‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 31 sur 186 · Voir plus haut, page · texte numérisé non relu

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Pour savoir quelle est, en fait, la fonction de la morale, le seul moyen est d'observer les faits moraux, ou la multitude de règles particulières qui gouvernent effectivement la conduite ; c'est d'étudier d'abord chacun des droits et des devoirs en lui-même, pour lui-même et non pour arriver d'une haleine à une définition générale de la moralité. Or cette science positive des faits moraux « est seulement en train de naître. »

Jusque-là M. Durkheim parle en sociologue conscient des exigences d'une méthode strictement scientifique.

Mais il n'est ipas resté confiné dans las régions sereines de la science impassible; il a subi l'attrait des problèmes moraux et sociaux qui préoccupent nos contemporains et ses études, toutes scientifiques dans son intention, sur la division du travail et sur le suicide, l'ont amené à constater que nos grandes sociétés modernes sont dans un état critique: elles sont malades d'individuahsme et d'anomie.

La société n'a plus une intégration suffisante ; il n'y a plus de groupes assez consistants auxquels l'individu puisse se rattacher et dont il se sente solidaire. Dans nos grands Etats, la société politique est trop loin de lui. Depuis la suppression des corporations professionnelles, il n'y a plus rien entre l'Etat et l'individu. La société religieuse a exercé jadis une bienfaisante influence, mais les conditions nécessaires à cette influence ne sont plus actuellement données : la religion empêche l'homme de penser librement: or cette mainmise sur l'intelligence individuelle est et sera de moins en moins supportée. La famille enfin n'a plus qu'une durée éphémère. Rien ne tire donc l'individu de son isolement moral.

Or une société composée d'une poussière infinie d'in-

dividus inorganisés qu'un Etat hypertrophié s'efforce d'enserrer et de retenir, constitue une véritable monstruosité sociologique. Il est inévitable qu'elle se désagrège.

L'individualisme est une des causes de la progression énorme et continue des suicides. Le lien qui rattache l'homme à la vie se relâche, parce que le lien qui le rattache à la société s'est lui-même détendu. Les raisons de vivre nous manquent; nous n'apercevons plus le sens de nos efforts.

D'autre part, l'anomie est à l'état chronique dans le monde du commerce et de l'industrie. Depuis un siècle, le progrès économique a consisté à affranchir les relations industrielles de toute réglementation. Auparavant tout un système de pouvoirs moraux avait pour fonction de les discipliner.

La religion consolait les pauvnes, par l'espérance des compensations futures; elle modérait les riches en leur rappelant que les intérêts terrestres ne sont pas le tout de l'homme. Elle a perdu la plus grande partie de son empire. Les appétits se sont trouvés affranchis de toute autorité. Du haut en bas de l'échelle, les convoitises sont soulevées. On a soif de choses nouvelles, de jouissances ignorées, de sensations innommées. C'est l'apothéose du bienêtre. La morale professionnelle n'existe plus ou se borne à des forinules indécises, à des généralités sans précision, à des prescriptions dénuées de tout caractère juridique. Les actes les plus blâmables sont si souvent absous par le succès que la limite entre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, n'a plus rien de fixe. Cette anomie morale et juridique est dans nos sociétés modiernes un facteur régulier et spécifique de suicide,s: les individus se tuent parce que leur activité est déréglée et qu'ils en souffrent.

Ils ne savent plus où s'arrêtent les besoins légitimes.

Depuis l'abolition des corps de métiers, il n'y a plus de règles qui fixent le nombre des entreprises économiques et, dans chaque branche d'industrie, la production n'est pas réglementée de manière à ce qu'elle reste au niveau de la consommation; de là les crises industrielles et commerciales et les faillites, génératrices elles aussi de suicides.

L'antagonisme croissant du travail et du capital résulte de ce que leurs rapports sont aussi dans* un état d'indétermination juridique. Aucune puissance morale ne contenant les forces en présence, c'est la loi du plus fort qui règne et l'état de guerre est chronique. L'Etat n'est pas apte à discipliner la vie profeissionnelle infiniment variée et complexe ; c'est une lourde machine qui n'est faite que pour des besognes générales et simples. Nous passons alternativement d'une réglementation autoritaire que son excès de rigidité rend impuissante, à une abstention systématique qui provoque l'anarchie. Or une telle anarchie est un phénomène morbide, puisqu'elle va contre le but même de toute société qui est de supprimer la guerre, entre les hommes, en subordonnant la loi physique du plus fort à une loi plus haute.

Le malaise dont nous souffrons atteste une alarmante misère morale. Kotre foi s'est troublée, la tradition a perdu de son empire, le jugement individuel s'est émancipé du jugement collectif. Il faut faire cesser l'anomie, contenir les égoïsmes individuels, entretenir le sentiment de la solidarité, empêcher rapplication brutale de la loi du plus fort. Bref, « notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale ».

Et voilà qu'apparaît du coup la fonction de la morale:

« si l'anomie est un mal, c'est avant tout parce que la société en sO'Uffre, ne pouvant se passer, pour vivre, de cohésion et de régularité ». Une réglementation morale ou juridique exprime essentiellement des besoins sociaux.

«La caractéristique des règles morales, dira M.Durkheim, en terminant son étude sur la Division du travail, est qu'elles énoncent les conditions fondamentales de la solidarité sociale. Le droit et la morale, c'est l'ensemble des liens qui nous attachent les uns aux autres et à la société, qui font de la masse des individus un agrégat un et cohérent. Est moral tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l'homme à compter avec autrui, à régler ses mouvements sur autre chose que les impulsions de son égoiïsme. La moralité a pour fonction essentielle de faire de l'individu la partie intégrante d'un tout. La société est donc la Qondition nécessaire de la morale. Elle n'est pas une simple juxtaposition d'individus qui apportent, en y entrant, une moralité intrinsèque ; mais l'homme n'est un être moral que parce qu'il vit en société, puisque la moralité consiste à être solidaire d'un groupe. Faites évanouir toute vie sociale et la vie morale s'évanouit du même coup, n'ayant plus d'objet où se prendre. Quant à ce qu'on appelle la « morale individuelle », si l'on entend par là un ensemble de devoirs dont l'individu serait à la fois le sujet et l'objet, qui ne le relieraient qu'à lui-même et qui, par conséquent, subsisteraient alors même qu'il serait seul, c'est une conception abstraite qui ne correspond à rien dans la réalité (^). Les devoirs de l'individu

1. De même la «morale religieuse», si l'on s'en réfère à la définition que M. Durkheim donne des phénomènes religieux: «Ce qui caractérise les croyances comme les pratiques religieuses, c'est qu'elles sont obligatoires. Or tout ce qui est obligatoire est d'origine sociale. C'est donc la société qui prescrit au fidèle les dogmes qu'il

envers lui-même sont, en réalité, des devoirs envers la société; ils correspondent à certains sentiments collectifs qu'il n'est pas plus permis d'offenser, quand l'offensé et l'offenseur sont une seule et même personne, que quand ils sont deux êtres distincts. »

M. Durkheim présente cette conclusion comme se dégageant de l'examen des faits, passés en revue dans son livre sur la Division du travail.

En réalité, elle préexistait chez lui à l'état de sentiment ou d'opinion. Feuilletez ses tout premiers écrits. Vous y lirez : «, La morale n'est rien si elle n'est pas une discipline sociale. Ce qu'elle exprime, ce sont les conditions d'existence des sociétés. La solidarité est la condition même de la vie sociale. Le droit et la morale ont pour objet d'assurer l'équilibre de la société (i). Sans vouloir disserter sur les bases dernières de l'éthique, il nous paraît incontestable que, dans la réalité, la fonction pratique de la morale est de rendre possible la société, de faire vivre les hommes ensemble sans trop de heurts et de conflits, de sauvegarder en un mot les grands intérêts collectifs (^j.»

Dans la Division du travail perce d'ailleurs le souci de démontrer une thèse préconçue : il s'agit moins de rechercher quelle est, en fait, la fonction de la division du travail que d'établir quelle doit être et dans quelles conditions devrait normalement s'exercer cette fonction. Il pose en principe que la société a besoin d'ordre, d'harmonie, de solidarité. Il constate que la solidarité due à la communauté

doit croire et les rites qu'il doit observer; et s'il en est ainsi, c'est que rites et dogmes sont son oeuvre. Les forces devant lesquelles s'incline le croyant sont des forces sociales. Les choses sacrées sont celles dont la société elle-même a élaboré la représentation. »

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