‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 27 sur 186 · Voir plus haut, page · texte numérisé non relu

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M. Durkheim s'est d'ailleurs défendu, du moins à l'origine, d'esquisser le plan de la sociologie — « opération stérile, dit-il, si elle n'est pas faite par une main de génie. » Une science est une sorte d'organisme ; on peut observer comme elle est formée, mais non lui imposer tel ou tel plan de composition parce qu'il satisfait mieux la logique ; elle se divise d'elle-même à mesure qu'elle se constitue. Au surplus, toute classification prétendument définitive serait arbitraire ; les cadres doivent rester ouverts aux acquisitions ultérieures.

De ce que la sociologie a le même objet que les sciences dites historiques et sociales, résulte-t-il qu'elle se confond avec ces dernières? N'est-elle que le terme générique qui sert à les désigner collectivement? Non. Le rapprochement des sciences sociales sous une commune rubrique implique et indique un changement radical dans la méthode et l'organisation de ces sciences.

Pour devenir des branches de la sociologie, les sciences- sociales particulières doivent être des sciences positives. La notion de « loi natunelle » étendue par Comte au règne social en général, doit pénétrer dans le détail des faits ; il s'agit, pour le sociologue, de l'acclimater dans ces recherches spéciales d'où elle était primitivement absente et où elle ne peut s'introduire sans y déterminer une complète rénovation.

En vérité, au cours de ces cinquante dernières années, les spécialistes, d'eux-mêmes, ont commencé à s'orienter dans un sens sociologique. Les historiens se sont attachés à l'étude comparée des institutions. L'ancienne économie politique s'est transformée sous l'influence des fondateurs de l'économie nationale, du . socialisme de la chaire, de

l'école historique. Des disciplines nouvelles se sont fondées ou développées : la statistique, l'anthropologie ou l'ethnographie d'une part; la science ou histoire des civilisations de l'autre. Implicitement ou explicitement, ces diverses entreprises scientifiques reposent toutes sur ce principe que les phénomènes sociaux obéissent à des lois et que ces lois peuvent être déterminées. Pour que la sociologie devienne une science vraiment positive, il suffit donc de développer un certain nombre des sciences existantes dans le sens où elles tendent spontanément.

Toutefois, si réelle que soit cette évolution spontanée, Ce q'ui reste à faire ne laisse pas d'être considérable.

D'abord, sous l'influence de la sociologie, la classification des sciences spéciales est appelée à se transformer. Elles se sont constituées indépendamment les unes des autres; la matière sociale n'a pas été répartie entre elles d'une manière méthodique, d'après un plan réfléchi ; il en est résulté des confusions et des distinctions irrationnelles. Des phénomènes disparates sont réunis sous une même rubrique ; des phénomènes de même nature partagés entre des sciences différentes. Ainsi la Vôlkerku7ide des Allemands comprend à la fois des études sur les mœurs, sur les croyances et les pratiques religieuses, sur l'habitation, sur la famille, sur certains faits économiques. Inversement, la géographie qui étudie les formes territoriales des Etats, l'histoire qui retrace l'évolution des groupes ruraux ou urbains, la démographie qui étudie tout ce qui concerne J a distribution de la population, devraient être réunies sous le nom de morphologie sociale (^).

1. M. Durkheim souhaite de même que la sociologie criminelle et la statistique morale soient réunies sous le nom de pragmatologie. — Voir dans VAnnée sociologique les divisions et subdivisions, parfois remaniées, de la Sociologie.

Ensuite, ce que la sociologie apporte surtout avec elle, c'est le sentiment, que tous les faits, si divers, étudiés jusqu'à présenr par des spécialistes indépendants les uns des autres, non seulement sont solidaires au point de ne pouvoir être compris si on les isole les uns des autres, mais sont, au fond, de même nature, c'est-à-dire des manifestations variées d'une même réalité qui est la réalité sociale. C'est pourquoi, les différentes sciences sociales, ayant pour objet des phénomènes de même espèce, doivent pratiquer une même méthode. Le principe de cette méthode, c'est que les faits religieux, juridiques, moraux, économiques, doivent tous être traités conformément à leur nature, c'est-à-dire comme des faits sociaux. Soit pour les décrire, soit pour les expliquer, il faut les rattacher à un milieu social déterminé, à un type défini de société, et c'est dans les caractères constitutifs de ce type qu'il faut aller chercher les causes déterminantes du phénomène considéré.

Or la société n'est que bien rarement considérée par les spécialistes comme la catise déterminante des faits dont elle est le théâtre. Même le principe de l'interdépendance des faits sociaux, bien qu'assez facilement admis dans la théorie, est loin d'être efficacement mis en pratique. Aussi, bien que les sciences sociales particulières tendent à s'orienter dans un sens sociologique, cette orientation reste encore indécise. Travailler à la préciser, à l'accentuer, à la rendre plus consciente, telle est, pense M. Durkheim, la tâche actuelle du sociologue.

Et ^insi nous apparaît finalement le caractère vrai de la sociologie telle que la conçoit M. Durkheim: elle n'est pas une science, mais une méthode.

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