. Durkheim, même dans le détail de la démonstration? M. Lévy-Brùhl regaride de très haut l'ensemble des systèmes moraux. A cette distance ils lui semblent .opposés en théorie et d'accord en pratique; et il attribue cet accord à la préoccupation qu'auraient les écrivains de n'être pas désavoués par la conscience morale commune de leur temps. S'il se rapprochait davantage, il verrait le contraire : l'identité des principes et la variété des conclu- 'sions, — les conceptions de vie les plus opposées et les projets de réforme sociale les plus dissemblables se réclamant des mêmes idées de bonheur, de devoir, de justice, d'utilité générale; et il expliquerait peut-être ces divergences par le souci de l'originalité. Sa conclusion sur l'absence, en morale, d'un lien logique entre les théories et les préceptes n'aurait sans doute pas changé, mais elle se fût appuyée sur des prémisses tout autres.

M. Durkheim, lui, ne" s'est pas confiné en d'aussi vagues généralités. Il a tâché de serrer la réalité de plus près et de porter aux systèmes de morale des coups droits (1).

Il affirme carrément que toutes les formules générales de la moralité successivement proposées, sont fautives.

Kant, par exemple, s'est vainement efforcé de déduire de son impératif catégorique les devoirs de charité.

La morale de la perfection permet bien de comprendre pourquoi l'individu doit chercher à étendre son être autant qu'il le peut; mais pourquoi songerait-il aux autres?

Parce que les hommes sont liés par une communauté

1. Division du travail social. Introduction. — Cfr. La science positive de la morale en Allemagne.

d'essence ? Certes, la solidarité est un fait ; mais cela ne suffit pas pour l'ériger en devoir. De ce que dans la réalité d'homme ne s'appartient pas tout entier, on n*a pas le droit de conclure qu'il ne doit pas s'appartenir tout entier. Sans doute nous sommes solidaires de nos voisins, de nos ancêtres, de notre passé. Mais où est la preuve que cette dépendance soit un bien? De ce qu'elle est peut-être inévitable, il ne suit pas qu'elle soit morale.

L'insuffisance de ces doctrines serait plus apparente encore si nous leur demandions d'expliquer non des devoirs très généraux, mais des règles plus particulières. Plus les maximes morales sont concrètes, plus il devient difficile d'en apercevoir le lien avec les concepts abstraits auxquels on prétend les rattacher.

Les morales dites empiriques ne sont pas mieux construites. Il est presque inutile de s'arrêter à celle qui prend pour base l'intérêt individuel : il faudrait violenter la logique pour déduire l'altruisme de l'égoïsme.

Une formule très répandue définit la Morale en fonction de l'intérêt social. Mais que de choses, utiles ou même nécessaires à la société, ne sont pourtant pas morales 1 Inversement, que de pratiques morales obligatoires, dont on n'aperçoit pas les services qu'elles rendent à la communauté!...

En résumé, aucune formule ne rend compte de tous les faits dont la nature morale est incontestée, c'est-à-dire des devoirs généralement admis.

La raison de cette insuffisance des théories, M. Durkheim la découvre dans la méthode suivie par les moralistes.

Ils construisent la Morale de toutes pièces pour l'impo-

ser ensuite aux choses. Ils partent du concept de l'homme, en déduisent l'idéal qui leur paraît convenir à cette abstraction, puis font de l'obligation de réaliser cet idéal la règle suprême de la conduite. Les différences qui distinguent les doctrines, viennent uniquement de ce que l'homme n'est pas partout conçu de la même manière. Pareille méthode est trois fois critiquable.

D'abord il n'est pas démontré que la Morale puisse être ramenée à une règle unique et tenir dans un seul concept.

En tous cas, si on veut chercher le critère fondamental de la Morale, il faut suivre la méthode ordinaire des sciences. Il n'y a qu'une manière de parvenir au général, c'est d'observer le particulier, minutieusement et par le détail. Donc le seul moyen de découvrir la fonction de la morale, est d'étudier la multitude des règles particulières qui gouvernent effectivement la conduite.

Les moralistes, eux, se contentent d'une inspection superficielle des principaux faits de la morale. Les uns en emportent le sentiment vague qu'il n'y a pas de morale sans désintéressement. Les autres voient, avec plus ou moins de clarté, qu'il nous est impossible d'agir si nous ne sommes intéressés à ^lotre action. On part, là, du concept de bien ou de celui de devoir ; ici, de la notion de l'utile. On suppose que l'unique raison d'être de la morale est de sauvegarder les grands intérêts sociaux ou d'assurer le développement de l'homme. Mais toujours ces prémisses sont basées sur une expérience incomplète et sans précision.

Il en résulte que ces formules générales de la moralité ne nous donnent pas un résumé des caractères essentiels que présentent réellement les règles morales dans telle

société déterminée. On ne saurait s'y référer comme à des critères objectifs qui permettent d'apprécier la moralité des pratiques. Ce sont des vues subjectives et plus ou moins approchées ; des aspirations personnelles qui répondent à quelque desideratum particulier. Elles expriment la manière dont le philosophe se représente la morale, et chacun conçoit à sa façon l'idéal qu'il pose comme un axiome. Actuellement, à cette question tant de fois répétée: quel est ou quels sont les principes derniers de la morale? le moraliste ne peut répondre que par un aveu d'ignorance.

D'ailleurs, quand même une loi dominerait toute la morale et serait connue de nous, on ne pourrait en déduire les vérités particulières qui sont la trame de la science. Pour peu que les' circonstances se compliquent, le seul raisonnement sera trop maigre au regard des faits.

Des dialecticiens prétendent établir, par exemple, que l'homme est fait pour une absolue liberté; mais les historiens nous montrent que, dans certains états de civilisation, l'esclavage a été utile et nécessaire. Parmi nos droits et nos devoirs, il n'en est pas un qui, en son temps, n'ait été méconnu et ce à juste titre. Ce qui est licite pour un peuple, a pu être illicite pour un autre, parce que les règles morales ne sont morales que par rapport à certaines conditions expérimentales. Il importe donc de déterminer ces conditions. Sinon, en mettant la morale en dehors du temps et de l'espace, on ne peut plus la faire descendre dans les faits.

III. En dernier lieu, M. Lévy-Briihl reproche aux morales théoriques de supposer deux postulats inadmissibles (^).

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