Voir plus haut, pages 24 et
Morale et sociologie. 7
d'être des inclinations inhérentes à la nature humaine, résultent de l'organisation collective» [^). {Règles, p. 130-132).
« Presque tout ce qui se trouve dans les consciences individuelles, vient de la société.» (Dû', du trav. p. 342). Même, nous dit-on, « si l'homme est un animal raisonnable, c'est qu'il est un animal sociable » {Ibid. p. 339).
La conclusion ? « Quelques progrès que fasse la psychophysiologie, elle ne pourra jamais représenter qu'une fraction de la psychologie, puisque la majeure partie des phénomènes psychiques ne dérivent pas de causes organiques... Tous les faits dont on ne peut trouver l'explication dans la constitution des tissus dérivent des propriétés du milieu social... La vaste région de la conscience dont la genèse est inintelligible par la seule psycho-physiologie, relève d'une autre science positive qu'on pourrait appeler la socio-psychologie. » {Div. du trav. soc. p. 340).
M. Lévy-Brûhl voit plus nettement la conséquence : «La considération de l'individu peut suffire pour l'étude des phénomènes qui doivent être examinés surtout dans leurs rapports avec leurs antécédents et concomitants physiologiques (sensations, perceptions, plaisirs et douleurs organiques, etc.). Mais la connaissance scientifique des fonctions mentales supérieures (imagination, langage, intelligence) ne saurait être obtenue sans le secours des sciences sociologiques. Il faut renverser le procédé, usité jusqu'à présent, dans l'étude du développement de ces fonctions. « Au lieu d'interpréter les phénomènes sociaux à l'aide de la psychologie courante, ce serait au contraire la connaissance scientifique — c*est-à-dire sociologique —
1. « L'organisation sociale des rapports de parenfé a déterminé les sentiments respectifs des parents et des enfants ;ceux-ci eussent été tout autres si la structure sociale avait été différente.» (Div.du trav., p. 341).
de ces phénomènes qui nous procurerait peu à peu une psychologie plus conforme à la diversité réelle de l'humanité présenteet passée. La psychologie de l'avenir sera fondée sur l'analyse des mœurs et des institutions où se -sont objectivés les sentiments et les pensées, dans les diverses sociétés humaines. » (pages 78 et 127. j
M. Durkheim n'est pas toujours aussi catégorique : « On se méprendrait sur notre pensée si l'on concluait que la sociologie, suivant nous, doit ou même peut faire abstraction de l'homme et de ses facultés. Les caractères généraux de la nature humaine entrent dans le travail d'élaboration d'où résulte la vie sociale. » Aussi, pratiquement, l'étude des faits psychiques lui semble-t-elle indispensable au sociologue. La vie individuelle peut, au moins, « faciliter l'explication » de la vie collective. Une culture psychologique constitue pour le sociologue une «propédeutique nécessaire », mais il ne doit demander à la science de l'individu qu'une << préparation générale » et d' « utiles suggestions ». {Règles, p. 136.)
A ce propos, M. Durkheim s'est demandé incidemment s'il n'y aurait pas lieu de créer une psychologie générale, synthèse de la psychologie individuelle et de la psychologie sociale (^). {Règles, préface de la seconde édition;.
« Les faits sociaux sont produits par une élaboration sui gêner is de faits psychiques. Cette élaboration n'est pas sans analogies avec celle qui se produit dans chaque conscience individuelle. » N'y aurait-il pas «certaines lois abstraites communes aux deux règnes?» Ne peut-on « con-
1. Tout en insistant sur la distinction nécessaire entre la sociologie et la biologie, il signale de même, en passant, la possibilité de dégager un jour les caractères vraisemblablement communs à l'organisation sociale et à l'organisation animale. ÇReprés. indiv. et collectives, p. 273).
cevoir la possibilité d'une psychologie toute formelle qui serait une sorte de terrain commun à la psychologie individuelle et à la sociologie ? »
Mais, d'une part, tout ce que nous savons sur la manière dont se combinent les idées individuelles se réduit à quelques propositions très vagues que l'on appelle lois de l'association des idées. Et quant aux lois de l'idéation collective, elles sont encore plus complètement ignorées. Dans l'état actuel de nos connaissances, la question soulevée ne saurait donc recevoir de solution catégorique.
IL Avec rhistoire. — L'histoire et la sociologie s'opposent-elles l'une à l'autre ou se confondent-elles?
Cela dépend.
Tant que l'histoire « reste dans le particulier », elle est distincte de la sociologie. Tout occupé à marquer à chacun des phénomènes sa place dans le temps, l'historien perd de vue ce qu'ils ont de semblable. Pour lui, les sociétés constituent autant d'individualités hétérogènes, chaque peuple ayant sa physionomie, et l'histoire n'est qu'une suite d'événements qui s'enchaînent sans se reproduire.
Le rôle du sociologue est de rapprocher les phénomènes, même quand ils seraient séparés par de longs intervalles de temps; de les comparer; d'en dégager les caractères communs.
Mais « dès qu'elle compare, l'histoire devient indistincte de la sociologie ». Or l'histoire ne peut être une science que dans la mesure oii elle explique, et l'on ne peut expliquer qu'en comparant. Par conséquent, bien loin qu'elles soient en antagonisme, les deux disciplines tendent naturellement l'une vers l'autre, et tout fait prévoir qu'elles sont appelées à se confondre en une discipline commune.
En attendant ce rapprochement, il faut pratiquer l'entr'aide.
L'histoire doit fournir à la sociologie la matière de ses recherches (^). Elle est la source principale de l'investigation sociologique. « Sans les sciences historiques, dit M. Lévy-Briihl, l'effort pour établir des lois sociologiques resterait vain. »
D'autre part, le sociologue facilitera à l'historien l'explication des faits concrets. Il le guidera dans ses inductions et dans ses hypothèses, en le renseignant sur la nature des sociétés, de leurs organes et de leurs fonctions.
III. Avec les autres sciences sociales. — Bien plus délicate à définir est la position de la sociologie à l'égard des autres sciences sociales.
La sociologie serait-elle une science unique, à créer de toutes pièces, qui, sans souci des disciplines existantes et faisant table rase de leurs résultats, se donnerait la tâche gigantesque d'étudier à nouveau les multiples aspects de la vie collective et le vaste ensemble des faits sociaux du passé et du présent ?
Cette conception, qui semble être celle de Stuart Mill dans sa Logique, est chimérique.
Il est impossible à une seule et même science de maîtriser une matière d'une telle diversité. La « réalité sociale » est un monde infini dont chaque partie est assez vaste pour servir de matière à toute une science. Et ainsi la science générale et unique, à laquelle Stuart Mill donnait le nom de sociologie, se résout forcément en une multitude de branches distinctes. —
Faut-il, ayant égard à l'existence de disciplines parti-