La méthode
Dans les Règles de la méthode sociologique, M. Durkheini a seulement « traduit en préceptes la technique qu ii s'était faite dans ses premiers essais». Il faut donc mettre aussi à contribution ses travaux postérieurs, si l'on ne veut donner de sa solution du problème méthodologique un exposé incomplet.
Ses Règles, au surplus, n'ont pas la prétention d'être définitives. « Résumé dune pratique personnelle et forcément restreinte », elles sont « destinées à être reformées, dans l'avenir». Les méthodes, dit-il, changent à mesure que la science avance; elles ne sont jamais que provisoires.
Sous cette réserve, quelles sont les étapes, déjà indiquées, de la voie à suivre par qui adopte le point de départ de M. Durkheim? ^
I. Le sociologue, désireux de faire œiuvre scientifique, doit, comme Descartes jadis, débuter par le doute méthodique.
Les hommes n'ont pas attendu l'avènement de la scien' ce sociale, pour se faire des idées sur le droit, la morale, la famille, l'État; car ils ne pouvaient s'en passer pour vivre. Ces idées se sont forméqs au hasard et sans méthode, après des examens sommaires, superficiels. Produits d'une réflexion incompétente et mal informée, elles ne sont pas les substituts légitimes des choses. On ne découvrira jamais, en les élaborant, les lois de la réalité.
Et cependant ces prénotions vulgaires, substituées aux
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choses, devinrent la matière propre delà sociologie. Comte et Spencer prirent pour point de départ les représentations subjectives qu'ils avaient, l'un du progrès de l'humanité, l'autre de la société ; ils ont fait de l'analyse idéologique plutôt qu'une science de réalités. Aujourd'hui encore, en morale et en économie politique, on perpétue leurs errements. De sorte que « jusqu'à présent la sociologie a, plus ou moins exclusivement, traité non de choses mais de concepts ».
Économistes et sociologues ne semblent pas s*en douter. Dans l'état actuel de la science, opine M. Durkheim, nous ne savons pas avec certitude ce que sont la propriété, le contrat, la peine, la responsabilité, la souveraineté, la liberté politique, la démocratie, le socialisme, etc. Cela n'empêche qu'on emploie constamment ces mots comme s'ils correspondaient à des choses bien connues. Nous ignorons presque complètement les causes dont dépendent les principales institutions sociales, les fonctions qu'elles remplissent, les lois de leur évolution. Et pourtant, dans les ouvrages de sociologie, on dogmatise sur tous les problèmes et l'on croit pouvoir prestement atteindre l'essence même des phénomènes les plus complexes. — De semblables théories expriment évidemment, non les faits qui ne sauraient être épuisés avec cette rapidité, mais la notion qu'en avait l'auteur, antérieurement à la recherche.
Il est temps que la Sociologie « passe du stade subjectif à la phase objective ». Le doute méthodique est la condition première de cette évolution. Le sociologue commencera donc par écarter systématiquement toutes les « prénotions » ; il s'interdira l'emploi de concepts « formés en dehors de la science»; il abordera l'étude des faits sociaux, en prenant pour principe qu'il ignore absolument ce qu'ils
sont ; il pénétrera dans le monde social avec la conscience qu'il s'engage dans l'inconnu.
II. L'esprit libéré de tout préjugé, «on ne prendra jamais pour objet de recherches qu'un groupe de phénomènes, préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur sont communs (^). »
Les faits sociaux, on nous l'a déjà dit, ont une réalité objective ; ils sont des « choses », l'unique « datum » offert au sociologue. Nous ne pouvons en acquérir une notion adéquate par simple analyse mentale. Renonçant à la méthode idéologique, le sociologue observera donc les faits ; il les étudiera « du dehors », en passant progressivement des caractères les plus extérieurs et les plus immédiatement accesssibles aux moins visibles et aux plus profonds. — A cette fin, il classera d*iabord leis phénomènes, en réunissant: sous une même rubrique tous ceux qui sont dotés des mêmes particularités apparentes. C;haque groupe, formant un objet d'études distinct, sera défini par les caractères communs aux faits qui le constituent. Par exemple, un certain nombre d'actes présentent tous ce trait extérieur que,, une fois accomplis, ils déterminent de la part de la société cette réaction particulière nommée la peine; t:>n formera de ces actes un groupe sui generis, auquel on imposera une même rubrique; on appellera crime tout acte puni, et on fera du crime ainsi défini l'objet d'une science spéciale, la Criminologie.
Faute de ces définitions préalables et rigoureusement objectives, les travaux de sociologie sont généralement imprécis. On s'y contente d'employer les notions courantes trop souvent ambiguës.
l.i Voir, page 30, les règles de la définition.
Sans cloute les définitions nouvelles, que le sociologue devra formuler, ne cadreront pas toujours avec les idées reçues ; parfois même elles heurteront les préjugés traditionnels (^). Mais, «il n'importe». La science a besoin de concepts qui expriment adéquatement les choses telles qu'elles sont ; la notion vulgaire « grossièrement formée » est suspecte d'inexactitude. Il faut de toutes pièces constituer des concepts nouveaux, appropriés aux besoins de la science et exprimés à Faide d'une terminologie spéciale.
M. Lévy-Briihl rend, en termes différents, la même pensée : « Ce ne sont pas les faits qui manquent le plus aux sociologues. Ce qui leur fait défaut, c'est de savoir substituer aux schèmes traditionnels d'autres cadres plus favorables à leurs recherches, c'est de découvrir les plans de clivage qui feraient apparaître les lois... Une longue période sera employée à la redistribution de la matière de la science sociale. Presque toujours cette redistribution séparera ce que nous rapprochions, rapprochera ce que nous séparions. Ici, l'imagination du savant joue un rôle capital. Toutes les hardiesses lui sont permises, pourvu qu'elles réussissent, je veux dire, pourvu que ses hypothèses soient fécondes. » (p. 189.)
1.; Piar exemple: « Un acte est criminel quand il offense les états forts et définis de la conscience collective: Cette proposition exprime non pas une des répercussions du crime, mais sa propriété essentielle... Il ne faut pas dire qu'un acte froisse la conscience commune parce qu'il est criminel, mais qu'il est criminel parce qu'il froisse la conscience commune. Nous ne le punissons pas parce qu'il est un crime, mjais il est un crime parce que nous le punissons. » IDiv. du trav. soc, p. 48.) Le ton de ces affirmations s'est, il est vrai, ad.ouci dans une publication postérieure: « Non, ce n'est pas la peine qui fait le crime; c'est par elle qu'il se révèle extérieurement à nous; c'est d'elle qu'il faut partir si nous voulons arriver à le comprendre. » {Jiègles, p. 53.)
III. Quand le sociologue entreprendra d'explorer un ordre quelconque de faits sociaux, il s'efforcera d'appréhender ces faits « par un côté où ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles». —
Les phénomènes sociaux i^) ont en effet une existence propre, indépendante, en dehors de leurs répercussions individuelles. Qu'on se rappelle les exemples favoris de M. Durkheim : le droit se trouve dans les codes; les mouvements de la vie quotidienne s'inscrivent dans les chiffres de la statistique, dans les monume^nts de l'histoire ; les modes, dans les costumes ; les goûts, dans les œuvres d'art ; les habitudes collectives s'expriment sous des formes définies: règles morales, dictons populaires, proverbes, faits de structure sociale.
Ces textes, ces chiffres, ces institutions, ces pratiques sont «de la vie sociale consolidée, cristallisée». Ils sont les matériaux que le sociologue mettra en oeuvre. Ne changeant pas avec les diverses applications qui en sont faites, ils constituent un objet fixe, le point d'appui permanent, nécessaire aux investigations scientifiques; ils ne laissent pas de place aux impressions subjectives : une règle de droit est ce qu'elle est, et il n'y a pas deux manières de la percevoir.
Au contraire les événements particuliers qui incarnent la vie sociale, n'ont pas la même physionomie d'une fois à l'autre. Leur mobilité ne permet pas au regard de l'observateur de les fixer. Ce n'est pas de ce côté fuyant que le savant peut aborder l'étude de la réalité sociale.
Les applications, faites ou signalées, de ce précepte sont peu variées.