‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 21 sur 186 · Les problèmes · texte numérisé non relu

Les problèmes

<< Excepté M. Durkheim et son école, écrit M. Lévy- Brùhl, les sociologues contemporains portent moins leurs efforts sur la connaissance précise de certains faits et de certaines lois, que sur l'intelligibilité du vaste ensemble qui s'offre à leur étude. »

C'est, au moins en ce qui concerne les intentions de M. Durkheim, à peu près exact. Car, dans ses premiers écrits, il admettait, à côté des sciences sociales particulières, une « sociologie générale qui a pour objet d'étudier les propriétés générales de la vie sociale »; notamment « la formation de la conscience collective, le principe de la division du travail, le rôle et les limites de la sélection naturelle et de la concurrence vitale au sein des sociétés, la loi de l'hérédité ou de la continuité dans l'évolution sociale». «N'y a-t-il pas là, demandait-il, matière à de belles généralisations? » Il rattachait à cette science les travaux de Comte, Schaeffle, Spencer, Lilienfeld, Le Bon,

Gumplovicz, Siciliani. — On doit assurément y rattacher sa propre étude sur la Division du travail.

Mais bientôt il signala ce qu'avaient de défectueux les conceptions comtiste et spencérienne.

Dans la pensée de Comte, le problème de la sociologie consiste à déterminer la loi selon laquelle se fait le développement de la société humaine en général. L'humanité, d'après lui, forme un tout qui progresse en ligne droite ; les différentes sociétés, les nations les plus sauvages et les peuples les plus civilisés, ne sont que des étapes successives de cette évolution nectiligne dont la sociologie recherche la loi.

La doctrine comtiste, posant en principe que l'humanité poursuit toujours et partout un seul et même, but, repose sur un postulat radicalement erroné. En fait, l'humanité n'est qu'un être de raison, un terme générique désignant l'ensemble des sociétés humaines. Les tribus, les nations, les Etats particuliers sont les seules et véritables réalités historiques dont la science sociale doive et puisse s'occuper. Ce sont ces diverses individualités collectives qui naissent et qui meurent, qui progressent et qui régressent; et l'évolution du genre humain n'est que le système complexe de ces évolutions particulières. Or il s'en faut qu'elles se fassent toutes dans la même direction et qu'elles s'ajustent exactement comme les tronçons d'une même droite. L'humanité s'est engagée simultanément dans des voies différentes ; elle ressemble à une immense famille dont les branches, de plus en plus divergentes les unes des autres, se seraient peu à peu détachées de la souche commune pour vivre d'une vie propre.

En réduisant la sociologie à un seul problème, Comte l'empêchait d'ailleurs de progresser. Sa « dynamique so-

ciale » tient tout entière dans la loi des trois états. Les disciples n'ont pu que répéter rituellement les formules du maître, en les illustrant certes d'exemples nouveaux, mais sans faire de découvertes véritables. La science était achevée, à peine fondée. —

Spencer détermine avec plus de précision que Comte l'objet de la science sociale: il distingue des types sociaux différents et, dans le problème sociologique, des questions spéciales.

Cependant, il fait moins œuvre de sociologiste que de philosophe. Sa grande préoccupation est de démontrer que les sociétés, comme le reste du monde, se développent Iconformément à la loi de l'évolution universelle. Les faits l'intéressent, en tant qu'ils peuvent servir d'arguments à l'hypothèse évolutionniste. Ne les étudiant pas pour eux-mêmes, dans le seul but de les connaître, il les observe d'une manière hâtive. Sa sociologie est comme une vue des sociétés à vol d'oiseau.

L'échec des essais de synthèse de Comte et de Spencer démontrait la nécessité de laisser là les dissertations sur la nature des sociétés, sur les rapports du règne social et du règne biologique, sur la marche du progrès. 11 fallait en venir aux études de détail et de précision et limiter l'étendue des recherches.

Par son livre Le Suicide, M. Durkheim s'efforça d' «ouvrir pour la Sociologie l'ère de la spécialité. »

Le plus souvent, dit-il dans sa préface, la Sociologie ne se pose pas de problèmes déterminés. Au lieu de se donner pour tâche de porter la lumière sur une portion restreinte du champ social, elle recherche de préférence les brillantes généralités où toutes les questions sont passées

en revue sans qu'aucune soit expriessément traitée. Pareille méthode ne saurait aboutir à rien d'objectif. Ces généralisations, aussi vastes que hâtives, ne sont susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est de citer, à l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent l'hypothèse proposée ; mais unie illustration ne constitue pas une démonstration. Il faut que le sociologue, au lieu de se complaire en méditations métaphysiques à propos des choses sociales, « prenne pour objet de ses recherches des groupes de faits netteonent circonscrits, qui puissent être, en quelque sorte, montrés du doigt, dont on puisse dire où ils commencent et où ils finissent, et qu'il s'y attache fermement. »

Ce louable effort eut pour lendemain une rechute. M. Durkheim céda de nouveau à l'attirance des problèmes indéfinis, dont l'objet n'est ni limité dans le temps ni borné dans l'espace. Et il s'en excusa comme d'une nécessité presqu'inévitable. « Dans l'état actuel des sciences sociales, — dit-il au début d'une étude sur l'évolution pénale, — on ne peut le plus souvent traduire en formule intelligible que les aspects les plus généraux de la vie collective. Sans doute, on n'arrive ainsi qu'à des approxim.ations parfois grossières, mais qui ne laissent pas d'avoir leur utilité, car elles sont une première prise de l'esprit sur les choses et, si schématiques qu'elles puissent être, elles sont la condition préalable et nécessaire de précisions ultérieures. »

Depuis lors il a jeté l'alarme et, notamment dans un rapport envoyé en 1904 à la Sociological Society de Londres, il a dénoncé les « perilous tendencies » de la sociologie contemporaine.

La littérature sociologique, si abondante depuis une vingtaine d'années, est en recul plutôt qu'en progrès. Dans la plupart des systèmes, journellement construits, toute la science est ramenée à un seul et unique problème. Comme chez Comte, comme chez Spencer, il s'agit encore de découvrir la loi qui domine révolution sociale dans son ensemble : loi d'imitation, loi d'adaptation, lutte pour la vie, lutte entre les races, action du milieu physique, etc. A voir cette recherche de la loi suprême, on ne peut s'empêcher de penser aux alchimistes d'autrefois en quête de la pierre philosophale.

Les sociologues récents se complaisent dans le ilou des spéculations vagues. En faisant de la sociologie la science de l'association in abstracto, MM. Giddings et Simmel la condamnent aux généralités imprécises. MM. Tarde, Gumplovicz, Ward érigent l'indétermination en principe. Leur sociologie n'est plus de la science. C'est un mode très particulier de spéculation, intermédiaire entre la philosophie et la littérature, où quelques idées théoriques, très générales, sont promenées à travers tous les problèmes possibles.

Si les études sociologiques se trouvent aujourd'hui dans un état alarmant ; si elles donnent l'impression d'un piétinement sur place qui ne pourrait se prolonger sans les discréditer, c'est que chaque sociologue a pour objectif de se faire une théorie complète de la société. Des systèmes d'une telle ampleur ne peuvent évidemment consister qu'en vues de l'esprit, qui ont le grave inconvénient de tenir à la personnalité, au tempérament de chaque auteur.

La science positive des sociétés doit incontestablement être appliquée à la totalité des faits sociaux sans exception. Mais un tout aussi hétérogène ne saurait être étudié en bloc. Essayer de l'embrasser d'un coup et dans son ensem-

ble, c'est se résigner à l'apercevoir en gros et sommairement, c'est-à-dire confusément. Ce n'est pas à coups d'intuitions rapides qu'on découvrira les lois d'une réalité aussi complexe que vaste. Pour arriver peu à peu à la maîtriser il est nécessaire que les travailleurs se partagent la tâche. Or une telle coopération n'est possible que si les problèmes sortent de cette généralité indivise pour se différencier et se spécialiser. —

A quels chefs se ramènent les problèmes que la science positive des sociétés doit résoudre?

M. Durkheim n'a pas toujours eu là-dessus le même sentiment.

Dans la leçon d'ouverture de son cours, il assigne à la sociologie comme tâche principale, sinon unique, Fétude du rôle social des institutions.

Il affectionnait à cette époque les métaphores biologiques et s'exprimait comme suit : « Chaque groupe de phénomènes peut être examine à deux points de vue. On peut en étudier soit les fonctions, soit la structure; c'est-à-dire faire de la physiologie ou de la morphologie. Nous nous tiendrons, déclarait-il, presqu'exclusivement au point de vue physiologique. »

Les raisons de cette préférence? D'abord les formes de la vie sociale offrent moins de prise à robservation scientifique. Elles sont plus difficilement accessibles, parce qu'elles ont quelque chose de flottant et d'indéterminé; il y a une certaine souplesse de structure dans les organes de la société : les institutions, une fois créées, servent à des fins que nul n'avait prévues et en vue desquelles par conséquent on ne les avait pas organisées. Que de mœurs, par exemple, que de pratiques sont encore aujourd'hui

ce qu'elles étaient autrefois, quoique le but et la raison d'être en aient chang-é ! Ce n'est donc pas par la morphologie qu'il convient de commencer.

Ensuite, les formes de la vie sociale ont moins d'importance et d'intérêt, car elles ne sont qu'un phénomène secondaire et dérivé. Les institutions résultent de la vie sociale et ne font que la traduire au dehors par des symboles apparents. Dans le règne social surtout, il est vrai de dire que la structure suppose la fonction et en dérive. La structure, c'est la fonction consolidée, c'est l'action devenue habitude et qui s'est cristallisée. Si donc on ne veut pas voir les choses sous leur aspect le plus superficiel ; si l'on désire les atteindre dans leurs racines, c'est à l'étude des fonctions qu'il faudra surtout s'appliquer.

En conséquence, le sociologue doit considérer les faits économiques, l'État, la morale, le droit et la religion comme autant de fonctions de l'organisme social. Il déterminera le rôle du droit et de la morale. Il recherchera l'influence régulatrice de la religion sur les sociétés ; peu lui importent les cultes et leurs formes : cela regarde l'histoire des religions qui doit rester distincte de la sociologie.

Dans les Règles de la méthode, une nouvelle préoccupation passe à l'avant-plan : celle de l'étude génétique, ou de la recherche des « causes efficientes » des faits et des institutions.

La plupart des sociologues, dit M. Durkheim, croient avoir rendu compte des phénomènes, dès qu'ils ont montré quel rôle ils jouent, à quel besoin social ils apportent satisfaction. C'est, remarque-t-il, confondre deux questions très différentes : « Faire voir à quoi un fait est utile n'est pas expliquer comment il est né, ni comment il est ce

qu'il est ; car les emplois auxquels il sert, supposent les propriétés spécifiques qui le caractérisent, mais ne les créent pas. Le besoin que nous avons des choses ne peut pas les tirer du néant ; c'est de causes d'un autre genre qu'elles tiennent leur existence. »

Pour établir qu'il y a là deux ordres de recherches distincts, M. Durkheim signale qu'un fait peut exister sans servir à rien ; après avoir cessé d'être utile, il continue! à « survivre » par la seule force de l'habitude. Parfois même une pratique ou une institution sociale change de fonction, sans , pour cela, changer de nature ; c'est que l'organe est indépendant de la fonction: tout en restant le même, il peut servir à des fins différentes. Les causes qui le font être, sont donc indépendantes des fins auxquelles il sert.

M. Durkheim conclut: « Quand on entreprend d'expliquer un phénornène s-olcial, il faut rechercher séparément la cause efficiente qui le produit et la fonction qu'il remplit. Et non seulement ces deux ordres de problèmes doivent être disjoints, mais il convient, en général, de traiter le premier avant le second; car cet ordre correspond à celui des faits. »

En ajoutant ainsi la recherche des causes à celle des fonctions, M. Durkheim élargissait le champ d'exploration de la science. Auparavant la sociologie juridique, par exemple, se contentait de déterminer le rôle social du droit. Désormais le sociologue considérera de deux points de vue différents les règles du droit et de la morale.

Il se tournera d'abord vers le passé, tâchant d'atteindre les origines; il cherchera la manière dont le droit s'est progressivement constitué; il le considérera dans la suite de son évolution, pour découvrir les éléments dont il est composé : étude génétique.

D'autre part, il prendra les règles toutes constituées, les fixant à un instant précis du temps ; et il observera la manière dont, une fois formées, elles sont appliquées par les hommes, mesurant et le degré d'autorité qu'elles ont, à cei moment sur les consciences, et les causes qui font varier l'étendue de cette autorité. C'est-à-dire qu'ici il entreprendra de déterminer les conditions, non plus de leur formation mais de leur fonctionnement.

En même temps qu'il insiste sur la nécessité d'étudier, de préférence, ce qu'il appelle les « causes efficientes » des phénomènes, M. Durkheim revient à la morphologie, d'abord négligée. Il lui donne, cette fois, une compréhension plus ample, signale sa fondamentale importance et présente son objet comme le plus immédiatement accessible à l'investigation du socioloigue.

La vie sociale, dit-il, repose sur un substrat qui est déterminé dans sa grandeur comme dans sa forme. Ce qui le constitue, c'est la masse des individus qui composent la société, la manière dont ils sont disposés sur le sol, la nature et la configuration des choses de toute sorte qui affectent les relations collectives. Suivant que la population est plus ou moins considérable, plus ou moins dense ; suivant qu'elle est concentrée dans les villes ou dispersée dans la campagne; suivant la façon dont les villes et les maisons sont construites ; suivant que l'espace occupé par la société est plus ou moins étendu; suivant ce que sont les frontières qui le limitent, les voies de communication qui le sillonnent, le substrat social est différent.

La science de ce substrat est la morphologie sociale ; son objet, ce sont les «formes sensibles, matérielles des sociétés». Elle ne se contente pas de décrire ces formes;

elle peut et doit être « explicative». Elle doit rechercher en fonction de quelles conditions varient l'aire politique des peuples, la nature et l'aspect de leurs frontières, l'inégale densité de la population ; elle doit se demander comment sont nés les groupements urbains, quelles sont les lois de leur évolution, comment ils se recrutent, quel est leur rôle. Elle ne considère pas seulement le substrat social tout formé pour en faire une analyse ; elle l'observe en voie de devenir pour montrer comment il se forme.

D'où vient cette prépondérance accordée du même coup à la sociologie génétique et à la morphologie sociale, primitivement moins estimées?

Elle s'explique par l'évolution interne des idées de M. Durkheim ; elle est le résultat d'un lent travail mental, l'aboutissant d'une série parfois hésitante de déductions logiques. Le postulat initial de sa conception sociologique s'est précisé peu à peu ; il a déroulé, anneau par anneau, la chaîne de ses conséquences.

Le point de départ est ce principe qu'un tout n'est pas identique à la somme de ses parties.

La société est donc une réalité sui generis. L'être social a sa vie propre, sa mentalité particulière. Il sent, pense, veut et agit tout autrement que ses éléments composants. Expliquer les manifestations de l'âme collective par la psychologie individuellie, tserait méconnaître leur spécificité.

Or on s'expose à cette méprise, si l'on restreint le problème sociologique à la recherche des fonctions. On se figure alors facilement que la cause déterminante des faits sociaux est l'anticipation mentale de leurs résultats utiles, la prévision, claire ou confuse, des services qu'ils rendent.

On finit par attribuer leur origine aux désirs, aux besoins, aux efforts des individus. Et voilà la sociologie résorbée dans la psychologie et, du coup, perdant son autonomie.

Le sociologue doit au contraire voir, dans les faits sociaux, non l'expression d'idées ou de sentiments individuels connus, mais le produit de «forces obscures». De les découvrir doit être sa principale ambition. Elles sont les « causes efficientes » des phénomènes.

Dans quelle direction les chercher? Puisque la cause doit être proportionnée à son effet, les manifestations de la vie collective doivent avoir leur origine dans la collectivité elle-même. Les causes des phénomènes sociaux sont internes à la société. La société est le principe des faits dont elle est le théâtre. C'est du milieu social lui-même que vient l'impulsion qui détermine les transformations sociales.

Ce sont donc les propriétés de ce milieu qu'il faut étudier ; et, de toutes, sa structure est la plus importante aux yeux de M. Durkheim: «Les faits de morphologie sociale jouent dans la vie collective et, par suite, dans les explications sociologiques, un rôle prépondérant. En effet, si la condition déterminante des phénomènes sociaux consiste dans le fait même de l'association, ils doivent varier avec les formes de cette association, c'est-à-dire suivant les manières dont sont groupées les parties constituantes de la société. La constitution du substrat social affecte, directement ou indirectement, tous les phénomènes sociaux, de même que tous les phénomènes psychiques sont en rapports, médiats ou immédiats, avec l'état du cerveau. »

Les problèmes, ressortissant à la sociologie, se trouvent ainsi ramenés finalement à trois groupes. Et M. Durkheim

les énumérera dans cette formule: «La sociologie est la science des sociétés considérées à la fois dans leur organisation, dans leur fonctionnennent et dans leur devenir».

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