‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 28 sur 186 · I. La science des mœurs · texte numérisé non relu

I. La science des mœurs

« La science positive de la morale est une branche de la sociologie. » Cela signifie que son objet rentre dans la catégorie des faits dits sociaux et qu'il doit désormais être étudié d'après la méthode sociologique.

Quel est cet objet et comment les règles générales de la méthode doivent-elles y être appliquées? Quels sont les postulats de la science nouvelle et quels problèmes va-t-elle entreprendre de résoudre?

I. L'objet de la science des mœurs, ce sont « les faits moraux ». Pour les reconnaître parmi les autres faits sociaux, il faut les définir « d'après quelque signe extérieur et visible ».

Ce signe, pour M. Durkheim, c'est la sanction dont certaines règles de conduite sont munies. Généralement on dit; que ce qui distingue les règles morales, c'est qu'elles sont obligatoires ; mais la réalité d'une obligation n'est certaine que si elle se manifeste au dehors; la sanction est le symbole objectif de robligation. « Tout fait moral consiste donc dans une règle de conduite sanctionnée (^). »

1. Bibliographie. Outre les publications déjà citées: A. Bayet, La morale scientifique, Paris, 1905. — E. Durkheim, La détermination du fait moral (Bulletin de la Société française de philosophie, t. VI), Paris, 1906. — L. Lévy-Bruhl, La morale et la science des mœurs (Revue philosophique, t. LXII), Paris, 1906.

2. C'est la définition donnée par M. Durkheim dans l'Introduction de la Division du travail social. Dans une thèse développée devant la Société française de philosophie, il signale comme ca-

Les faits moraux sont-ils tous compris dans cette définition ? N'y a-t-il pas en morale des actes, louables sans être obligatoires ; un libre idéal qu'on n'est pas tenu d'atteindre ; une sphère qui dépasse le devoir ? Certes il y a des actes, objet de l'admiration et qui dérivent d'habitudes et de tendances acquises dans la pratique de la vie morale. Mais s'il est vrai qu'ils ne sont pas obhgatoires, commandés par une règle impérative, on ne peut les considérer comme moraux. « Il serait contraire à toute méthode de réunir sous une même rubrique des actes qui sont astreints à se conformer à une règle préétablie et d'autrej qui sont libres de toute réglementation. Cette activité sui generis est l'esthétique de la vie morale. »

Par contre, si l'on s'en tient à la définition donnée, « tout le droit entre dans la moriale. » M. Durkheim croit en effet les deux domaines trop intimement unis pour pouvoir être séparés. Les deux ordres de phénomènes relèvent d'une seule et même science. Il y a tout au plus une différence dans la manière dont les sanctions sont administrées. Les sanctions morales sont appliquées par chacun et par tout le monde ; les sanctions juridiques, par des corps définis et constitués. Les unes sont diffuses ; les autres, organisées. Est strictement morale «toute règle de conduite à laquelle est attachée une sanction répressive diffuse. »

II. « La sociologie morale, disait M. Durkheim dans la leçon d'ouverture de son Cours, se propose d'étudier les maximes et les croyances morales comme des phénomènes naturels dont elle cherche les causes et les lois. » Il sup-

ractères distinctifs du fait moral 1» l'obligation, 2» une certaine désirabilité.

pose donc qu'il y a une nature ou une réalité morale et qu'elle est soumise à des lois.

L'objectivité de la réalité morale est incontestable. Tout homme vivant dans une certaine société y trouve organisé un système de règles impératives ou prohibitives. Ces règles, qui prennent l'aspect de devoirs pour sa conscience, n'en sont pas moins, par rapport à lui, une réalité qui lui préexistait et qui lui survivra. Obligations, interdictions, mœurs, lois, usages même et convenances, il lui faut se conformer à toutes ces prescriptions, sous peine de sanctions diverses, qui se font sentir par les effets qu'elles produisent et par l'intimidation qu'elles exercent.

Cette nature morale est, en outre, conçue comme soumise au déterminisme et régie par des lois constantes.

« La morale, dit M. Durkheim, est pour nous un système de faits réalisés, lié au système total du monde. Si elle est telle ou telle à un moment donné, c'est que les conditions dans lesquelles vivent alors les hommes ne permettent pas qu'elle soit autrement. »

M. Lévy-Brùhl n'est pas moins précis : « La morale d'une société est partie intégrante de l'ensemble des phénomènes solidaires entre eux qui la constituent. Etant donnés le passé d'une certaine population, sa religion, ses sciences et ses arts, ses relations avec les populations voisines, son état économique général, — sa morale est déterminée par cet ensemble de faits dont elle est fonction. A un état social entièrement défini correspond un système, plus ou moins harmonique, de règles morales entièrement définies et un seul. »

Tout le monde, observe-t-il, concède ce postulat quand il s'agit de la morale d'une civilisation exotique : personne

n'hésite à en rendre compte par les croyances religieuses, par l'état intellectuel, par l'organisation politique et économique. Il faut être logique et l'admettre aussi quand il s'agit de notre propre morale.

Cette conception déterministe implique des conséquences sur lesquelles on insiste.

D'abord il y a autant de morales que de types sociaux.

Puis l'idée d'une morale naturelle doit faire place à l'idée que toutes les morales existantes sont naturelles. Chaque société a la sienne, fonction de ses conditions d'existence et qui est précisément ce que ces conditions exigent qu'elle soit. Celle des sociétés inférieures est une morale au même titre que celle des sociétés cultivées (^). La nôtre est « précisément aussi bonne et aussi mauvaise qu'elle peut être. »

Enfin, comme il n'y a pas de civilisation tout à fait immobile, la morale d'une société donnée doit toujours être considérée comme destinée à évoluer en fonction des autres séries sociales.

1. « Pour nous, disait M. Durkheim dans son Introduction à la sociologie de la famille, nous savons que si on les prend à la lettre, les mots de supérieur et d'inférieur n'ont pas scientifiquement de sens. Pour la science, les êtres ne sont pas les uns au-dessus des autres ; ils sont seulement différents, parce que leurs milieux diffèrent. Il n'y a pas une manière d'être et de vivre qui soit la meilleure pour tous, à l'exclusion de toute autre, et par conséquent il n'est pas possible de les classer hiérarchiquement suivant qu'ils s'éloignent ou se rapprochent de cet idéal unique. Mais l'idéal pour chacun est de vivre en harmonie avec ses conditions d'existence. Or cette correspondance se rencontre également à tous les degrés de la réalité. Ce qui est bon pour les uns ne l'est donc pas nécessairement pour les autres. La famille d'aujourd'hui n'est ni plus ni moins parfaite que celle de jadis: elle est autre, parce que les circonstances sont autres. Le savant étudiera chaque type en lui-même et sa seule préoccupation sera de chercher le rapport qui existe entre les caractères constitutifs de ce type et les circonstances qui l'entourent. »

III. Les faits moraux sont, par définition, des faits sociaux: ce sont des « choses », c'est-à-dire des réalités extérieures à l'individu et dont celui-ci subit la contrainte. Par conséquent, la méthode, dont les règles ont été exposées plus haut (/), doit s'appliquer à leur étude.

Quelques points toutefois méritent une attention spéciale.

1^ I] faut viser à donner des faits moraux une représentation «objective». «C'est notre pratique, dit M. Lévy- Briihl, c'est-à-dire ce qui nous apparaît subjectivement dans la conscience comme loi obligatoire, sentiment de respect pour cette loi, pour les droits d'autrui, etc., qui, considéré objectivement, constitue, sous forme de mœurs, coutumes, lois, la réalité à étudier. »

Cette règle, qui est généralement difficile à appliquer (2), l'est surtout, on l'avoue, quand il s'agit de certains faits moraux, à savoir les sentiments. De toutes les séries de phénomènes sociaux, celle des sentiments moraux exige le plus grand effort pour être représentée id'une manière objective, c'est-à-dire indépendamment des consciences individuelles qui les éprouvent. Les sentiments qui ont accompagné les idées, les croyances, les pratiques, les institutions, ne laissent pas de traces immédiatement saisissables de leur existence. Rien ne subsiste pour en faire directement connaître l'intensité, la tonalité propre, ni même, à certains moments, la présence. Le savant est obligé de les restituer par un procédé d'induction souvent hasardeux.

2^ Les faits moraux doivent être expliqués sociologiquement : . .... ..

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