‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 66 sur 186 · Durkheim, De la méthode objective en sociologie · texte numérisé non relu

Durkheim, De la méthode objective en sociologie

Iule vivante est le sujet de phénomènes caractéristiques dont les particules minérales qui constituent la cellule ne peuvent rendre raison ; le bronze a des qualités que n'ont pas les métaux dont il est formé ; dans l'eau on trouve des propriétés que ne possèdent pas ses éléments. Il doit en être de même de la société. Quand des hommes s'agrègent, il se fait une combinaison chimique; l'être collectif, produit de leur union, est une réalité d'un ordre nouveau, que la psychologie individuelle devient impuissante à expliquer..

■ Il est plaisant que l'auteur de cette argumentation conteste aux organicistes le droit de raisonner par analogie et de conjecturer que les lois déjà vérifiées dans l'organisme biologique pourraient bien être vraies de l'organisme social.

Encore s'il y avait analogie entre la formation d'une société d'hommes et les exemples qu'il cite, on pourrait se contenter de lui signaler son inconséquence. Mais fautil même relever qu'il n'y a point d'analogie? Dans le cas de la cellule, du bronze, de l'eau, il y a combinaison d'éléments hétérogènes. En est-il de même de la société? Ne sont-ce pas toujours et encore des êtres ayant même nature humaine qui font la combinaison sociale ? Et les adversaires du réalisme social, prenant leur réponse où M. Durkheim cherchait son argument, n'auraient-ils pas pu répliquer: « Mais mélangez donc des gouttes d'eau tant que vous voudrez, vous verrez si vous n'aurez pas toujours de l'eau ! » (^)

1. Dans le Suicide, M. Durkheim a tâché d'étabUr l'existence de « courants sociaux » en raisonnant comme suit : Le nombre des suicides reste, d'une année à l'autre, à peu près constant dans une même société; cependant les individus qui composent la société changent;

Notre conclusion sera-t-elle que MM. Tarde, Andler, Fouillée et ceux qui ont répété leurs critiques, comme M. Bernés (^) et M. Jankelevitch (-), ont raison? Faut-il, reprenant une expression de M. Fouillée {^), être pour le « nominalisme » ou pour le « réalisme ? » dire, avec le premier, que la société est un « mot » ou, avec le second, qu'elle est un « être ? »

La question s'est trouvée, par le fait de M. Durkheim, posée dans ces termes étroits, et les adversaires du réalisme n'ont pas songé à élargir le débat. Leur polémique avec M. Durkheim fut de la dialectique purement verbale, une véritable logomachie. L'histoire consultée et cer-

donc il doit y avoir, en dehors d'eux,, dans le milieu social, un courant suicidogène d'une intensité déterminée. — En inventant ce courant pour expliquer la relative constance du taux des suicides, le sociologue positiviste fait songer aux anciens qui expliquaient le feu par le phlogistique et les effets de l'opium par sa vertu dormitive, — La statistique révèle aus3i que le nombre de décès dus aux diverses maladies organiques reste relativement constant dans un même pays (Annuaire statistique de Belgique, t. 37, p. 120. Bruxelles, 1907). Si les données de la statistique sont reconnues exactes faudra-t-il — pour expliquer que l'apoplexie, le cancer, les affections cardiaques prélèvent, bon an mal an, leur tribut à peu près égal de victimes — admettre qu'il existe, à l'état de réalités extérieures et supérieures aux individus, des forces sui generis d'intensité différente, qu'on appellera des « courants mortifères? »

;1. « Corps social ou âme sociale, ces concepts, si nous en parlons sérieusement, nous conduisent en pleine mythologie » (Bernés, Individu, et société, dans la Revue philosophique, t. LII, p. 484. Paris, 1901). ,

2. « La société considérée en dehors et indépendamment des individus gui la composent, n'est qu'une entité métaphysique. C'est l'individu qui constitue la seule et véritable réalité sociale et c'est de lui que nous devons partir pour comprendre la vie sociale, les caractères et la nature des phénomènes sociaux » (S. Jankelevitch, liature et société, p. 169, Paris, 1906).

3. A. Fouillée, Les éléments sociologiques de la morale, p. 159. Paris, 1905.

taines distinctions faites à propos eussent évité des discussions oiseuses.

I.a vérité est, en effet, qu'à ce mot de réalisme social correspondent des choses diverses.

C'est d'abord chez les romantiques allemands, au lendemain du désastre d'Iéna, l'expression d'un sentiment de révolte contre le cosmopolitisme importé du pays de l'oppresseur. Séduit par les rêveries d'une philosophie humanitaire, on avait, pendant un siècle, nié la Patrie, Historiens et artistes l'affirmèrent à nouveau, retrouvant enfin, sous le coup du malheur public, la foi nationale que le snobisme régnant leur avait enlevée. Pour mieux aimer la Nation, qui pouvait et qui devait revivre, pour la rendre sensible aux cœurs et présente aux imaginations, ils la personnifièrent. Et ce fut la première phase du réalisme social, la phase littéraire et sentimentale.

Avec Adam Mùller s'ouvrit une phase nouvelle. Il réagissait contre l'esprit et la méthode individualistes que le rationalisme du XVII P siècle avait mis en vogue. D'une certaine idée qu'on se faisait préalablement de la nature de l'homme, on prétendait déduire un ensemble de lois économiques et un système d'organisation politique auxquels on attribuait une valeur universelle. Mùller protesta contre ce procédé géométrique, appliqué à des choses mobiles et vivantes. Il avait le sentiment très pro^ fond de la réalité et répugnait aux abstractions du rationalisme uniformisant et niveleur.

En cela comme dans le reste, mais sans peut-être s'en douter, il renouait la tradition du moyen âge.

Thomas d'Aquin, le grand philosophe du XI IP siècle,

ne concevait pas non plus la société comme une masse homogène d'êtres identiques. Les éléments de l'Etat, ditil, ce sont d'abord les familles; ce sont ensuite les classes. On distingue habituellement la classe riche et la classe pauvre et, entre les deux, quelquefois la classe moyenne. Mais cela ne suffit pas; il faut analyser de plus près la composition sociale et alors apparaîtront les groupes professionnels : celui des agriculteurs, des commerçants, des artisans, des gens de mer, etc. L'importance relative de ces éléments varie d'un Etat à l'autre et ce sont ces différences de substructure sociale qui déterminent les différences de superstructure politique, car il est à noter qu'il n'y a pas que trois formes de gouvernement; dans chacune de ces formes-types il y a des variétés Q-). L'homme d'Etat ne doit donc pas se contenter d'inventer la Constitution idéalement parfaite, pas plus que le médecin ne doit rechercher la santé en général; il doit, tenant compte des contingences, proposer l'organisation qui est appropriée à un état, social déterminé et qui peut y être réalisée (-). Le droit doit de même être en har-

1. « Causa quare politiae sunt plures est quia cujuslibet civitatis plures sunt partes différentes... Manifestum est quod primo civitas componatur ex domibus... Item in multitudine civitatis quidam sunt divites, quidam pauperes, quidam medii...Egenorum multi sunt modi: quidam enim sunt agricultores, alii vacant circa commutationes venalium rerum, alii sunt mercenarii et istorum sunt multi modi... Modi opulentorum sunt secundum diversitatem divitiarum et excessum earum » (Thomae Aquinatis In octo libros politicorum exposîtio. Liber IV, lectio 2). Dans la leçon suivante, il donne une analyse beaucoup plus détaillée des classes professionnelles et des fonctions sociales. Puis il termine dans la lectio 4 : « Partes materiales populi pertinentes ad rationem status popularis et partes divitum pertinentes ad rationem potentiae paucorum sunt plures; quare sunt plures species popularis et paucorum ».

2. « Sicut medicus non solum considérât sanitatem simpliciter, sed sanitatem quae competit isti.., politicus non solum habet consi-

monie avec la Constitution politique; et la législation qui convient à une détnocratie n'est pas nécessairement bonne dans une oligarchie; ni mêmie dans toute autre démocratie, puisqu'il y en a de diverses espèces (^). — •

L'insuffisance éprouvée de la méthode individualiste a ramené à cette conception sociale que Thomas d'Aquin tenait d'Aristote, les fondateurs de l'école historique du droit et les maîtres de la Volksivirtschaftslehre.

Ils ont affirmé que la science et la politique doivent avoir égard aux données réelles : l'existence de nations diverses et l'interdépendance — le Zusammenhang — des phénomènes sociaux. Et pour marquer la position qu'ils prenaient à l'égard de l'individualisme atomiste, ils ont adopté la formule : « Une nation n'est pas une simple somme d'individus : keine hlosse Siimme von Inclividuen, mais un tout réel : ein reaies Ganzes. »

Pour la plupart, cette formule était le rappel bref d'un programme. C'était comme un mot de passe, le signe auquel se reconnaissaient les partisans d'une même méthode scientifique.

C'est à peine si avec les philosophes, comme Lazarus et Steinthal, le réalisme social se trouva conduit au seuil de la métaphysique.

Avec M Durkheim il passe le seuil. Ce qui était en Allemagne l'expression imagée d'un sentiment ou l'énoncé

derare politiam simpliciter optimam. sed ex suppositione et quae cuique congriiit et quae possibilis est » (^Ibid. L. IV, 1. 1).

1. « Non est possibile easdem leges conferre statui populari et paucorum; nec etiam eaedem leges competunt omnibus modis statui populari, similiter nec omnibus modis statui paucorum » {Ibid. L. IV, 1. 1. Cfr. Sum. Theol. la Ilae, q. 104, art. 3, ad 2^).

conventionnel d'un procédé de recherche, devient chez lui un axiome métaphysique, une parole créatrice suscitant un monde nouveau peuplé de mystère: « Il ne peut y avoir de sociologie s'il n'existe pas de sociétés; or, il n'existe pas de sociétés s'il n'y a que des individus i \) ; le groupe formé par les individus associés est une réalité d'une autre sorte que chaque individu pris à part ( -) ; en s'unissant, les individus forment un être psychique d'une espèce nouvelle (;') ; les faits sociaux ne diffèrent pas seulement en qualité des faits psychiques, ils ont un autre substrat (/) ; car un tout n'est pas identique à la somme de ses parties, il est quelque chose d'autre et dont les propriétés diffèrent de celles que présentent les parties dont il est composé (^) ; il faut donc qu'en pénétrant dans le monde social le sociologue ait conscience qu'il pénètre dans l'inconnu, qu'il se tienne prêt à faire des découvertes qui le surprendront et le déconcerteront i^). »

Nous avons dit plus haut" combien Tarde fut déconcerté en découvrant un contempteur avéré de la métaphysique qui pénétrait audacieusement dans les hautes régions de l'abstrait. Sa surprise s'exprima en termes pittoresques : «M. Durkheim s'appuie sur un postulat énorme pour justifier sa chimérique conception; ce postulat c'est que le simple rapport de plusieurs êtres peut devenir luimême un être nouveau, souvent supérieur aux autres. 11

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