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L'objet de la sociologie

On a souvent reproché à la sociologie d'être une science vague et mal définie. M. Durkheim estime qu'elle a plus d'une fois mérité ce reproche. Si elle doit étudier, comme elle en a parfois l'ambition, tous les phénomènes qui se passent au sein des sociétés, elle n'est pas une science, mais la science. Il est nécessaire de délimiter son domaine et de préciser son objet. La première démarche du sociologue doit être de définir les choses dont il traite, c'est-à-dire les faits sociaux. ,

M. Durkheim attache tant d'importance aux définitions préliminaires, qu'il en a donné les règles, illustrées d'exemples.

Laisser de côté l'idée, plus ou moins flottante, que nous pouvons avoir déjà du fait à définir : tel est son premier précepte. Il s'agit d'atteindre le fait lui-même, et non d'exprimer la manière dont nous nous le représentons. Il faut donc sortir de nous et nous mettre en face des choses. Cette précaution est nécessaire pour obtenir une définition objective.

Dans la pratique, toutefois, on partira du concept vulgaire. Il sert d'indicateur ; il nous informe qu'il existe quelque part un ensemble de phénomènes réunis sous une même appellation. On cherchera si, parmi les choses que connote confusément le mot vulgaire, il en est qui présentent des caractères communs. Par exemple, si parmi les faits sociaux il s'en rencontre qui possèdent en commun des caractères ayant une suffisante affinité avec ceux que connote vaguement, dans la langue, le mot de

religieux, on les réunira sous cette rubrique, pour en faire un groupe distinct, défini par les caractères mêmes qui auront servi à le constituer.

La définition d'autre part devra comprendre, sans exception ni distinction, tous les phénomènes qui présentent également les mêmes caractères. Ainsi, pour définir le socialisme — et non pas seulement l'idée qu'on s'en fait -— il faut dégager les traits qui se retrouvent les mêmes dans ^oi^^es les doctrines qualifiées et se qualifiant de socialistes.

Enfin, la matière de la définition fondamentale, on la cherchera parmi les caractères assez extérieurs pour être immédiatement visibles. Ce sont les seuls qui puissent être atteints, au moment où la recherche va seulement commencer. Ceux qui sont situés plus profondément sont, sans doute, plus essentiels; leur valeur explicative est plus haute, mais ils sont inconnus à cette phase de la science et ne peuvent être anticipés que si l'on substitue à la réalité quelque conception de l'esprit.

11 résulte de là que la définition placée au commencement de là science, ne saurait avoir pour objet d'exprimer l'essence de la réalité; elle a pour unique fonction de nous faire prendre contact avec les choses.

A plusieurs reprises M. Durkheim nous avertit que tels sont le sens et la portée de sa définition de l'objet de la sociologie : elle n'est pas une sorte de philosophie, ni même une explication sommaire du fait social. L'auteur se propose non d'anticiper par une vue philosophique sur les conclusions de la science, mais simplement d'indiquer à quels signes extérieurs il est possible de reconnaître les faits dont elle doit traiter, afin que le savant sache les apercevoir là où ils sont et ne les confonde pas avec d'au-

très. Il s'agit de délimiter le champ de la recherche aussi bien que possible, non de rembrasser dans une sorte d'intuition exhaustive.

Quelle est donc la définition que M. Durkheim a donnée du fait social ?

Mentionnons seulement pour mémoire celle qu'en passant il propose, tout au début de sa carrière de publiciste : « Pour qu'un fait soit sociologique, il faut qu'il intéresse non seulement tous les individus pris isolément, mais la société elle-même, c'est-à-dire l'être collectif ».

Un chapitre des Règles de la méthode est consacré à résoudre la question : Qu'est-ce qu'un fait social?

■ Il y a dans toute société, observe M» Durkheim, un groupe déterminé de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés. Ce sont des manières d'agir et da sentir, des types de conduite ou de pensée, doués d'une puissance impérative et coercitive, en vertu de laquelle ils s'imposent à l'individu, qu'il le veuille ou non. Telles les règles du droit, les maximes morales ; et, dans une mesure moindre, les conventions et les usages du monde. Dans certains cas, la contrainte n'est qu'indirecte : il m'est impossible de ne pas parler leur langue avec mes compatriotes, et de ne pas employer les monnaies légales; je ime ruinerais si je travaillais avec des procédés et des méthodes industrielles de l'autre siècle. Outre ces croyances et ces pratiques constituées, présentant des formes cristallisées, l'auteur signale encore les « courants sociaux ». L'individu subit également leur ascendant. Dans une assemblée, par exemple, il se produit des mouvements d'enthousiasme, d'indignation, de pitié, capables de nous entraîner malgré nous. — A tous ces phénomènes doit

être donnée et réservée la qualification de sociaux; ils sont le domaine propre de la sociologie.

Un fait social se reconnaît donc au pouvoir de coercition externe qu'il exerce ou est capable d'exercer sur les individus. Et la présence de ce pouvoir se reconnaît à son tour soit à l'existence de quelque sanction déterminée, soit à la résistance que le fait oppose à toute entreprise individuelle qui tend à lui faire violence.

Bref : « Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure. »

Déjà, dans les Règles de la méthode, M. Durkheim reconnaissait que ce critère n'est pas toujours facile à appliquer. La contrainte est aisée à constater quand elle se traduit au dehors par quelque réaction directe de la société, comme c'est le cas pour le droit, la morale, les croyances, les usages, les modes mêmes. Mais quand elle n'est qu'indirecte, comme celle qu'exerce une organisation économique, elle ne se laisse pas si bien apercevoir. Aussi donne-t-il simultanément cette autre définition: « Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, qui est générale dans l'étendue d'une société donnée, tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles. »

Leur généralité, comme telle, ne lui suffit donc pas à caractériser les phénomènes sociologiques : une pensée qui se retrouve dans toutes les consciences particulières, un mouvement que répètent tous les individus ne sont pas pour cela des faits sociaux.

Sans doute un phénomène ne peut être collectif que s'il est commun aux membres de la société, partant, s'il est

général. Mais, du point de vue de M. Durkheim, s'il est général, c'est parce qu'il est collectif, bien loin qu'il soit collectif parce qu'il est général. C'est un état du groupe, qui se répète chez les individus parce qu'il s'impose à eux. Il est dans chaque partie parce qu'il est dans le tout, loin qu'il soit dans le tout parce qu'il est dans les parties.

Si l'on s'est contenté du seul caractère de généralité pour définir les phénomènes sociaux, c'est qu'on les a confondus, à tort, avec leurs incarnations individuelles. Ce qui les constitue, ce sont les croyances, les tendances, les pratiques du groupe pris collectivement. Les formes que revêtent les états collectifs en se réfractant chez les individus, sont chose d'une autre espèce. Entre les deux ordres de faits il y a dualité de nature: le phénomène social est une .réalité sui generis, distincte de ses répercussions individuelles.

On peut donc définir le fait social par la diffusion qu'il présente à l'intérieur du groupe, pourvu qu'on ait soin d'ajouter, comme seconde et essentielle caractéristique, qu'il existe indépendamment des formes individuelles qu'il prend en se diffusant.

« Puisqu'il n'y a rien dans la société que des individus, comment, a-t-on demandé, peut-il y avoir quelque chose en dehors d'eux? »

Dans un certain nombre de cas, répond M. Durkheim, nous pouvons directement constater 1' « extériorité » des faits sociaux. Dans d'autres, nous pouvons établir par induction leur réalité objective. Et, à l'appui, il donne des exemples.

Parfois, le fait social se matérialise jusqu'à devenir un élément du monde extérieur. Ainsi un type déterminé d'ar-

chitecture est un phénomène social : il est incarné en partie dans des édifices qui sont des réalités indéi>endantes des individus. Pareillement les voies de communication et de transport, les instruments et les machines qui expriment l'état de la technique, le système des monnaies, les instruments de crédit, les pratiques suivies dans une profession, le langage écrit. M. Durkheim signale ensuite les formules où se condensent soit les dogmes de la foi, soit les préceptes du droit. Ici, certaines manières d'agir ou de penser ont acquis une sorte de consistance, et se trouvent comme isolées des événements particuliers qui les reflètent; elles prennent une forme sensible qui leur est propre: règles juridiques ou morales qui définissent nos devoirs; articles de foi des sectes religieuses. Il cite encore, dans le même ordre, les aphorismes et dictons populaires, les codes de goût que dressent les écoles littéraires. — Dans tous ces cas, la réalité extérieure du fait .social est immédiatement donnée à l'observation.

D'autres fois on peut, «par un artifice de méthode», dissocier les faits sociaux et leurs formes individuelles. Par exemple : chaque peuple a une natalité, une nuptialité, une criminalité, etc., qui sont constantes tant que les circonstances restent les mêmes, mais qui varient d'un peuple à l'autre. Cette constance implique, qu'il existe des tendances collectives extérieures aux individus, des « courants >> qui les poussent, avec une force inégale suivant les temps et les pays, l'un au mariage, un autre au suicide ou à une natalité plus ou moins forte.; La statistique fournit le moyen d' « isoler » ces courants; ceux-ci sont en effet figurés par le taux de la natalité, de la nuptialité, des suicides. Les chiffres de lai statistique démontrent la réalité de ces courants en même temps qu'ils en mesurent l'intensité.

M. Durkheim a fait d'un de ces courants, du « suicidogène», une étude spéciale. Les individus qui composent une société changent d'une année à l'autre ; et cependant le nombre des suicidés est le même, tant que le groupe ne change pas. Les causes qui fixent le contingent des morts volontaires pour une société, doivent donc être indépendantes des individus, puisqu'elles gardent la même énergie, quels que soient les sujets particuliers sur lesquels s'exerce leur action. Il faut reconnaître par conséquent qu'il existe, dans le milieu soigial, une force dont l'intensité plus ou moins grande fait le nombre plus ou moins élevé des suicides particuliers. Et cette tendance collective n'est pas une entité verbale, mais une réalité, extérieure aux individus, et qui les pénètre et s'impose à eux; son existence se prouve par la constance de ses effets.

Tout en définissant subsidiairement les faits sociaux par «la généralité combinée avec l'objectivité», M. Durkheim ajoute immédiatement que cette seconde formule n'est qu'une autre expression de la première : si une manière de se conduire, qui existe extérieurement aux consciences individuelles, se généralise, ce ne peut être qu'en s'imposant. Aussi la contrainte reste-t-elle, à ses yeux, la caractéristique de tout phénomène social. « Nous faisons, dit-il, consister les faits sociaux en des manières d'agir ou de penser, reconnaissables à cette particularité qu'elles sont susceptibles d'exercer sur les consciences particulières une influence coercitive... »

Après avoir souvent et énergiquement défendu l'exactitude de sa définition, M. Durkheim s'est résigné à en reconnaître les lacunes.

Il a déjà avoué qu'elle ne répond pas aux besoins d'une bonne définition initiale. Celle-ci ne doit se servir que de « caractéristiques immédiatement discernables ». Or il y a bien des cas où « le caractère de contrainte n'est pas facilement reconnaissable. »

«Nous acceptons, dit-il encore, le reproche fait à notre définition de ne pas exprimer tous les caractères du fait social et, par suite, de n'être pas la seule possible. Il n'y a rien d'inconcevable à ce qu'il puisse être caractérisé de plusieurs manières différentes; car il n'y a pas de raison pour qu'il n'ait qu'une seule propriété distinctive. Le pouvoir coercitif que nous lui attribuons est même si peu le tout du fait social, qu'il peut présenter également le caractère opposé. »

Finalement, après avoir insisté une dernière fois sur la « réalité objective » des faits sociaux, il adopte, pour les définir, la formule de MM. Mauss et Fauconnet : «Au fond, ce qu'il y a de plus essentiel dans la notion de la contrainte sociale, c'est que les manières collectives d'agir ou de penser ont une réalité en dehors des individus qui, à chaque moment du temps, s'y conforment. Ce sont des choses qui ont leur existence propre. L'individu les trouve toutes formées, il est bien obligé d'en tenir compte. Il y a un mot qui exprime assez bien cette manière d'être très spéciale: c'est celui d'institution. On peut en effet appeler « institutions » toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité. La sociologie peut alors être définie : la science des institutions, de leur genèse et de leur fonctionnement. » — Mais rien dans cette formule n' « indique à quels signes extérieurs il est possible de reconnaître les faits sur les-

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quels doit porter la recherche du sociologuei »; c'està-dire que ce n'est même plus une «définition ». —

Comment s'expliquer ces hésitations de M. Durkheim, passant d'une définition à l'autre et finissant par se raUier tout à coup, comme las de discuter, à la formule, vague a tout le moins et insuffisante comme définition, proposée par deux de ses collaborateurs de V Année sociologique? Les règles tracées par lui-même n'étaient-elles pas excellentes ? Se libérer l'esprit de toute prénotion ; se mettre en face des choses; passer en revue les faits dits sociaux, tous sans exception; les comparer; relever leurs traits extérieure oommuns : ce programme, observé de point en point, ne devait-il pas donner un résultat satisfaisant, définitif et permettre de déterminer aux yeux de tous, de délimiter avec netteté, de circonscrire avec précision l'objet de la Sociologie ?

Certes, mais de suivre le programme doit être malaisé, à en juger d'après le nombre des échecs enregistrés par M. Durkheim. Il n'est peut-être pas un sociologue qui n'ait péché contre les canons décrétés par l'auteur des Règles de la méthode. Depuis les grands précurseurs, Comte, Spencer, Stuart Mill jusqu'aux contemporains déjà réputés, tous ont failli: le vice le plus commun de leurs définitions, c'est le manque d'objectivité.

Voici Spencer, par exemple. Il fait des sociétés l'objet de la science et les définit: « ,une société n'existe que quand, à la juxtaposition, s'ajoute la coopération ». Mais cette définition n'est pas l'expression d'un fait immédiatement visible et que l'observation suffit à constater; c'est une «vue de l'esprit». Impossible de savoir, par une simple inspection, si réellement la coopération est le tout de

la vie sociale. Spencer n'a pas commencé par observer toutes les manifestations de l'existence collective et montré qu'elles sont toutes des formes diverses de la coopération. Sa manière de concevoir la réalité sociale s'est substituée à cette réalité. Il définit, non pas la société, mais l'idée qu'il s'en fait. Sans doute, dans sa Sociologie il affecte de procéder empiriquement, en accumulant les faits ; mais les faits semblent bien n'être là que pour faire figure d'arguments. Ils ne servent qu'à illustrer des analyses de notions; et tout ce qu'il y a d'essentiel dans la doctrine spencérienne, peut être immédiatement déduit de sa définition de la société.

Jusqu'à présent, les règles de M. Durkheim lui ont beaucoup servi pour juger — et condamner — les tentatives de ses prédécesseurs. Elles auront réalisé pleinement leur but, quand leur auteur aura réussi à s'en inspirer lui-même, pour définir l'objet de la sociologie. Ce jourlà, M. Durkheim se trouvera avoir joint à l'autorité du précepte le prestige de l'exeniple.

La vérité est qu'il n'a pas encore évité l'écueil sur lequel il reproche à tous les autres d'avoir échoué. Lui non plus ne s'est pas mis en face des choses pour les observer : il a simplement analysé un concept. Il n'a pas comparé la masse des phénomènes sociologiques pour en dégager les traits communs : il a choisi parmi eux quelques exemples destinés à illustrer une notion préexistante dans son esprit. Il n'a pas désigné les faits sociaux par quelqu'une de leurs particularités extérieures, immédiatement apparente : il en exprime d'emblée une « caractéristique essentielle (^). »

1. « Puisque la caractéristique essentielle des phénomènes sociologiques consiste dans le pouvoir qu'ils ont d'exercer, du dehors, une pression sur les consciences individuelles, c'est qu'ils n'en dérivent pas

Celle de ses formules préférées qui définit les phénomènes sociologiques par leur « extériorité », est déduite de ce que nous présentions plus haut comme son second postulat fondamental : Un tout, ainsi raisonne-t-il, n'est pas identique à la somme de ses parties. Donc la société est autre chose que la collection de ses membres. Donc les phénomènes sociaux n'ont pas les individus pour substrat : ils sont une réalité sui generis, phénoménale, il est vrai, mais extérieure aux individus. — Ce travail mental terminé, M. Durkheim s'est tourné du côté des faits, pour y chercher quelques exemples confirmatifs.

A ses contradicteurs qui contestent 1' «extériorité» des faits sociaux, il répond plus d'une fois par une simple argumentation a priori, essayant de justifier sa définition par une pure analyse dialectique (^).

et que, par suite, la sociologie n'est pas un corollaire de la psychologie. Car cette puissance contraignante témoigne qu'ils expriment une nature différente de la nôtre; elle est un produit de forces qui dépassent l'individu et doint il ne saurait, par conséquent rendre compte. Ce n'est pas de lui que peut venir cette poussée extérieure qu'il subit; ce n'est donc pas ce qui se passe en lui qui la peut expliquer. ;> 1. « L'extériorité des tendances collectives, dit-il, n'a rien de surprenant pour quiconque a reconnu l'hétérogénéité des états individuels et des états sociaux. En effet, par définition, les seconds ne peuvent venir à chacun de nous que du dehors, puisqu'ils ne découlent pas de nos prédispositions personnelles; étant faits d'éléments qui nous sont étrangers, ils expriment autre chose que nous-mêmes. » — Et ailleurs : « Pour qu il y ait fait social, il faut que plusieurs individus aient mêlé leur action et que cette combinaison ait dégagé quelque produit nouveau. Et comme cette synthèse a lieu en dehors de chacun de nous (puisqu'il y entre une pluralité de consciences), elle a nécessairement pour effet de fixer, d'instituer hors de nous de certaines façons d'agir et de certains jugements qui ne dépendent pas die chaque volonté particulière prise à part. » , — Ou bien,:, « Toutes les fois que des éléments quelconques, en se combinant, dégagent, par le fait de leur combinaison, des phénomènes nouveaux, il faut bien concevoir que ces phénomènes sont situés non dans les éléments, mais dans le tout formé par leur union. Appliquons ce principd à la sociologie. Si cette synthèse sui generis que constitue toute société dégage des phénomènes nouveaux, différents de ceux qui se

Son autre formule favorite a pour origine une observation incomplète. — Ses premières explorations scientifiques se firent dans la direction de la Sociologie morale et religieuse. Le droit, la morale, la religion lui semblaient « les manifestations les plus caractéristiques de la vie collective; » leur objet est d' «assurer l'équilibre de la société » ; ce sont « les trois grandes fonctions régulatrices de l'organisme social». Or il fut frappé du caractère impératif de ces divers phénomènes : Les croyances et les pratiques religieuses, les règles de la morale, sont investies d'un ascendant en vertu duquel elles s'imposent à l'individu. M. Durkheim les définit même en disant que les faits moraux et juridiques sont des « règles de conduite sanctionnées » et que les phénomènes religieux consistent en « croyances et en pratiques obligatoires. »

Ayant relevé le caractère coercitif dans les premiers faits sociaux qu'il rencontre sur son chemin, il présuma que tous les autres faits devaient présenter la même particularité : « Si le caractère d'obligation et de contrainte est si essentiel à ces faits, si éminemment sociaux, combien

passent dans les consciences solitaires, il faut bien admettre que ces faits spécifiques résident dans la société même qui les produit, et non dans ses parties, c'est-à-dire dans ses membres. Ils sont donc en ce sens, extérieurs aux consciences individuelles considérées comme telles. On ne peut les résorber dans les éléments sans se contredire, puisque, par définition, ils supposent autre chose que ce que contiennent ces éléments. Les faits sociaux ne diffèrent pas seulement en qualité des faits psychiques ; ils ont un autre substrat. » — Ou encore: « Si l'on peut dire, à certains égards, que les représentations collectives sont extérieures aux consciences individuelles, c'est qu'elles ne dérivent pas des individus pris isolément, mais de leur concours. Une synthèse chimique se produit qui unifie les éléments synthétisés et, par cela même les transforme. Puisque cette synthèse est l'œuvre du tout, c'est le tout qu'elle a pour théâtre. La résultante qui s'en dégage est dans l'ensemble, de même qu'elle est par l'ensemble. Voilà en quel sens elle est extérieure aux particuliers. »

il est vraisemblable, avant tout examen, qu'il se retrouve également, quoique moins visible, dans les autres phénomènes sociologiques ! Car il n'est pas possible que des phénomènes de même nature diffèrent à ce point que les uns pénètrent l'individu du dehors et que les autres résultent d'un processus opposé. »

Pour nous résumer: une de ses formules de prédilection est le produit d'une déduction ; l'autre est issue d'une induction précipitée. Aucune n'est "ce que M. Durkheim prétend, à savoir « un simple résumé des données immédiates de l'observation. »

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