Voir plus haut, pp. 108 et suiv. et
2. « M. Durkheim has numerous disciples, especially in the new philosophical génération. Moreover, his personal influence is tremendous. But his grandiose conception of morals and society has up toi the présent time met with a very emphatic opposition on the part of philosophers. Some see in it a< 'social mysticism which would take away from, the individual ail proper value by subordinating him to collective aims superior to morality itself — as intelligible consequently as the impénétrable ways of the traditional God » (A. Lalande, Fhilosophy in France, dans « The philosophical Review », t. XV, p. 257. New-York, 1906).
3. Il écrivait, il y a quelques années: « L'importance que nous attribuons à la sociologie religieuse n'implique aucunement que la religion doive, dans les sociétés actuelles, jouer le même rôle qu'autrefois. |En un sens, la conclusion contraire serait plus fondée » (Année sociologique, t- II, préface, p. v, note 1, 1899). Cfr Le suicide, pp. 430-431.
reçus, qui fait naître l'émotion religieuse (^). Il serait instructif aussi de rapprocher le projet de M. Durkheim de ceux de Saint-Simon, concevant le nouveau christianisme (^) et de Comte, instituant la religion de Inhumanité (^) : tous trois sont positivistes de haute notoriété. Enfin il y aurait lieu d'examiner si la nouvelle religion aurait sur la pratique morale la même influence que la crainte de Dieu, l'espoir du ciel ou l'amour de Jésus Christ.
Si, [après avoir médité et contemplé ridole,on demeure réfractaire à l'enthousiasme pieux qui transporte le vrai sociolâtre; si on reste sceptique à l'endroit du prestige que pourrait valoir à la morale une origine sociologique, attestée par la science des mœurs, — on est en droit de ne pas se ranger parmi les sectateurs de la religion nouvelle, en supposant toujours qu'il soit décidément question de la fonder.
Mais on n'est pas autorisé à déprécier les règles de la "méthode sociologique, sous prétexte que leur a teur manifeste d'aventure une propension au « mysticisme social ».
L'originalité, au moins apparente, de ces règles, le reitentissement qui a suivi leur publication, la belle perse,-
1. Chez les Egyptiens, par exemple, « le dieu qui fut de tout temps le plus universellement ^doréj est le soleil, Râ. Râ était le bienfaiteur de la nature entière, le dispensateur de toute vie, vers qui les hommes se tournaient avec des actions de grâces » (Chantepie De La Saussaye, Manuel d'histoire des religions^ p. 88- Paris, 1904). — Voir, plus haut, l'apologie de la société par M. DURK- HEIM, pp. 111-112 et 149.
2. H. DE Saint-Simon, Le nouveau christianisme^ publié en avril 1825, inséré dans le tome 23 des Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin. Paris, Dentu, 1870. — Sur la religion saint-simonienne, voir Quack, De sociaUsten, t. III, ch. I, Amsterdam, 1892. Cfr. les treize premiers volumes, passim, des Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin.
3. Voir M. Defourny, La sociologie positivistey pp. 222 et suiv. Louvain-Paris, 1902.
vérance de leur auteur à les défendre, son ardeur à les propager, le prestige que sa conception sociologique a conquis auprès d'esprits distingués, l'importance des travaux entrepris sous son inspiration (i), tout cela impose, avant qu'on se prononce, un examen fait avec soin ; d'autant plus que la voix autorisée de M. Lévy-Brùhl présente le système comme le seul qui puisse rendre! à la philo^ Sophie morale et sociale un caractère scientifique.
Pour formuler un jugement valable sur l'instrument méthodologique qu'on nous propose, il convient d'étudier comment et dans quelles conditions il a été cionstruit ; de s'enquérir de la provenance des pièces maîtresses qui le constituent; de retrouver l'idée qui a présidé à leur agencement. Il faut le voir ensuite fonctionner sous la main du constructeur; regarder comment il se comporte quand il est mis en activité ; et noter si, à l'épreuve ©t sous l'effort, il ne se trouve pas faussé. Il importe aussi, après l'opération, de constater rimpression de l'expérimentateur et de la rapprocher des promesses ou des espérances de l'inventeur.
Nous avons entrepris cette étude, institué ces recherches, fait ces observations. Mais le spectre du «mysticisme social » n'a point troublé notre jugement. Si à la sollicitation pressante de M. Lévy-Brùhl nous répondons « Non, merci 1 », c'est parce que nous nous sommes dûment enquis de la valeur de son offre.
III. Heureusement nous ne sommes pas prisonniers de son dilemme.
En dehors de la Morale dont il fait le procès, mais
1. La collection de VAnnée sociologique comprend déjà onze volumes.
qu'il représente très inexactement comme le seul effort et l'unique création de tout le passé ; au delà du Droit naturel rationaliste, qu'il accable de son dédain scientifique et positiviste, il se trouve d'autres conceptions de la philosophie morale et sociale, qu'il a le tort d'ignorer pu qu'il passe injustement sous silence.
Il en est une, en particulier — celle de Thomas d'Aquin — ; que ne touchent point les critiques partant du côté de la Sociologie contemporaine.
Entre la philosophie morale de saint Thomas et le droit naturel, dont la forme propre aux XVII P et XIXe siècles provoqua précisément la réaction sociologique, la différence est éclatante.
Ce droit naturel confiant à l'excès dans la raison rai- ,sonnante,a légiféré pour les individus et pour les peuples, comme s'ils n'avaient encore eu ni morale ni droit. — Saint Thomas, lui, ne fait pas abstraction des mœurs régnantes, des pratiques usitées, des codes en vigueur, des institutions existantes, de l'expérience acquise ; il estime avec Aristote que, pour savoir ce qui doit être, et découvrir, par exemple, l'ordre social le meilleur, la sefule raison ne suffit point, mais qu'il faut avoir égard à ce qui est déjà, observer l'ordre établi, prêter attention aux init atives de l'étranger, suivre les essais tentés ici et ai leurs, mettre en parallèle les résultats obtenus et ne pas négliger au surplus les suggestions des sages et les conseils de;s hommes réfléchis {^).
1. Ut sciamus quis modus politicae conversationis sit optimus, oportet considerare politias, idest ordinationes ci^dtatis quas alii tradiderunt, sive sint illae quibus quaedam civitatum iituntur quae laudantur :de hoc quod bene reguntur legibus ; sive etiam sint ab aliquibus philosophis et sapientibus traditae quae videntur bene se habeire. Ex tollatione multorum magis potest apparere quid sit melius et utilius (Politicorum, II, 1), . ^
Le droit naturel, à son départ, n'a considéré que 1 individu; dans l'individu il n'a découvert que des droits: et c'est à leurs exigences qu'il a plié toute l'organisation sociale, celle delà famille aussi bien que celle de l'Etat. — Saint Thomas tient compte du fait que la société domestique et la société politique sont comme deux organismes vivant de leur vie propre. Ils laissent du jeu, sans doutei,aux initiatives personnelles et aux activités individuelles; mais ils ont une finalité distincte et des fonctions particulières ; et celles-<:i influencent leur structure et déterminent les relations juridiques de leurs membres.
Le droit naturel a donné à la loi comme mission suprême la sauvegarde des « droits de l'homme», — expression équivoque de revendications contingentes, d'engouements momentanés, de désirs fougueux, de passions violentes, dont rexpérience a révélé le caractère antisocial. — Saint Thomas n'imagine pas que la morale et le droit puissent avoir à consacrer d'autres fins que celles qui sont données dans la nature des choses, auxquelles les hommes en général se portent spontanément, qui impriment à la vie individuelle et à l'activité collective leur orientation essentielle. Ces tendances immanentes et ces inclinations foncières, il les dégage de la morale vécue, par une observation que rien n'interdit de reprendre et de compléter, et par une analyse qu'il reste possible de recommencer et de pousser plus loin.
Le droit naturel s'est obstiné dans l'usage systématique de la méthode déductive. Il a tâché à développer les conséquences des principes avec la logique rigide des traités de géométrie. — Saint Thomas constate que deux procédés ont toujours été ,et sont nécessairement em-
ployés par le moraliste et le législateur : la déductioii rationnelle et l'adaptation aux situations données.
Sous prétexte que ses principes sont rigoureusement déduits de la nature de l'homme, le droit naturel revendique pour tout son contenu une valeur universelle en même temps qu'il lui attribue un caractère immuable; et il réprouve comme anomalies désordonnées tout ce qui s'écarte de l'ordre idéal tel qu'il l'a défini. — Sachant que les règles morales et juridiques sont, les unes, des conséquences logiques et, les autres, des applications particulières à des cas concrets, saint Thomas rend raison des nécessaires différences de la morale dans l'espace et de ses légitimes variations dans le temps; et il ne se trouve pas réduit à mettre sur le compte de l'erreur ou de la passion les diversités dont on fait état.
Non seulement la puissante attaque des sociologues ne fait point brèche dans l'édifice thomiste, mais celui-ci, en même temps qu'il reste inébranlé et solide, est assez vaste et hospitalier pour abriter la sociologie elle-même.
La sociologie n'est pas pour le thomisme une ennemie, mais une alliée. Il convient de l'accueillir avec discernement, certes ; mais il ne faut ni la craindre, ni la mépriser, ni la bouder.
On doit se garder de la confondre avec ce qu'elle traîne après elle d'équivoque ou de suspect ; avec ce qui, dans son entourage, se réclame d'elle indûment.
Qu'importent les opinions personnelles, les tendances, particulières, les préoccupations extrascientifiques de sociologues de nom ou de renom ?
Qu'importent aussi les impatiences, fatales aux obser-
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vations, la précipitatioii à conclure, et la vanité d'inventer des simulacres de lois (^) ?
C'est le mouvement qu'il faut envisager dans sa réalité profonde, plus que les personnalités, marquantes ou remarquées, qui s'efforcent de l' incarner ou de le monopoliser; c'est son orig^ine qu'on doit se rappeler; c'est sa direction essentielle qu il convient d'apprécier; sinon on se trompera sur son véritable sens et on ne mesurera point sa portée exacte.
Ce qu'il faut considérer, c'est î^ réaction que ce mou vement représente contre l'ig'norant orgueil du rationa lisme ; c'est le besoin de savoir qu'il manifeste ; la passion de recherches qu'iLallume; le labeur éporme qu'il suscite; les découvertes dont il enrichit le patrimoine iatellectuel.
Sa marche n'offre pas, depuis un siècle, le spectacle d'un cours uniforme et régulier, et on ne Is retrouve pas toujours ni partout dénommé de même. Vingt disciplines différentes s'y rattachent, qui étudient, sotis des vocables divers, les multiples aspects de la vie morale et sociale. Chacune a suivi sa destinée, peu soucieuse d© régler son
, 1. « Nous autres sociologues, — disait naguère M. Steinmetz dans tin. Congrès international de Sociologie, — nous parlons trop de ce que nous allons faire et même 'de ce que nous ne voulons pas faire, mais nous oublions de faire notre science. Ce dont nous n'avons pas besoin de tout, ce sont les grandes constructions anticipées, les hypothèses générales, les aperçus originaux et nullement prouvés. Mais plus terrible encore est notre richesse en suggestions. Tel livre de Sociologie d'un auteur bien connu en plusieurs pays contient une quantité de lois sociologiques, en quelques pages, naturellement sans ombre de preuves. Combien s'en amusait un .physicien ,auquel je, montrais ces pages humiliantes! Il disait être content s'il trouvait une seule loi dans sa vie. Un sociologue intrépide leà établît par douzames et ses collègues y passent outre, n'en prennent notice et... font de même » (S. R. Steinmetz, Quelques mots sur la méthode de la sociologie, dans « Annales de l'Institut international dé Sociologie», t. II, p. ^77, Paris, 1896).
allure sur celle des autres. Les rapports des sciences sociales entre elles ne sont pas mieux définis que leurs relations avec la sociolog"ie. Et celle-ci éprouve encore une peine visible à déterminer son objet et à régler sa méthode.
Malgré tout, dans la mêlée des efforts mal coordonnés, on discerne des principes aotnmuns des soucis analogues, une même pensée.
Les sciences sociales qui se s^ont constituées au cours du XI X^ siècle, admettent, sans toujours l'avouer ouvertement, rexistence, dans la nature morale et sociale, de relations définies, d'un ordre immanent, d'une finalité intrinsèque. Elles se soutiennent par l'espoir de trouver le secret de ces relations, la formule de cet ordre, la loi de cette finalité. Elles ont, pour jalouses qu'elles se disent parfois de leur autonomie, rambition généreuse de mettre leurs découvertes au service de la philosophie de l'action.
Par ces postulats, par cet esprit, par ces préoccupations, elles se rattachent à la conception thpimiste de la science morale et politique {^}. Elles en sont le prolongement ou, mieux, la renaissance vigoureuse et l'épanouissement splendide. Le vieil arbre reverdit, pousse des branches nouvelles et promet des fruits abondants. La tradition, brisée par le rationalisme, se renoue.
L'histoire des religions, la science comparée du droit et des institutions, l'économie sociale, la démographie, l'ethnographie, la statistique — ou, si l'on préfère, la sociologie dans ses divers départements — travaillent à enrichir la philosophie morale et sociale de données
1. Voir plus haut, chapitre VII, § 2, la morjûe: science positive et § 3, le problème des fins. ' ;
nouvelles et de renseignements utiles. Elles livrent à pied d'deùvre les matériaux qui permettront de réfectionner î*ëdifice et d^en poursuivre la construction. Entre elles et là philosophie morale thomiste il ne doit exister qu'une collaboration utile. L -ignorance seule peut prétendre qu'il y ait Conflit.