‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 51 sur 186 · Deux lois de l'évolution pénale, p · texte numérisé non relu

Deux lois de l'évolution pénale, p

5. La division du travail social, V^ éd., p. 460. 2. Le Suicide, p. 434. ^

Rappelons d'abord les idées de M. Durkheim sur la morale et sur la science de la morale.

La morale, c'est-à-dire l'ensemble des règles de conduite obligatoires dans un milieu donné, a pour fonction, en disciplinant les activités individuelles, de rendre possible la vie en commun. Elaborée par la société, elle fait partie du système de représentations et de sentiments qui forme le contenu de la conscience collective. Ses prescriptions, impératiyes et prohibitives, sont ce que les conditions du milieu social exigent et permettent qu'elles soient. La conscience collective, certes, peut se tromper: ce qu'elle impose comme moral n'est pas toujours «normal ». Mais de ce que la morale dépend étroitement et nécessairement de la mentalité collective et que chaque société, à chaque phase de son évolution, a sa mentalité propre, il résulte que l'idée d'une morale universelle ou d'un droit naturel est chimérique. Cela étant, la science de la morale ne peut consister à déduire d'un principe premier, posé comme absolu, une série de règles valables pour tous les temps et pour tous les lieux. Mais les morales existantes, qui sont des données réelles, doivent être prises pour point de départ par le savant ; il en recherchera par induction la genèse, en déterminera la fonction, et formulera éventuellement le précepte normal à rencontre de la règle pathologique en vigueur.

Il n'est pas difficile de retrouver la source inspiratrice de la plupart de ces idées.

Schaeffle a fourni la conception sociologique de la morale; les économistes avec M. Wundt ont ébranlé ce qu'il pouvait rester à M. Durkheim de foi dans le droit naturel; M. Wundt lui a suggéré l'emploi en morale de la méthode positive d'observation et d'induction.

Schaeffle, sans prétendre que son point de vue soit exclusivement légitime, étudie la morale en sociologue. Les ordonnances de l'Ethique lui apparaissent ainsi comme revêtues d'une fonction éminemment sociale. Elle contraint l'individu à dompter les impulsions de sa nature animale ; elle tend à faire de lui un être vraiment humain, c'est-à-dire apte à vivre en société avec ses semblables '^. Ses préceptes, pas plus que les règles juridiques, ne tombent du ciel comme des impératifs catégoriques révélés ; ils se forment au sein de la société et se développent avec elle au cours de l'évolution historique (-).

M. Wagner enseignait d'autre part que les prétendus droits essentiels de l'homme ne sont pas des catégories absolues mais des produits historiques. La liberté, dit-il par exemple, n'est pas un axiome mais un problème ; chaque peuple et chaque époque le résolvent et doivent le ré-

1. Schaeffle reconnaît d'ailleurs que la contrainte sociale peut s'exercer en bien ou en mal ; qu'il peut y avoir des aberrations collectives du sentiment et de la volonté, des épidémies morales et qu'il y a matière à instituer une psychiatrie du Volksgeist (Bau und Leben, t. I, p. 416).

2. « Die Thatsachen der Ethik hôren inhaltlich dem Gebiet der empirischen Entfaltung unserer sozialen Natur an. Den Korper des Ethischen bildet das soziale Thun und Lassen. Gut, im wissenschaftlichen Sinne, ist das menschliche Wollen in seiner den thierischen Trieb niederhaltenden Richtung auf die Verwirklichung unseres nur innerhalb der Gesellschaft sich entfaltenden àcht menschlichen, d. h. wahrhaft soziale Wesens... Das Ethische, in seinen beiden Hauptformen der Moral und des Rechtes, ist iiberhaupt Erscheinung des sozialen Processes » (Schaeffle, Bau imd Leben, t. I, pp. 583-584). « Die Gesetze der Moral und des Rechtes fallen nicht von Himmel als geoffenbarte, kategorische Imperative, aber sie entfalten sich in einer geschichtlichen Entwicklung » ^I, p. 60Q). « Recht und Sitte siad geselJschafdiche und aus dem Gesichtspunkt der gesellschaftlichea Erhaltung geschopfte Ordnungen der sozialen Wechselwirkungen und hierdurch der sozialen Entjwickelung » (t. II, p. 61).

soudre différemment (\). Et cette critique, dirigée par les économistes contre les droits de l'homme proclamés par la Révolution française, était étendue par les philosophes à tout le droit naturel. L'homme in abstracto que suppose le Naturrecht n'existe point et nulle part, disait M. Wundt; le droit, ajoutait-il, n'est rien d'immuable mais il est « devenu » et dans un perpétuel devenir ; il est aussi changeant que l'homme lui-même (/^).

Il fallait dès lors substituer à l'ancienne méthode déductive, une méthode nouvelle. Pour déterminer les fins morales, dit M. Wundt, il ne faut pas, à la manière des utilitaires et des rationalistes, commencer par définir l'idéal moral et en déduire ensuite la série des fins particulières. Ce serait mettre à la base de la science une hypothèse arbitraire et suspecte. Mais il convient d'observer avec soin les actions humaines et de noter quel est le but de celles dont la conscience générale reconnaît la moralité (^). M. Durkheim a non seulement répété le pré-

1. A. Wagner, Grundlegung der poUtischen Oekonomîe, zvveiter Theil, §§ 44 et 45; cfr. Schaeffle, Bau und Lebeii, t. II, p. 138.

2. « Jener Mensch in abstracto, den die rechtsphilosophischen Système voraussetzen, existiert nie und nirgends in der Wirklichkeit. Wie aile geistigen Schôpfungen und wie insbesondere das sittliche Leben, so ist auch das Recht nichts Unverànderliches, sondern ein Gewordenes und ewig Werdendes... Ueberall erweist sich das Recht als àhnlich verànderlich wie der Mensch selber » (WUNDT, Ethik, t. II, p. 194).

3. « Die methiodische Behandlung der Problème kann zwei Wege einschlagen. Dier erste besteht darin, dass man irgend einen allgemeinen Begriff des Sittlichen zu gevvinnen und dann durch Analyse desselben die einzelnen ethischen Zwecke zu bestimmen sucht. Er ist noch in der neueren Ethik der gelàufige... An die Stelle der Tatsachen, an denen der Begriff des Sittlichen zu messen ist, treten so zweifelhafte Hypothesen und Deduktionen, bei denen man namentlich den psychologischen Erfahrungsinhalten beliebig willkurliche Konstruktionen zu substituieren pflegt. Der zweite Weg der ethischen Untersuchung geht von unsern empirischen sittlichen Urteilen aus;

cepte de Wundt (^j, mais il a parfois essayé de le mettre en pratique (-).

Quant au système de politique sociale de M. Durkheim, il se peut ramener à trois chefs :

1° Le libéralisme est une erreur sociale. « La liberté, disait-il dans la leçon d'ouverture de son cours à l'adresse des individualistes, la liberté n'est pas un bien absolu dont on ne saurait jamais trop prendre; il est une sphère très vaste où elle doit être limitée. » Et les pages les plus éloquentes de la Division du travail et du Suicide sont consacrées à démontrer, contre Spencer et contre les économistes orthodoxes, la nécessité d'une réglementation de la liberté (^).

2" Cette réglementation ne doit pas venir de l'État. «Ce n'est pas le Gouvernement qui peut, à chaque instant, régler les conditions des différents marchés économiques, fixer les prix des choses et des services, proportionner la production aux besoins de la consommation, etc. (*) ». «L'État s'est surchargé de fonctions auxquelles il était

er sucht auf Grund derselben zunachst die sitdichen Zvvecke im einzelnen und dann mittels derselben ein allgemeines ethisches Prinzip zu gewinnen. Das nàchste Problem bel der Untersuchung Kder sittlichen Zwecke besteht daher in der Beantwortung der Frage; welches sind die Zwecke, die in unserer Beurteilung allgemein als sitdiche anerkannt werden? » ^(,W. WuNDT, Ethik, t. II, pp. 108-109).

1. La div. du trav., l^e éd., p. 4. Voir plus haut, pp. 11 et 102.

2. Par exemple, pour déterminer si la division du travail a une valeur morale; ou si le suicide est un acte immoral (La division du travail social, p. 43 ; Le suicide, p. 369).

3. La division du travail social, pp. 356 et 380. Le suicide, pp. 272 et suivantes.

4. Division du travail, p. 351. Cfr. la préface de la deuxième édition, p. VI : « La vie économique, parce qu'elle est très spéciale et qu'elle se spécialise chaque jour davantage, échappe à la compétence et à l'actioai de l'Etat. »

impropre et dont il n'a pas pu s'acquitter utilement; il est aussi envahissant qu'impuissant (^) ».

3" La réforme sociale qui s'impose, est la restauration des corporations professionnelles. C'est la conclusion de ses deux études les plus importantes : « Il faut que la corporation redevienne une institution publique (-) ».

Dans tout cela, M. Durkheim est le fidèle disciple de ses maîtres allemands.

Avec les socialistes de la chaire (^), Schaeffle critique l'utopie libérale (^) ; mais, et par là il diffère d'eux, il appréhende l'insuffisance et les dangers de l'intervention de l'Etat pour remédier à l'anarchie créée par le libéralisme. Il ne voit le remède que dans un retour intelligent au régime corporatif. La corporation est, à son avis, une institution essentielle, un besoin de tous les temps ; la forme seule en est contingente et doit varier d'après les époques. Une restauration corporative, appropriée aux besoins et aux situations nouvelles, réconciliera l'ordre et la liberté — ^ tâche au-dessus des forces de l'Etat centralisé (^).

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