‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 29 sur 186 · Voir plus haut, i^age · texte numérisé non relu

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Aux sociologues contemporains, excepté M. Durkhcim et son école, tout ce qui est de nature morale paraît, remarque M. Lévy-Briihl, se comprendre très suffisamment par le moyen d'une interprétation psychologique. Cette interprétation se fonde sur notre connaissance présumée de la nature humaine et sur l'identité supposée de cette nature en tout temps et en tout lieu. Employé seul, le procédé conduit très facilement à l'erreur, surtout quand il s'agit .d'interpréter des croyances, des sentiments, des pratiques, des rites fort éloignés de nous ; ce sont alors nos propres états d'âme que nous introduisons à la place de ceux, très différents, qu'il faudrait retrouver i^). La méthode scientifique prescrit de chercher le sens des faits dans « une étude objective de leurs circonstances et de leurs conditions ». Il importe de trouver la genèse sociologique des obligations que la conscience nous impose ; l'étude comparée dies religions, des croyances et des mœurs, en différents temps et en différents pays, peut seule nous y aider.

3^ Le contenu de notre conscience morale qui est d'une complexité extrême, ne peut être démêlé si l'on fait abstraction de l'histoire. En effet, on ne pénètre la nature des pratiques et des croyances morales, qu'en voyant comment elles se sont élaborées. Pour comprendre le détail vivant de ce que la conscience ordonne et interdit, il faut donc se reporter à la conscience des générations précédentes, en élargissant le cercle des antécédents sociaux jusqu'à toucher à la préhistoire.

1. M. Durkheim a cherché à en donner une preuve par son étude sur Les origines de la prohibition de V inceste. (Voir plus haut, p. 62, note 1).

Eventuellement on aura recours à l'ethnographie, par exemple, dit M. Lévy-Briihl, pour l'étude génétique des sentiments moraux. « En même temps que l'on peut encore constater, de visu, dans les sociétés inférieures (i), des institutions disparues ailleurs, mais ayant laissé des traces encore visibles, comme le totémisme, on y observe aussi des sentiments moraux dont une analogie légitime peut faire admettre l'existence dans les civilisations préhistoriques. Nous trouvons là, sinon un équivalent, du moins un succédané très précieux des sociétés dont il ne nous reste rien ou à peu près rien, excepté, peut-être, des sentiments et des habitudes mentales indéchiffrables pour nous-mêmes. Par l'étude attentive des mœurs, des religions, des sentiments dans ces sociétés inférieures, nous acquérons les données les plus précieuses pour la restitution de l'état moral et mental d'une humanité relativement primitive, restitution que l'effort le plus ingénieux et le plus opiniâtre n'aurait jamais pu réaliser en partant uniquement de l'humanité observée dans les civilisations historiques. Une fois .établie, cette restitution, même sommaire, éclairerait en nous un fond de sentiments si anciens, qu'ils ne nous paraissent même pas obscurs. »

IV. Dans la pensée de ses promoteurs, la sociologie morale doit 1° établir la genèse et 2^ déterminer la fonction des faits moraux. Ils prétendent 3° pouvoir rendre compte du caractère obligatiore des prescriptions morales. Enfin M. Durkheim demande encore à la science des mœurs la solution d'un quatrième problème dont nous parlerons à propos de l'art moral.

1. Telles les sociétés aborigènes de l'Australie, certaines tribus de l'Amérique du Nord, de l'Inde, de l'Afrique, de la Polynésie, de la Mélanésie, etc.

1^ Du point de vue génétique, il s'agit de voir comment l'ensemble des prescriptions, obligations et défenses, qui constitue la morale d'une société donnée, s'est formé en fonction des autres séries de phénomènes sociaux, — car il est entendu que la morale est une fonction de toutes les autres séries sociales et que les déterminations très précises qu'elle comporte, proviennent de sa solidarité avec ces séries dans leur état présent et passé (^).

Ou plutôt, dit M. Lévy-Brùhl, le problème considéré dans sa totalité s'énonce ainsi: Etant admis par hypothèse que le processus de développement des sociétés humaines obéit partout aux mêmes lois, retrouver les stades intermédiaires que les religions, les institutions, les arts des sociétés plus élevées ont dû traverser pour arriver à leur état présent. Dans le cas particulier de la morale, le savant devra essayer de déterminer les stades par lesquels la coutume et le tabou du sauvage deviennent peu à peu la loi, dans les textes à la fois religieux et juridiques tels que le Fentateuque, et aboutissent à l'impératif catégorique du philosophe, expression abstraite de la conscience morale d'aujourd'hui qui se prend pour rationnelle.

Nous sommes encore extrêmement loin, on en convient, de pouvoir résoudre ce problème ou même d'en posséder les données positives indispensables. Dans cette série de phénomènes sociaux, nous ignorons presque tout.

La spéculation morale .scientifique ne se proposera, pendant longtemps, que des problèmes spéciaux, historiquement définis: D'où provient telle obligation, telle interdiction? Quel a été le sens de la responsabilité individuelle soit pénale, soit civile, quand elle est apparue?

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