‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 15 sur 186 · Lévy-Brûhl, Chapitre III · texte numérisé non relu

Lévy-Brûhl, Chapitre III

D'abord elles admettent l'idée abstraite d'une «nature humaine », individuelle et sociale, identique à elle-même dans tous les siècles et dans tous les pays; et elles considèrent cette nature comme assez bien connue, pour qu'on puisse lui prescrire les règles de conduite qui conviennent le mieux en chaque circonstance.

En réalité, r« homme» qui sert ainsi d'objet à la spéculation morale est loin de représenter d'une manière exacte toute l'humanité. C'est, au contraire, le type d'une certaine race et d'un certain temps. Pour la philosophie ancienne, c'est le Grec. Pour les modernes, c'est l'homme de la société occidentale et chrétienne.

Ignorants des civilisations autres que celles où ils vivaient, les théoriciens de la morale ont étendu à l'humanité entière ce qu'ils avaient appris de la nature humaine, au point de vue psychologique, moral et social, par l'observation d'eux-mêmes et de leur milieu.

Mais voici que, depuis un siècle, l'ignorance se dissipe. On explore les régions reculées de l'histoire, l'Egypte, l'Assyrie, l'ancienne Amérique. On étudie les grandes civilisations indépendantes de la nôtre, les langues, les arts, les religions de l'Inde, de la Chine, du Japon. Et l'histoire comparée des institutions fournit au concept de la « nature humaine » un contenu toujours plus riche et plus varié.

L'ethnographie nous révèle, dans les sociétés inférieures, des façons de sentir, de penser, d'imaginer, des modes d'organisation sociale et religieuse dont nous n'aurions jamais eu, sans elle, la moindre idée.

Dès à présent, nous ne pouvons plus nous représenter l'humanité entière, au point de vue psychologique et moral, comme assez semblable à la portion que nous en connais-

sons par notre expérience immédiate, pour que nous nous dispensions d'en étudier le reste (^).

Les morales théoriques, prétendant déduire leur doctrine entière d'un principe unique, supposent — c'est leur autre postulat — que la conscience elle-même présente une systématisation parfaite. Son contenu formerait un ensemble harmonique et posséderait une unité organique; ses commandements soutiendraient entre eux des rapports logiquement irréprochables.

Examiné du point de vue objectif, ce postulat est difficile à conserver. Car nos obligations morales laissent voir en réalité une complexité extraordinaire, et rien n'assure que cette complexité recouvre un ordre logique. Pour l'analyse sociologique, le contenu de la conscience est une stratification irrégulière de pratiques, de prescriptions, d'observances, dont l'âge et la provenance diffèrent extrêmement. Il y en a qui remontent très haut dans l'histoire, peut-être même à la préhistoire. L'ensemble n'a d'autre unité que celle de la conscience vivante qui le contient. La composition en est hétérogène (^). — Le second postulat n'est donc pas mieux fondé que le premier.

Et voilà les griefs de la Sociologie contre la Morale.

1. « La philosophie du Naturrecht croyait pouvoir déduire de la nature de l'homme en général, une morale immuable, valable pour tous les temps et pour tous les pays... Le vice fondamental de toute cette doctrine, c'est qu'elle repose sur une abstraction. Cet homme général, partout et toujours identique à lui-même, n'est qu'un concept logique, sans valeur objective. L'homme réel évolue comme le milieu qui l'entoure » (Durkheim, La se. posit. de la mor. en Allemagney p. 43). Cfr, La philosophie dans les universités allemandes, p. 337.

2. « Le droit, les mœurs ne sont pas des systèmes logiquement liés de maximes abstraites, mais des phénomènes organiques qui ont vécu de la vie même des sociét;és » (DuRKHEiM, Introduction à la sociologie de la famille, p. 275).

M. Lévy-Brùhl en termine ainsi rexposé : «Examinée dans sa définition, dans ses méthodes, dans ses postulats, la morale théorique, telle qu'elle est conçue habituellement, paraît incapable de se soutenir. »

Est-il juste de démolir tous les systèmes de morale, sans réserver à leurs architectes une pensée de gratitude ? N'ont-ils rendu aucun service?...

Il fut un temps où l'on ne connaissait point de théories morales. La morale existait pourtant. Certaines actions étaient approuvées ou imposées; d'autres blâmées ou interdites. Des règles définies présidaient aux relations des hommes et au fonctionnement des institutions. Mais ces préceptes et ces lois n'éveillaient aucune préoccupation scientifique. Ce fut la première phase, celle de la morale spontanée. Des peuplades de civilisation inférieure n'en sont pas encore sorties (^).

Un moment vint où la réflexion s'appliqua à la morale pratiquée, aux coutumes observées. Mais c'était sous l'empire de préoccupations utilitaires. L'esprit s'inquiéta moins de connaître que de joistifier. Il eut surtout le souci de légitimer aux yeux de la raison les règles existantes. Ce fut l'âge des morales théoriques (2). Celles-ci ont «rationalisé» la pratique; leur rôle a été doublement utile.

D'abord elles fortifièrent dans les esprits un besoin intellectuel d^'explications théoriques. Sans les philosophes qui ont construit des « métamorales », une science proprement dite des phénomènes moraux ne serait peut-être jamais née.

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