Lazarus, Synthetische Gedanken, p. 44; cfr. p
Mais sa réalité objective ne peut être mise en doute, car elle s'affirme par la contrainte qu'il exerce sur les membres du groupe. L'individu qui apparaît dans une société, y trouve, en même temps qu'un monde de la nature, un monde de la pensée, et il subit de la part de celui-ci une véritable pression (^). Un système de représentations collectives s'impose à lui et par l'éducation forme sa mentalité. Pour la direction de la vie pratique, l'individu se réfère constamment à l'esprit collectif; de même pour Fappréciation des choses, pour la détermination des valeurs, le choix des buts et des moyens, etc. La réalité objective de l'esprit collectif ne peut donc être contestée r).
1. « Das Reich des Geistes, die Menschen und ihre Schopfungen dringen auf jeden Neugebornen in einem Culturlande mit einer beglûckenden Zudringlichkeit gewaltig ein » (Lazarus, Synthetische Gedanken, pp. 57-58).
2. Il est intéressant de rapprocher de ces idées de Lazarus, les arguments opposés, trente ans plus tard, par M. Durkheim aux critiques de Tarde contre le réalisme social: « Il est bien vrai que la société ne comprend pas d'autres forces agissantes que celles des individus ; seulement les individus, en s'unissant, forment un être psychique d'une espèce nouvelle qui, par conséquent, a sa manière propre de penser et de sentir... L'association est un facteur actif qui produit des effets spéciaux. Quand des consciences se groupent et se combinent, il est naturel que des phénomènes apparaissent dont les propriétés caractéristiques ne se retrouvent pas dans les éléments dont ils sont composés... Nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu'on dise de la sociologie qu'elle est une psychologie, si l'on prend soin d'ajouter que la psychologie sociale a ses lois propres, qui ne sont pas celles de la psychologie individuelle. — Le fait social se matérialise parfois jusqu'à devenir un élément du monde extérieur. Par exemple, un type déterminé d'architecture est un phénomène social ; il en est ainsi des voies de communication et de transport, des instruments et des machines, du langage écrit, etc. La vie sociale, qui s'est ainsi comme cristallisée et fixée sur des supports matériels, se trouve donc par cela même extériorisée, et c'est du dehors qu'elle agit sur nous. La même remarque s'applique à ces formules définies où se condensent soit les dogmes de la foi, soit les préceptes du droit. — Les états collectifs existent dans le groupe de la nature duquel ils dérivent, avant d'affecter l'individu en tant que tel et de s'or-
D'où venait aux historiens, aux juristes, aux économistes, aux politiques, aux philologues, aux philosophes d'Allemagne, l'idée de représenter la Nation comme un tout vivant, conscient, agissant, en un mot, comme une véritable individualité? Les expressions que nous venons de relever de cette idée — sans la moindre prétention à en avoir dressé un tableau complet — sont suffisamment nombreuses et autorisées, et recueillies en des domaines assez variés, pour 'montrer que ce que les adversaires français de M. Durkheim ont appelé la thèse du réalisme social, était une conception familière aux Allemands. Encore une fois, quelle en est l'origine?
Nous ne croyons pas nous tromper en pensant que les Français l'ont fait naître ou renaître, — sans le vouloir.
L'influence et le prestige de la France sur les pays allemands furent, au xviiF siècle, considérables. Depuis que les traités de Westphalie avaient consacré la ruine de l'Empire, il y avait en Allemagne quelque trois cents États, indépendants et jaloux de leur autonomie. C'était le triomphe du particularisme; l'esprit public demeurait tout local; il n'y avait ni pensée commune, ni centre de ralliement intellectuel et moral. La langue allemande était ignorée ou méprisée, les érudits écrivant en latin, les classes élevées parlant français. Paris imposait ses idées et ses modes. Helvétius, d'Holbach, Voltaire, Rousseau étaient les auteurs aimés de Frédéric II et de la haute société. Or on se croyait au siècle des lumières, de VAuf-
ganiser en lui, sous une forme nouvelle, une existence purement intérieure » (Le Suicide, pp. 350-361).
hlàrung. La Raison, émancipée de la suiDcrstition, allait instaurer dans le monde un nouvel ordre de choses. Un des trioimphes de la civilisation serait de supprimer les barrières entre les peuples; car l'esprit du temps était cosmopolite et humanitaire, et le sentiment national, synonyme de préjugé irratioiinel. On regardait le monde entier comme sa patrie ; on se considérait comme le concitoyen de tous les hommes. On rougissait d'être appelé patriote; on se glorifiait d'être citoyen de l'univers.
Sans doute, des voix isolées protestaient. Tel ce Justus M oser, que Roscher appelle « le père de l'école historique du droit et le plus grand économiste allemand du XVIIP siècle {^) ». Il blâme l'exotisme {Ausldnderei) et défend contre le mépris de Frédéric le Grand la littérature allemande. Comme économiste, il réagit contre le cosmopolitisme qui fait abstraction de l'existence des peuples et contre le mammonisme qui sacrifie à l'enrichissement de quelques-uns le bonheur de tous. Il oppose l' organisation sociale du moyen âge aux projets de réforme politique inspirés des Droits de l'homme. Il déplore, en économisie, le morcellement politique et le particularisme.
Mais M oser était une exception. Les grands écrivains classiques, Lessing, Goethe, Schiller restaient tributaires des idées françaises. Même quand ils cherchaient, comme Herder par exemple, à reconquérir quelque estime à la langue nationale, ils tenaient à demeurer citoyens du monde et n'avaient aucun souci des intérêts politiques de l'iVllemagne. Les premiers actes de la Révolution fran-
1. W. Roscher, Geschichte der National-Oekonomik in Deutschland, p. 500. Mùnchen, 1874.
çaise furent applaudis avec enthousiasme par les Intel lectuels d'outre-Rhin.
L'engouement pour la France et pour les théories nouvelles dura plus ou moins longtemps. En 1806 encore Fichte n'était pas revenu du cosmopolitisme, car il publia cette année-là ses conférences de 1805 sur les Caractéristiques du temps présent dont la quatorzième se termine par le passage fameux : «Quelle est la patrie de l'Européen vraiment civilisé? D'une manière générale, c'est l'Europe ; en particulier, c'est à chaque époque l'État de l'Europe qui est à la tête de la civilisation. L'État qui se fourvoie, tombe, mais un autre alors prend sa place. Qu'ils restent citoyens de l'État déchu, ceux qui reconnaissent comme leur patrie, la terre natale avec ses fleuves et ses montagnes. L'esprit éclairé va irrésistiblement là où sont la lumière et le droit. Animiés de ces sentiments cosmopolites, nous pouvons contempler avec une sérénité parfaite, pour nous et pour nos successeurs, les destinées des États (^) ».
Cependant, à mesure que les événements se déroulaient et que la portée de la Révolution apparaissait plus clairement, le désenchantement vint ; les uns après les très, retombant tristement de leur rêve humanitaire, les penseurs allemands détachèrent leurs sympathies de la France (2). Mais il fallut la catastrophe d'Iéna et roccupation française pour amener les Allemands à redevenir eux-mêmes. Beaucoup avaient persisté malgré tout à croi-
1. J. G. Fichte, Die Grundzilge des (jegenwàrligen Zeitalters. Berlin, 1806. Réimprimé dans Sàmmtliche Werke, t. VII, p. 212.
2. A. SOREL, L'Europe et la révolution française. 4™c partie; p. 19-25.
re que la France allait affranchir les peuples et donner au monde la liberté. Et voici qu'elle apportait l'ojjpression. La réaction fut inévitable. Le cosmopolitisme mis à la mode par les philosophes français était décidément une duperie. Après avoir vécu tout un siècle dans le mépris de lui-même et la servile imitation de l'étranger, le ]:)euple allemand allait se ressaisir.
En 1807, Fichte prononça à Berlin ses célèbres Discours à la nation allemande. Tandis que les tambours français couvraient parfois sa voix, il proclama qu'il y a une nation de laquelle dépend le progrès de la vraie culture et de la science et dont la ruine entraînerait celle de taus les intérêts et de toutes les espérances de l'humanité. Cette nation, c'est l'Allemagne. Le peuple allemand possède un génie original; il renferme les sources cachées de la vie et de la puissance spirituelle i/j.
Pour échapper à l'ennui du présent, les romantiques, artiste? et philologues, se réfugiaient dans le passé (-). Ils prenaient l'histoire pour consolatrice, et constataient qu'en un autre temps le peuple germanique fut l'artisan d*œuvres grandioses. Ils évoquèrent le souvenir du moyen âge chrétien où la foi populaire se traduisait en un art populaire, où la vérité révélée, œuvre de Dieu, était exprimée par la beauté gothique, œuvre du génie allemand. Ils retrouvaient dans cet exode des imaginations vers la vieille Allemagne, vers le dôme de Cologne, les Niehelunge?i et les Minnelieder , le sentiment de leur valeur et la confiance en l'avenir. « Le peuple allemand, écrivait Goer-
1. Fichte, Eeden au die deutsche Nation. Berlin, 1808. Réimprimé dans FiCHTE's Sàmmtliche Werke, tome VII, p. 257, Berlm. 1846.