‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 24 sur 186 · Voir, plus haut, p · texte numérisé non relu

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même ordre pourront seules en rendre compte adéquatement.

Voici, par exemple, le fait religieux.il est, par définition, un fait social. En effet « la religion consiste en un ensemble de croyances et de pratiques obligatoires. Or, tout ce qui est obligatoire est d'origine sociale. Rites et dogmes sont donc l'œuvre de la société ». Là-dessus, M. Durkheim formule cette conclusion méthodologique: « Si la notion du sacré est d'origine sociale, elle ne peut s'expliquer que sociologiquement». Cei n'est pas dans la nature humaine en général qu'il faut aller chercher la cause déterminante des phénomènes religieux; c'est dans la nature des sociétés. « Le problème de l'origine de la religion se pose en termes sociologiques. » Les forces devant lesquelles le croyant s'incline, sont des forces sociales. Elles sont le produit direct de sentiments collectifs. Pour découvrir les causes de ces sentiments, il faudra observer les conditions de l'existence collective (^). (Déiîn. des phénom. relig.)

Le souci de faire admettre une méthode exclusivement sociologique va de pair, chez M. Durkheim, avec deux autres préoccupations.

La première consiste à réduire à rien la causalité efficiente du facteur individuel dans la production des phéno-

1. En orientant la science des religions dans la direction sociologique, 'M. Durkheim se félicite, par avance, de donner la solution de certaines difficultés, notamment d'expliciuer le caractère mystérieux de la religion.

Si les choses auxquelles la religion nous demande de croire ont un aspect si déconcertant pour les raisons individuelles, c'est, dit-il, toiut simplement qu'elle n'est pas l'œuvre de ces raisons, mais de l'esprit collectif. Cet esprit est 4'une autre nature que le nôtre. La' sodiété a sa manière d'être qui lui est propre ; donc, sa manière de penser; il n'est pas surprenant que nous ne nous retrouvions pas dans ses conceptions. Celles-ci perdront leur étrangeté, quand nous serons arrivés à trouver les lois de l'idéation collective.

mènes sociaux. A force de contempler la forêt, il ne discerne plus les arbres.

Il n'a, il est vrai, traité nulle part, avec l'ampleur voulue, la question du rôle de l'individu dans l'évolution sociale. Mais son opinion est faite et, incidemment, en vingt passages, elle se trahit.

Il en est de significatifs : « Les individus sont beaucoup plutôt un produit de la vie commune qu'ils ne la déterminent... Ce n'est pas dans les inégales aptitudes des hommes qu'il faut aller chercher la cause de l'inégal développement des sociétés... » (Div. du trav. soc. p. 329 J

« Les représentations, les émotions, les tendances collectives n'ont pas pour causes génératrices certains états de la conscience des particuliers, mais les conditions où se trouve le corps social dans son ensemble. » {Règles, p. 130).

« Les phénomènes sociaux ne peuvent être considérés comme le produit de volontés arbitraires. Ils dépendent de causes générales qui, partout où elles sont présentes, produisent leurs effets, toujours les mêmes, avec une nécessité égale à celle des autres causes naturelles. » (Sociol. et se. soc.).

Il signale avec plaisir que l'analyse historique a reconnu le « caractère impersonnel » des forces qui dominent l'histoire : Sous l'action, qui passait jadis pour prépondérante, des hommes d'Etat et des individualités géniales, on a découvert celle, autrement décisive, des masses. (Ibid.) Un homme d'Etat ne doit pas son autorité à sa supériorité personnelle, mais aux sentiments collectifs qui, en s'incarnant en sa personne, lui communiquent leur puissance. {Div. du trav. p. 172),

Sans doute un fonctionnaire peut se servir de l'énergie sociale qu'il détient, dans un sens déterminé par sa nature

Morale et sociologie. 6

individuelle et, par là, avoir une influence sur la constituition de la société ; de même un homme de génie tire des sentiments collectifs dont il est l'objet, une autorité qui est une force sociale et qu'il peut, dans une certaine mesure, mettre au service d'idées personnelles. Mais « ces cas sont dus à des accidents individuels et, par suite, n'ont pas grande importance pour le sociologue ». [Règles, p. 137, note 1).

L'autre préoccupation de M. Durkheim, dans sa lutte pour le triomphe de sa méthode, est de nier l'influence et, par conséquent, d'écarter la recherche des « causes finales. »

Son principe est que la. cause d'une institution ne saurait consister dans une représentation anticipée des effets de l'institution. i

Ce qui le lui fait croire, c'est quil est une foule de nos actions d'où toute représentation de fin est absente. Il se produit, dans les sociétés comme chez l'individu, des changements qui ont des causes et point de fin, quelque chose d'analogue aux variations individuelles de Darwin. Il peut s'en trouver qui soient utiles; mais cette utilité n'était pas prévue et n'en avait pas été la cause déterminante.

Bien souvent, nous ignorons les motifs véritables de notre action. Si, à propos de nos démarches privées, nous savons déjà bien mal les mobiles relativement simples qui nous guident, comment aurions-nous la faculté de discerner avec plus de clarté les causes, autrement complexes, dont procèdent les démarches de la collectivité ?

Tout en manifestant pour Schaeffle une très vive admiration, il lui reproche de «trop croire à l'influence des idées claires sur la conduite de l'homme, de faire jouer

à l'intelligence réfléchie un trop grand rôle dans l'évolution de l'humanité. »

La plupart des institutions morales et sociales sont dues, non au raisonnement et au calcul, mais à des causes obscures, à des sentiments subconscients, à des motifs sans rapports avec les effets qu'ils produisent et qu'ils ne peuvent par conséquent pas expliquer. Le développement historique ne se fait pas en vue de fins clairement ou obscurément senties.

Par aversion du finalisme, il se refuse à étudier le «but» ou la «fin» d'une institution. «Ce serait supposer que l'institution existe en vue des résultats qu'elle produit. » Il préfère le mot de « fonction » qui ne préjuge rien. Il faut déterminer s'il y a correspondance entre l'institution considérée et les besoins généraux de l'organisme social, sans se préoccuper de savoir si cette correspondance résulte d'une adaptation intentionnelle et préconçue. Toutes ces questions d'intention sont trop subjectives pour pouvoir être traitées scientifiquement.

Le facteur individuel écarté, les causes finales éliminées, que reste-t-il pour expliquer les phénomènes sociaux ?

11 reste « la société ». Elle est « le facteur déterminant du progrès ». r

Voyons, dans un cas particulier, la nature de son action.

A mesure qu'on avance dans 1 histoire, la division du travail, régulièrement, se développe : A quelles causes sont dus ses progrès ?

D'après la théorie la plus répandue, elle n'aurait d'autre origine que le désir de l'homme d'accroître sans cesse

son bonheur, c'est-à-dire des causes individuelles et psychologiques.

M. Durkheim le Conteste — par un raisonnement dont les éléments sont empruntés à l'idée qu'il se fait personnellement de la nature de l'homme. A chaque moment de l'histoire, dit-il, il y a un maximun de bonheur comme un maximun d'activité, déterminé par le degré de développement physique et moral de l'homme. Tout ce qui va au delà de cette mesure, laisse indifférent ou fait souffrir. Nos pères n'étaient pas aptes à goûter nos plaisirs ni les raffinements de notre civilisation. S'ils se sont tant tourmentés pour accroître la puissance productive du travail, ce n'est pas pour conquérir des biens, pour eux sans valeur ; il leur eût fallu, pour les apprécier, contracter des goûts et des habitudes qu'ils n'avaient pas, c'est-à-dire changer leur nature. Ils l'ont fait, il est vrai, comme le montre l'histoire des transformations de l'humanité. Mais M. Durkheim n'admet pas que les hommes se soient transformés afin de devenir plus heureux ; car « un changement d'existence constitue toujours une érise douloureuse; ces métamorphoses coûtent beaucoup, pendant longtemps, sans rien rapporter. Ceux qui les inaugurent n'en ont que la peine ; par conséquent, ce n'est pas l'attente d'un plus grand bonheur qui les entraîne dans une telle entreprise. »

Est-il vrai d'ailleurs que le bonheur de l'individu s'accroisse avec le progrès ? Rien n'est plus douteux, répond M. Durkheim qui donne, cette fois, à l'appui de son opinion, une preuve « plus objective ». Le seul fait expérimental qui démontre que la vie est généralement bonne, c'est, dit-il, que la très grande généralité des hommes la préfère à la mort. On peut être certain, là où l'instinct de conservation perd de son énergie, que la vie perd de ses attraits. Si nous possédions un fait objectif et

mesurable qui traduisît les variations d'intensité par lesquelles passe ce sentiment suivant les sociétés, nous pourrions du même coup mesurer celles du malheur moyen dans ces mêmes milieux. Ce fait, nous l'avons : c'est le nombre des suicides. S'ils s'accroissent, c'est que l'instinct de conservation perd du terrain. Or le suicide n'apparaît guère qu'avec la civilisation ; il est à l'état endémique dans les peuples civilisés; les chiffres augmentent régulièrement depuis un siècle. « La marée montante des morts volontaires prouve que le bonheur général de la société diminue. Il n'y a donc aucun rapport entre les variations du bonheur et les progrès de la division du travail. »

Première conclusion: « Pour expliquer les transformations par lesquelles ont passé les sociétés, il ne faut pas chercher quelle influence elles exercent sur le bonheur des hommes, puisque ce n'est pas cette influence qui les a déterminées. »

Cependant, le désir de devenir plus heureux est le seul mobile individuel qui eût pu rendre compte du progrès. C'est donc en dehors de l'individu, dans le miheu qui l'entoure^ que se trouvent les causes déterminantes de l'évolution soiciale. Si les sociétés changent et s'il change, c'est que le milieu change. D'autre part, comme le milieu physique est relativement constant, il ne peut pas expliquer cette suite ininterrompue de changements. Par conséquent, c'est dan§ le milieu social qu'il faut aller en chercher les conditions originelles; les variations qui s'y produisent provoquent celles par lesquelles passent la société et les individus.

Il en est deux qui ont déterminé les progrès de la division du travail.

D'abord, la division du travail progresse d'autant plus que les rapports sociaux entre les individus deviennent

plus nombreux. M. Durkheim appelle densité dynamique ou morale ce rapprochement des individus et le commerce actif qui en résulte.

En outre, les relations intra-sociales seront d'autant plus nombreuses que le chiffre total des membres de la société — c'est-à-dire le volume social — devient plus considérable.

En deux mots : « La division du travail varie en raison directe du volume et de la densité des sociétés ». Si elle progresse d'une manière continue au cours du développement social, c'est que les sociétés deviennent régulièrement plus denses et très généralement plus volumineuses D'ordinaire, ajoute-t-il, on ne voit guère dans cet état des sociétés que le moyen par lequel la division du travail se développe et non la cause de ce développement. On fait dépendre ce dernier d'aspirations individuelles vers le bien-être et le bonheur, aspirations qui peuvent se satisfaire d'autant mieux que les sociétés sont plus étendues et plus condensées. Nous disons, insistet-il, non que la croissance et la condensation des sociétés permettent, mais qu'elles nécessitent une division plus grande du travail. Ce n'est pas un instrument par lequel celle-ci se réalise; c'en est la cause déterminante.

Comment se représenter la manière dont cette double cause produit son effet?

« Tout se passe mécaniquement. » Si le travail se divise davantage à mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses et plus denses, c'est que la lutte pour la vie y est plus ardente. La division du travail est un résultat de cette lutte; elle en est un dénouement adouci. Grâce à elle, les rivaux ne sont pas obligés de s'éliminer mutuellement; elle fournit à un plus grand nombre les

moyens de survivre, dans les conditions nouvelles d'existence qui leur sont faites.

On objecte : Une fonction ne peut se spécialiser que si cette spécialisation correspond à quelque besoin de la société ; un progrès ne peut s'établir d'une manière durable que si les individus ressentent réellement le besoin de produits plus abondants ou de meilleure qualité. D'où peuvent venir ces exigences nouvelles?

M. Durkheim réplique: Elles sont un effet de cette même cause qui détermine lesi progrès de la division du travail. Ceux-ci sont dus à l'ardeur plus grande de la lutte. Or une lutte plus violente ne va pas sans un plus grand déploiement de forces et sans de plus grandes fatigues. Pour que la vie se maintienne, la réparation doit être proportionnée à la dépense ; il faut une nourriture plus abondante et plus choisie. La vie cérébrale se développe en même temps que la concurrence devient plus vive ; un cerveau plus volumineux et plus délicat a d'autres exigences qu'un encéphale plus grossier: les besoins intellectuels s'accroissent. Tous ces changements sont produits mécaniquement par des causes nécessaires : l'humanité se trouve, sans l'avoir voulu, apte à recevoir une culture plus intense et plus variée. Cependant, au moment même où l'homme est en état de goûter ces jouissances nouvelles, il les trouve à sa portée, parce que la division du travail s'est en même temps développée et qu'elle les lui fournit. Sans qu'il y ait à cela la moindre harmonie préétablie, ces, deux ordres de faits se rencontrent, tout simplement parce qu'ils sont des effets d'une même c,ause. —

Du même coup, M. Durkheim se félicite d'avoir déterminé « le facteur essentiel de ce qu'on appelle la civilisation ». Celle-ci est aussi une conséquence nécessaire des

ciiangeménts qui se produisent dans le volume et dans la densité des sociétés. Du moment que le nombre des individus entre lesquels des relations sociales sont établies est plus considérable, ils ne peuvent se maintenir que s'ils se spécialisent, travaillent davantage, et surexcitent leurs facultés. De cette stimulation générale résulte inévitablement un plus haut degré de culture. De ce point de vue, la civilisation apparaît donc, non comme un but entrevu et désiré, mais comme l'effet d'une cause, comme le résultat nécessaire d'un état donné. Les hommes marchent parce qu'il faut marcher; la pression plus ou moins forte qu'ils exercent les uns sur les autres, suivant qu'ils sont plus ou moins nombreux, détermine la vitesse de la marche. Ce ne sont pas les services que la civilisation rend qui la font progresser; elle se développe parce qu'elle ne peut pas ne pas se développer.

Fort de cet essai d'explication sociologique et mécaniste, M. Durkheim dira, dans ses Règles de la méthode:

« L'origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social interne. L'effort principal du sociologue devra tendre à découvrir les différentes propriétés de ce milieu qui sont susceptibles d'exercer une action sur le cours des phénomènes sociaux. Jusqu'à présent, nous avons trouvé deux séries de caractères qui répondent d'une manière éminente à cette condition : le nombre des unités sociales ou le volume de la société; et le degré de concentration morale de la masse ou la densité dynamique. Il s'en faut, ajoute -t-il, que nous croyions avoir trouvé toutes les particularités du milieu social qui sont susceptibles de jouer un rôle dans l'explication des faits so-

ciaux. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que ce sont les seules que nous ayons aperçues et que nous n'avons pas été amené à en rechercher d'autres. »

Tout en faisant du miheu social le « facteur déterminant de l'évolution collective » ; tout en prétendant que, « si elle rejette cette conception, la sociologie est dans l'impossibilité d'établir aucun rapport de causalité», M. Durkheim reconnaît, incidemment, l'action de facteurs différents.

« Nous n'entendons pas dire, déclare-t-il dans les Règles delà méthode, que les tendances, les besoins, les désirs des hommes n'interviennent jamais, d'une manière active, dans l'évolution sociale. Il est, au contraire, certain qu'il leur est possible, suivant la manière dont ils se portent sur les conditions dont dépend un fait, d'en presser ou d'en contenir le développement. » Ainsi dans l'explication des progrès constants de la division du travail social il faut, malgré tout, reconnaître un « rôle important » à cette tendance qu'on appelle « l'instinct de conservation ». —

Dans une étude sur les Représentations individuelles et les représentations collectives, il fait une autre réserve. On sait que, d'après lui, la société a pour substrat l'ensemble des individus associés. Le système qu'ils forment en s'unissant, — et qui varie suivant leur nombre, leur disposition sur la surface du territoire, la nature et le nombre des voies de communication, — constitue la base sur laquelle s'élève la vie sociale. Les représentations qui en sont la trame se dégagent des relations qui s'établissent entre les individus ainsi combinés.

Mais, « tout en résidant dans le substrat collectif, la vie collective ne s'y absorbe pas. Elle en est, à la fois, dépendante et distincte. Sans doute la matière première de toute

conscience sociale est étroitement en rapport avec le nombre des éléments sociaux, la manière dont ils sont groupés et distribués, c'est-à-dire avec la nature du substrat. Mais, une fois qu'un premier fond de représentations s'est ainsi constitué, elles deviennent des réalités partiellement autonomes qui vivent d'une vie propre. Elles ont le pouvoir de former entre elles des synthèses de toutes sortes, déterminées par leurs affinités naturelles et non par l'état du milieu au sein duquel elles évoluent. Par conséquent, les représentations nouvelles, qui sont le produit de ces synthèses, sont de même nature : elles ont pour causes prochaines d'autres représentations collectives, non tel ou tel caractère de la structure sociale. C'est dans l'évolution religieuse que se trouvent peut-être les plus frappants exemples de ce phénomène. Cette végétation luxuriante de mythes et de légendes, tous ces systèmes théogoniques, cosmologiques que construit la pensée religieuse, ne se rattachent pas directement à des particularités déterminées de morphologie sociale. Il y a, conclut M. Durkheim, toute une partie de la sociologie qui devrait rechercher les lois de l'idéation collective et qui est encore tout entière à faire. »

V. Pour faire la preuve de l'existence, entre deux faits sociaux, d'une relation causale, il faut, de préférence, recourir au procédé, connu en logique sous le nom de « méthode des variations concomitantes ».

Quand deux phénomènes varient régulièrement l'un comme l'autre, il est certain qu'il existe entre eux une relation. L'un est la cause de l'autre; ou ils sont tous deux des effets d'une même cause ; ou un troisième phénomène, intercalé, est l'effet du premier et la cause du second.

Stuart Mill considérait qu'une induction rigoureuse est, en sociologie, presqu'impossible, la complexité de la vie sociale faisant qu'un résultat est généralement dû à l'action de plusieurs facteurs.

M. Durkheim, revendiquant pour la sociologie le caractère scientifique, oppose à Mill ce postulat : « A un même effet correspond toujours une même cause ». Dans les cas où l'on prétend observer une pluralité de causes, cette pluralité est simplement apparente ou bien l'unité extérieure de l'effet recouvre une réelle pluralité ; si, par exemple, le suicide dépend de plus d'une cause, c'est que, en réalité, il y a plusieurs espèces de suicides.

Dans son étude sur Le Suicide, M. Durkheim emploie la méthode des variations concomitantes. Concluant des données de la statistique que chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires, il recherche les causes de cette prédisposition. Pour les découvrir, il se demande quels sont les états des différents milieux sociaux (confession religieuse, famille, société politique, groupes professionnels) en fonction desquels varie le taux des suicides. — Sa conclusion est que le suicide varie en raison inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu.

VI. Il ne suffit pas, pour comprendre les institutions sociales d'aujourd'hui, de les observer. On ne connaît pas la réalité sociale, si l'on en ignore la substructure; il faut savoir comment elle s'est faite, c'est-à-dire avoir suivi dans l'histoire la manière dont elle s'est progressivement composée.

Décrire l'évolution d'une idée ou d'une institution, ce n'est pas encore l'expliquer. Quand nous savons dans quel

ordre se sont succédé les phases qu'elle a traversées, nous ne connaissons pas quelles en sont les causes ni la fonction. Cette connaissance, qui lui importe, le sociologue l'acquerra par l'emploi de la méthode des variations concomitantes : pour découvrir les conditions dont dépend une institution, il notera ses variations successives et cherchera ensuite les faits concomitants qui ont varié de même.

Mais pour établir avec rigueur un rapport de causalité, il faut pouvoir observer dans des circonstances différentes les phénomènes entre lesquels il est présumé. Si l'on se renfermait dans l'étude d'un seul peuple, on n'aurait pour matière de la preuve qu'un seul couple de courbes parallèles, à savoir celles qui expriment la marche historique du phénomène considéré et de la cause conjecturée, mais dans cette unique société. Il faut faire entrer en ligne de compte plusieurs peuples de même espèce. D'abord on peut voir si, chez chacun d'eux pris à part, le même phénomène évolue dans le temps en fonction des mêmes conditions. Puis on peut établir des comparaisons entre ces divers développements.

Ce n'est pas tout. Le procédé ne vaut que pour les phénomènes qui ont pris naissance pendant la vie des peuples comparés. Or, une société ne crée pas de toutes pièces son organisation ; elle la reçoit, en partie, toute faite de celles qui l'ont précédée. Les éléments nouveaux que nous avons introduits dans le droit domestique, le droit de propriété, la morale, depuis le commencement de notre histoire, sont relativement p^u nombreux et peu importants, comparés à ceux que le passé nous a légués. L'histoire comparée des grandes sociétés européennes ne saurait nous apporter beaucoup de lumière sur les origines de la famille, du mariage, de la propriété, etc., ni sur les éléments dont

ces institutions sont composées. Il faut remonter plus haut. S*agit-il, par exemple, de l'organisation domestique? On constituera d'abord le type le plus rudimentaire qui ait jamais existé, pour suivre ensuite pas à pas la manière dont il s'est progressivement compliqué. En un mot : « on ne peut expliquer un fait social de quelque complexité qu'à condition d'en suivre le développement intégral à travers toutes les espèces sociales ».

« La condition préalable et nécessaire du progrès de la « physique morale », dit de son côté M. Lévy-Briihl, est l'exploration méthodique, par l'histoire, des faits sociaux du passé, et, en même temps, l'observation des sociétés existantes qui représentent peut-être des stades plus anciens de notre propre évolution, et sont ainsi, au regard de nous, comme du passé vivant » (p. 127).

VII. Il est pratiquement impossible d'observer la forme qu'a prise une institution chez tous les peuples de la terre sans exception ; par la force des choses on s'en tient à quelques nations, et l'on fait abstraction des autres; si consciencieuses soient-elles, les comparaisons pèchent nécessairement par des dénombrements imparfaits. Le seul moyen de remédier à cet inconvénient est de faire une classification des sociétés humaines: si on les avait réduites à quelques types, il suffirait d'observer chez chacun d'eux le phénomène que l'on voudrait étudier. — « Une branche de la sociologie est consacrée à la constitution des espèces sociales et à leur classification. »

Y a-t-il des espèces sociales? — Il doit y en avoir, répond M.Durkheim: « Un même élément ne peut se composer avec lui-même et les composés qui en résultent ne peuvent, à leur tour, se composer entre eux que suivant

tin nombre de modes limité, surtout quand les éléments composants sont peu nombreux ; la gamme des combinaisons possibles est finie et la plupart doivent se répéter. Or les sociétés ne isont que des oombinaisons différentes d'une seule et même société originelle. Donc il y a des espèces sociales, tout comme il y a des espèces biologiques. »

Entre les deux, il y a toutefois des différences. En biologie, les espèces ont plus de fixité ; les caractères spécifiques sont nettement définis et peuvent être déterminés avec précision.

Dans le règne social, les attributs distinctifs d'une espèce se modifient et se nuancent à l'infini sous l'action des circonstances; aussi, quand on veut les atteindre, une fois qu'on a écarté toutes les variantes qui les voilent, n'obtient-on souvent qu'un résidu assez indéterminé. Il en résulte que le type spécifique, au delà des caractères les plus généraux et les plus simples, ne présente pas de contours aussi définis qu'en biologie.

Dans les Règles de la méthode, M. Durkheim se défend d' « exécuter une classification des sociétés », — problème trop complexe (^). Il se borne à énoncer le principe d'après lequel il propose de distinguer les types sociaux.

Il lui paraît «peu scientifique» de classer les sociétés «d'après leur état de civilisation ». Ses raisons sont intéressantes à noter. D'abord, dans ce système, on pourrait se trouver obligé d'attribuer une seule et même société à une pluralité d'espèces, suivant les degrés de civilisation

1. Dans y Introduction à la sociologie de la famille, il distinguait « deux grands types sociaux dont toutes les sociétés passées et présentes ne sont que des variétés: d'une part, les sociétés inorganisées ou amorphes qui s'échelonnent de la horde de consanguins à la cité; de l'autre, les Etats proprement dits qui commencent à la cité pour finir aux grandes nations contemporaines ».

qu'elle a progressivement parcourus. La France, par exemple, a commencé par être agricole, pour passer ensuite à l'industrie des métiers et au petit commerce, puis â la manufacture et enfin à la grande industrie. Or, « une même société ne peut pas plus changer de type au cours de son évolution, qu'un animal ne peut changer d'espèce pendant la durée de son existence individuelle. De pareilles transmutations sont contradictoires avec la notion même d'espèce ». — En second lieu on peut bien classer ainsi des états sociaux, non des sociétés; et ces états sociaux, ainsi détachés du substrat permanent qui les relie les uns aux autres, restent en l'air. C'est l'analyse de ce substrat, et non de la vie changeante qu'il supporte, qui seule peut fournir les bases d'une classification rationnelle. L'état économique, technologique, etc., présente des phénomènes trop instables et trop complexes. — Enfin il est très possible qu'une même civilisation industrielle, scientifique, artistique se rencontre dans des sociétés dont la « constitution congénitale » est très différente : le Japon pourra nous emprunter nos arts, notre industrie, notre organisation politique ; il ne laissera pas d'appartenir à une autre espèce sociale que la France et l'Allemagne.

Faut-il, en vue de les classer, observer les sociétés ; voir par où elles concordent et par où elles divergent ; et, suivant l'importance relative des similitudes et des divergences, former les groupes ?

M. Durkheim préfère une autre méthode.

Une société, ainsi raisonne-t-il, est un composé; ses parties constitutives sont des sociétés plus simples qu'elle. Or la nature de tout composé dépend des éléments composants et de leur mode de combinaison. Il faut donc

partir de la société la plus simple qui ait jamais existé, et suivre la manière dont cette société se compose avec elle-même et dont ses composés se composent entre eux. La société la plus simple est celle qui est réduite à un segment unique, agrégat qui se résout immédiatement en individus juxtaposés atomiquement : c'est la horde, le protoplasme du règne social. La horde n'est peut-être pas une réalité historique, mais M. Durkheim en postule l'existence et en fait la souche d'où sont sorties toutes les 'espèces sociales. Posée la notion de la horde, on a, dit-il, le point d'appui nécessaire pour construire l'échelle complète des types sociaux. On distinguera autant de types fondamentaux qu'il y a de manières, pour la horde, de se combiner avec elle-même en donnant naissance à des sociétés nouvelles et, pour celles-ci, de se combiner entre elles : sociétés polysegmentaires simples; sociétés polysegmentaires simplement composées; doublement composées, etc.

Une fois les types constitués, il y aura lieu de distinguer, dans chacun d'eux, des variétés différentes, selon que les sociétés segmentaires, qui servent à former la société résultante, gardent une certaine individualité, ou bien, au contraire, sont absorbées dans la masse totale. On reconnaîtra qu'il se produit une coalescence complète des segments à ce signe que cette composition originelle de la société n'affecte plus son organisation administrative et politique.

En résumé : « On commencera par classer les sociétés d'après le degré de composition qu'elles présentent, en prenant pour base la société parfaitement simple ou à segment unique ; à l'intérieur de ces classes, on distinguera des variétés différentes suivant qu'il se produit ou non une coalescence complète des segments initiaux. »

5. Les relations de la sociologie avec les sciences voisines.

En possession d'un domaine, qu'elle prétend exploiter avec ses instruments propres, la sociologie prend rang de science autonome.

Du coup se pose le problème de ses relations extérieures.

Quel sera son modus vivendi avec les puissances limitrophes?

I. Avec la psychologie. — Nous avons assisté à la bataille livrée par M. Durkheim pour l'indépendance de la sociologie.

Une société, n'a-t-il cessé de répéter, est une réalité, spécifiquement différente des individus qui la forment. Donc la sociologie a un objet distinct et elle ne doit plus demander à la connaissanoe de la nature humaine individuelle l^explication des phénomènes delà vie collective {^).

C'est, jusque-là, la lutte pour l'émancipation.

Mais déjà, par moments, non contente d'une sécession honorable, la sociologie aspire à dominer à son tour.

L'être social dont on a commencé par dire qu'il est une; réalité sui generis, est, ajoute-t-on, vivant et agissant. Il pense à sa manière et veut à sa façon, mais toujours avec une force impérieuse. Par une contrainte incessante il s'impose. Les individus le subissent ; ils sont comme une cire molle que la main de l'artiste moule à son gré.

Ecoutez :

« Les natures individuelles ne sont que la matière indéterminée que le facteur social détermine et transforme. Certains états psychiques — tels que la religiosité, la jalousie sexuelle, la piété filiale, l'amour paternel — loin

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