‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 69 sur 186 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DELIMITATION DU CONFLIT.

Le livre de M. Lévy-Brùhl, La morale et la science des mœurs, suggère au lecteur non averti deux conclusions :

1^' Il semble que le conflit entre la morale et la sociologie date de l'avènement de la « sociologie scientifique » représentée par M. Durkheim.

2" Ce que M. Lévy-Brùhl appelle la « morale théorique des philosophes », apparaît comme résumant tout l'effort de l'esprit humain depuis qu'il spécule sur les problèmes de l'éthique et du droit.

C'est la « manière » de l'auteur, qui produit cette double impression.

La réalité objective, — qu'il eût fallu saisir et faire voir, — ce sont deux courants de la pensée philosophique qui se heurtent à un certain moment et sur un point donné. Pour discerner les causes et mesurer l'étendue du conflit né de leur rencontre, il eût fallu non seulement analyser leur contenu, mais les situer dans leur milieu, rechercher leur origine, suivre leur direction. C'était l'occasion d'un intéressant et utile essai de sociologie génétique.

M. Lévy-Briihl s'est contenté d'un exercice de dialectique. En dehors du temps et de l'espace, dans les régions de l'Abstrait, il oppose deux conceptions antinomiques — la morale théorique et la science des mœurs — et plaide

la supériorité de l'une sur l'autre. Au lieu d'écrire une page d'histoire, il soutient en logicien une thèse d'école et, prosélyte converti, rédige le manifeste d'un groupe.

L'auteur s 'étant volontairement libéré du souci des notations exactes et des précisions scrupuleuses, l'œuvre a pris une physionomie intemporelle. La « sociologie scientifique » y donne l'impression d'une apparition soudaine. La «morale théorique» y fait l'effet d'une construction ; à tout instant l'on se demande quelle réalité historique donnée correspond à l 'arrangement artificiel présenté par M. Lévy-Brùhl; au bout du livre on finit par se laisser insinuer (/) qu'on a devant soi l'œuvre de la Philosophie de tous les siècles écoulés.

Or la « morale théorique des philosophes » ne constitue point le passé tout entier.

Et le conflit de la morale et de la sociologie n'est pas non plus né d'aujourd'hui : nous assistons seulement à une reprise des hostilités.

Essayons de retrouver quelques antécédents de la lutte actuelle. Leur examen permettra peut-être de préciser les limites du conflit.

1. «Dans une première forme, qui se rencontre encore dans les sociétés inférieures et qui a problablement existé chez les autres, la morale d'une société est purement et simplement fonction des autres séries de phénomènes sociaux. On peut la dire spontanée. Le second stade est celui où la réflexion commence à si'appliquer à la réalité morale pour la légitimer aux yeux de la raison. De là des systèmes de morale, qui rattachent la riche complexité de la vie morale à un principe unique. Enfin nous voyons aujourd'hui s'annoncer une troisième période où la réalité sociale sera étudiée objectivement » (pp. 285 et suiv.).

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