‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 166 sur 186 · Voir plus haut, p. 169, note · texte numérisé non relu

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nous sommes borné à déterminer l'origine des idées amalgamées dans le système de M. Durkheim. Le scrupule ou la négligence de Fauteur à renseigner la provenance de ces idées est un point resté en dehors de notre préoccupation; cette question relève de la déontologie du publiciste. Voici cependant que M. Durkheim la soulève et, par sa lettre, nous provoque à l'examiner; car s'il a le droit de souhaiter que notre étude ne trompe' pas, fûtce involontairement, le public sur sa probité d'écrivain, il nous est permis de désirer que sa lettre ne vienne pas non plus, contre son gré, égarer l'opinion sur la correction de nos procédés.

Si nous avions eu à édifier nos lecteurs sur la fidélité de M. Durkheim à reconnaître ses emprunts — et nous venons de dire que tel n'était pas l'objet de notre travail — nous aurions certes dû signaler qu'il lui est arrivé quelque part de faire, insuffisamment d'ailleurs (}), mention d'un ouvrage de M. Wundt. Mais alors aussi nous aurions dû révéler la vérité entière, sur laquelle la lettre de M. Durkheim pourrait faire illusion; c'est à savoir que, s'il lui advient d'indiquer les auteurs dont il s'écarte, il a l'habitude de ne pas nommer ceux qu'il suit. De ceci nous ne pouvons donner aucune preuve positive, puisqu'il s'agit d'omission. Mais qu'on parcoure ses publications, depuis son premier travail personnel important De la division du travail social (1893) jusqu'aux études les plus récentes, on constatera la lacune que nous relevons. Ceci ne veut plas dire qu'ai a cherché à déguiser : nous ne nous prononçons pas sur ses intentions, qu'il ignore peutêtre lui-même (^). La seule chose que nous affirmons, c'est

1. Voici exactement le texte de la note dont M. Durkheim se prévaut : « Le schéma de cette argumentation est emprunté à VEth. die Wundt » (Bulletin de la Société française de Philosophie, r. VI, p. 127). - h^Ethik de M. Wundt (édition de 1903) comprend deux volumes, l'un de 523, l'autre de 409 pages. La référence de M. Durkheim n'est certes pas pour faciliter une recherche ou un contrôle.

2. N'est-ce pas lui qui a écrit: « Alors qu'il s'agit simplement

qu'en fait les matériaux allemands entrés dans sa construction n'y portent pas leur marque de fabrique.

M. Durkheim s'émeut d'un passag^e dans lequel nous disons que certaines de ses vues, dont nous prouvons l'ori gine allemande, passent en France pour lui être propres. Soulevant de nouveau ici une question demeurée étrangère à notre investigation, il laisse entendre qu*en disant cela nous l'avons représenté, — involontairement peutêtre, mais assurément à tort, penseront les lecteurs de sa lettre, — comme ayant abusé ses compatriotes.

La vérité, en ce qui nous concerne, est que nous avons simplement constaté un fait — l'existence d'une opinion — sans en rechercher l'auteur responsable.

La vérité, en ce qui concerne M'. Durkheim, puisqu'il nous faut la faire connaître, est celle-ci. Les vues dont il s'agit, sont principalement sa conception de l'objet et de la méthode de la sociologie dont il a fait un exposé systématique dans les Règles de la méthode sociologique. Or, à aucun endroit de ce livre, M. Durkheim ne fait la moindre mention de ses inspirateurs allemands : aucun d'eux n'est cité nulle part ; — dans l'Introduction il affirme que la seule étude «originale et importante» sur la matière est un chapitre de Comte, affirmation qui provoqua cette réflexion de M. Ch. Andler: «M. Durkheim fait preuve là d'une grande faculté de mépris. Mais il ne peut se piquer d'exactitude bibliog-raphique » (^) ; — si

de nos démarches privées, nous savons bien mal les mobiles relativement simples qui noius guident ; nous nous croyons désintéressés alors que nous agissons en égoïstes; nous croyons obéir à la haine alors que nous cédons à l'amcuur, à la raison alors que nous sommes les esclaves de préjugés irraisonnés...? » (Les règles de la méthode sociologique, préface de la seconde édition, p. XIII).

1. Ch. Andler, Sociologie et démocratie (« Revue de métaphysique et de morale », t. IV, p. 243, note 1). Paris, 1896.

Comte apparaît dans louvrage, c'est non pour être invo que mais pour être critiqué (pp. 25, 96, 111, 121, 134, 145) ; — le lecteur est averti, au surplus, que les Règles sont le résumé de la pratique personnelle de M. Durkheim (p. 3) ; — enfin M. Durkheim ne lui laisse pas ignorer que, lors de la publication du livre, «les idées courantes furent comme déconcertées » (préface de la seconde édition, p. ix).

La vérité est encore que dans une histoire sommaire de la sociologie -- publiée dans la Revue politique et LITTÉRAIRE (Revue BLEUE), n^^ du 19 et du 26 mai 1900 — ^M. Durkheim proclame que la sociologie a pris naissance en France au cours du XIX^ siècle et qu'elle est restée une science essentiellement française (p. 609). Il s'attribue le mérite d'avoir ouvert pour la socioogie l'ère de la spécialité et d'en avoir formulé la méthode, celle-ci étant encore une fois présentée comme le résumé de sa pratique personnelle (p. 649). De ce qu'il doit aux Allemands, nulle mention. La « faculté de mépris » dont parlait M. Andler, 3'exerce à leur endroit par le silence, obstiné et profond ; à l'égard des Français, elle se traduit par le dédain avoué : l'œuvre de Tarde, par exemple, «constitue une sorte de réaction scientifique» (p. 650); Letourneau et Lapouge ne sont pas mieux traités ; de Le Play, inutile de parler, parce qu' «il a pour postulat fondamental un préjugé religieux. Une doctrine qui prend pour axiome la supériorité du Pentateuque, n'a rien de la science» (p. 651, note 1).

Après cela, si les vues sociologiques de M. Durkheim ne passaient pas en France pour lui être propres, ce ne serait pas de sa faute. Il n'a pas à se reprocher d'iavoir négligé quoi que ce soit pour s'assurer un renom

d'originalité scientifique.

En disant qu'il a compris le parti que la sociologie pouvait tirer des travaux allemands, M. Durkheim con-

firme ce que nous avons écrit (Voir plus haut, pp. 133- 134). Mais il s'abuse en pensant que c'est lui qui a, en 1887, fait connaître tous ces travaux en France.

Faut-il lui rappeler ou lui apprendre que, dès 1876, M. Ribot p) a présenté au public français Lazar us et Steinthal, les fondateurs de la Y ôlher psychologie, — que, dans r Introduction à la deuxième édition des Sociétés animales (1878), M. Espinas consacre une note (p. 137) au Baa und Lehen des socicden Korpers de Schaeffle et qu'il en reparle dans les Etudes sociologiques en France (Revue Philosophique, t. XIV, p. 351, 1882), — que M. Fouillée discute la thèse de l'organisme social de Schaeffle dans la Science sociale contemporaine (1880), — que depuis 1874, dans de nombreux articles, les rédacteurs du Journal des économistes étudiaient, de leur point de vue, les socialistes de la chaire (^)?

La rédaction de la REVUE NÉO-SCOLASTIQUE a prié M. Durkheim de ne pas se contenter d'une affirmation vague mais de préciser sa pensée dans une lettre complémentaire, en indiquant les erreurs qu'il dit, dans son postscriptum, avoir découvertes dans notre étude.

S. Deploige.

Louvain, le 24 octobre 1907.

1. Th. RiBOT, La psychologie ethno graphique en Allemagne (« Revue philosophique », t. II, p. 596).

2. Par exemple. M. Block, Le 2^^ Congrès d'Eisefiach, tenu par les économistes autoritaires, 1874. — M. Block, La nouvelle école autoritaire ou les socialistes en chaire^ 1876. — H. Dameth, IjCS nouvelles doctrines économiques désijnéessous le titre de Socialisme de la chaire, 1877. — M. Block, La quintessence du socialisme de la chaire, 1878. — H. Passy, Le socialisme de la chaire, 1879, — M. Block, Une nouvelle définition de Véconomie politique, à propos de l'ouvrage de M. Schaeffle, 1882.

Deuxihne lettre de M. Durkheim.

Paris, le 8 novembre 1907.

Monsieur, voici, à titre d'exemples, quelques-unes des •erreurs que contient l'article de M. Deploige.

1" Page 150, votre collaborateur déclare qu'une idée, que j'ai développée dans une conférence faite à l'Ecole des Hautes Etudes sociales, a été empruntée à YEinleitung in die Moralwissenschaft de Simmel, livre, ajoute M. Deploige, «à peine connu en France en dehors de l'entou- -rage de M. Durkheim». — M. Deploige s'est trompé; je n'ai jamais lu VEinleitung de Simmel ; je ne connais de cet auteur que son Arbeitsteilung et sa Philosophie des Geldes.

2" Je suis représenté à plusieurs reprises comme étant allé en Allemagne suivre l'enseignement de M. Wagner et Schmoller ; et je serais revenu de ce voyage tout imprégné de leurs idées et tout transformé par leur influence.

Or, pendant le semestre que j'ai passé en Alliemagne, je n'ai vu ni entendu Schmoller non plus que Wagner; et je n'ai jamais cherché à suivre leur enseignement, ni même à avoir avec eux des relations personnelles, bien vque je sois resté quelque temps à Berlin.

J'ajoute que je n'ai qu'une sympathie des plus modérées pour l'œuvre de Wagner; et quant à Schmoller, de tous ses livres je n'ai étudié avec soin et intérêt que la brochure intitulée Einige Grundfragen der Rechts- und VolJcswirtschaftslehre.

3° Rien de plus inexact que d'attribuer à l'influence de Schaeffle la conception que M. Deploige appelle le réalisme social. Elle m-est venue en droite ligne de Comte, de Spencer et de M. Espinas que j'ai connus bien avant de connaître Schaeffle. M. Deploige laisse entendre, il est vrai, que si on la trouve chez M. Espinaç, c'est qu'il était

«très informé de la littérature sociologique allemande». Je crois ne commettre aucune indiscrétion en faisant savoir à M. Deploige que M. Espinas n'a appris rallemand que tardivement ; en tout cas, il est certain qu'il ignorait Schaeffle quand il fit ses Sociétés animales. La note où il est question de rauteur allemand a été ajouté© à la ser conde édition de ce livre.

4^' Ce serait à M. Wundt que j'aurais emprunté la distinction que j'ai essayé d'établir entre la sociologie et la psychologie. Qu'il y ait chez Wundt une tendance dans ce sens, mêlée d'ailleurs à des tendances contraires, c'est ce que je ne conteste pas. Mais l'idée me venait d'ailleurs.

Je la dois d'abord à mon maître, M. Bontroux, qui, à l'Ecole normale supérieure, nous répétait souvent que chaque science doit s'expliquer par «des principes propres », comme dit Aristote, la psychologie par des principes psychologiques, la biologie par des principes biologiques. Très pénétré de cette idée, je l'appliquai à la sociologie. Je fus confirmé dans cette méthode par la lecture de Comte, puisque, pour ce dernier, la sociologie est irréductible à la biologie (et par suite à la psychologie), tout comme la biologie est irréductible aux sciences physico-chimiques. Quand je lus VEthik de Wundt, j'étais depuis longtemps orienté dans cette direction.

5*^ A la page 137, note 5, il est dit que j'aurais trouvé chez Wundt l'idée que la religion est la matrice des idées morales, juridiques, etc. C'est en 1887 que je lus Wundt: or c'est seulement en 1895 que j'eus le sentiment net du rôle capital joué par la religion dans la vie sociale. C'est en cette année que, pour la première fois, je trouvai le moyen d'aborder sociologiquement l'étude de la re.igion. Ce fut pour moi une révélation. Ce cours de 1895 marque une ligne de démarcation dans le développement de ma pensée, si bien que toutes mes recherches antérieures durent être reprises à nouveaux frais pour être mises en

harmonie avec ces vues nouvelles. h'Ethik de Wundt, lue huit ans auparavant, n'était pour rien dans ce changement d'orientation. Il était dû tout entier aux études d'histoire religieuse que je venais d'entreprendre et notamment à la lecture des travaux de Robertson Smith et de son école.

Je pourrais citer d'autres exemples d'erreurs ou d'inexactitudes. Certes je ne revendique nullement je ne sais quelle impossible originalité. Je suis bien convaincu que mes idées ont leurs racines dans celles de mes devanciers ; et c'est même pour cela que j'ai quelque confiance dans leur fécondité. Mais leurs origines sont tout autres que ne le pense M. Deploige. Au fond, j'ai plutôt de 1-éloignement pour le socialisme de la chaire qui lui-même n'a aucune sympathie pour la sociologie dont il nie le principe. Il est donc paradoxal de soutenir que j''en suis dérivé. Je dois certes à l'Allemagne, mais je dois beaucoup plus à ses historiens qu'à ses économistes, et, ce dont M. Der ploige ne paraît pas se douter, je dois au moins autant à rAng"leterre. Mais cela ne fait pas que la sociologie nous soit venue soit de l'un soit de l'autre pays, car les juristes et les économistes allemands ne sont guère moins étrangers à l'idée sociologique que les historiens anglais des religions. Mon but a été précisément de faire pénétrer cette idée dans ces disciplines d'où elle était absente et d'en faire ainsi des branches de la Sociologie.

Je ne songe pas à attribuer une trop grande importance à la question de savoir comment s'est formée ma pensée; mais puisqu'elle a été traitée dans votre Revue, je ne doute pas que vous ne jugiez utile d'avertir vos lecteurs des erreurs commises, erreurs qui ne portent pas seulement sur le détail.

Veuillez ag"réer, je vous prie, l'assurance de mes senti ments disting"ués.

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