Plan, pp
3. «C'est le Contrat social qui a fait la Révolution... L'influence de Rousseau a ét'é toute puissante sur les actes essentiels et fondamentaux de la Révolution » (P. Janet, Histoire de la science politique, 3c éd., t. II, pp. 455 et suiv. Paris, 1887). — « Rousseau est en P>ance le prophète par excellence de la Révolution » (A. SOREL, L'Europe et la Révolution française, t. I, p. 104). — «Puissant, Rousseau l'a été, autant que Voltaire, et l'on peut dire que la seconde moitié du siècle lui appartient » (H. Taine, V ancien régime, Livre IV, chap. 1). — « Seine Schriften haben wie diejenigen keines anderen Menschen die franzôsische Révolution vorbereitet. Rousseau ist der Philosoph der Révolution. Sie war nichts als die Ausfûhrung seiner Lehren » (W. Windelband, Die Geschichte der neiieren Philosophie, 4e éd., t. " I, p. 439. Leipzig, 1907).
intense besoin de réformes, Rousseau n'avait pas tardé à supplanter Montesquieu (^). Celui-ci, trop savant pour le grand nombre, demeura isolé ; sa célébrité n'était point une influence (-). Rousseau flattant les instincts, exaspérant les passions, enfiévrant les imaginations, a prise sur la masse. Le démolisseur de l'ancienne monarchie trouve des complices dans; les abus qu'il dénonce. L'architecte de la société nouvelle peut largement spéculer sur l'ignorance (^) ; ses chimères séduisantes n'auront pas à subir l'épreuve d'une critique avertie par la pratique ou informée par l'histoire (^). Ses déclamations sur les droits de l'homme
1. ]y Esprit des lois était de 1748. Le Discours sur l'origine de Vinégalité parut en 1753 ; le Contrat social, en 1762.
2. « Une aussi éminentb intelligence, par suite même d'un avancement trop prononcé, a néanmoins exercé sur son siècle une action immédiate bien inférieure à celle d'un simple sophiste, tel que Rousseau, dont l'état intellectuel, beaucoup plus conforme à la disposition générale de ses contemporains, lui a permis de se constituer spontanément, avec tant de succès, l'organe naturel du mouvement purement révolutionnaire qui devait caractériser cette époque » (A. COMTE, Cours de philosophie positive, 47e leçon, t. IV, p. 251).
3. «En France vers le milieu du XVIIIe siècle, les gens de lettres n'étaient point mêlés journellement aux affaires comme en Angleterre ; jamais au contraire ils n'avaient vécu plus loin d'elles. Cependant ils ne demeuraient pas, comme la plupart de leurs pareils en Allemagne, entièrement étnangers à la politique et retirés dans le domaine de la philosophie et des belles-lettres. On les entendit tous les jours discourir sur l'origine des sociétés et sur leurs formes primitives, sur les droits primordiaux des citoyens et sur ceux de l'autorité. Dans l'éloignement presqu'infini où ils vivaient de la pratique, rien ne les avertissait des obstacles que les faits existants pouvaient apporter aux réformes même les plus désirables. La même ignorance leur livrait l'oreille et le cœur de la foule » (A. de Tqcqueviixe, L'ancien régime et la Révolution, Livre III, chap. 1).
4. « Dans les collèges de l'Université, on n'enseigne pomt l'histoire; à l'école de droit on apprend un droit abstrait ou on n'apprend '>en : des lois et institutions étrangères on n'a nulle connaissance ; quant au mécanisme des constitutions libres ou aux conditions de la liberté effective, cela est trop co;npliqué. Il est bien plus commode
sont pour plaire à des lecteurs habitués aux généralités vagues et friands d'abstractions creuses (/). On le goûte. On s'en repaît. Le Contrat social est dans toutes les mains (^). Il prépare ainsi la Révolution, en attendant qu'il la dirige. Un groupe essaie bien encore, à l'Assemblée constituante, de faire prévaloir les réformes de Montesquieu, mais la majorité est gagnée aux idées de Rousseau (^). Le Contrat social inspire la Déclaration des droits de l'homme et fait dans les assemblées publiques les frais des harangues (^). Telle de ses maximes, reprise
de partir des droits de l'homme et d'ea déduire les conséquences ; à cela la logique de l'Ecole suffit, et la rhétorique de collège fournira les tirades » (Taine, L'ancien régime. Livre IV, chap. 3).
1. « La langue française du XVII I^ siècle est l'organe de la raison raisonnante qui ne sait pas ou ne veut pas embrasser la plénitude ou la complexité des choses réelles... Le public admet que l'homme est partout le même... Parcourez les harangues de tribune et de club, les rapports, les motifs de loi, les pamphlets: jamais de faits ; rien que des abstractions, des enfilades de sentences sur la nature, la raison, le peuple, les tyrans, la liberté... » (Taine, L'ancien régime, Livre III, chap. 2). « Dans les discussions de l'Assemblée constituante, point de faits probants, ni d'arguments précis. De discours en discours, les enfilades d'abstractions creuses se prolongent, vaines disputes de mots, fatras métaphysique, bavardage assommant » (Id., L'anarchie, Livre II, chap. 1). « Dans les débats de la Législative et de la Convention, le verbiage creux et l'emphase ronflante noient toute vérité sous leur monotonie et sous leur enflure » (Id., La conquête jacobine, Livre I, chap. 1).
2. « Dans les classes moyennes et inférieures, écrit en 1799 Mallet Dupan, Rousseau a eu cent fois plus de lecteurs que Voltaire. C'est lui seul qui a inoculé chez les Français la doctrine de la souveraineté du peuple et de ses conséquences les plus extrêmes » (cité par Taine, L'ancien régime, L. IV, ch. 3).
3. Les « Monarchiens » ou « Impartiaux » étaient partisans du veto absolu du roi et du système des deux Chambres. Mais la Constituante ne voulut pas de seconde Chambre même accessible aux roturiers, et c'est à peine si l'on concéda au monarque un veto suspensif.
4. « Lisez les discours de l'Assemblée constituante; vous en trouverez une foule oii les pensées, les paroles, les formules de J. J. Rousseau abondent à chaque pas. Beaucoup d'entre eux ne
coTnme un principe de Droit naturel, est traduite en vingt décrets. Par exemple, il avait d'aventure écrit : « Il importe qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'Etat » (i). Et voici que la Constituante supprime les anciennes provinces, les anciens états provinciaux, les anciennes administrations municipales, les parlements, les jurandes et les maîtrises. Après, l'AIssemblée législative abolit toutes les congrégations, confréries, associations d'hommes ou de femmes, laïques ou ecclésiastiques, toutes les fondations de piété, de charité, d'éducation, de conversion, séminaires, collèges, missions. La Convention dissout enfin toutes les sociétés littéraires, toutes les académies scientifiques ou littéraires. Il restait la famille. On la disloque tant qu'on peut. On assimile le mariage aux contrats ordinaires et, par le divorce, on rend l'association conjugale fragile et précaire; on entame l'autorité maritale en ôtant au mari l'administration des biens; on diminue la puissance paternelle en chargeant l'Etat de diriger l'éducation des enfants, en prescrivant le partage égal, et forcé des biens; on efface enfin la bâtardise, en conférant aux enfants de l'amour libre les mêmes droits qu'aux enfants légitimes. Castes, églises, corporations, provinces, communes, famille, tout est rasé; il n'y a plus en France que des individus dispersés, impuissants, éphémères, en face du corps unique, permanent et colossal qui a dévoré tous les autres, l'Etat. — En vertu d'autres principes du Contrat social, l'Etat s'arrogea des droits
sont que des chapitres détachés du Contrat social » (Janet, Histoire de la science politique, t. II, p. 455). Cfr. Taine, La conquête jacobine, L. II, ch. 2, et Le gouverne^nent révolutionnaire, L. I, ch. 1. 1. Contrat social. Livre II, chap. 3.
illi'mités sur les personnes et sur les choses. Il confisqua les biens du clergé, des émigrés, des guillotinés, des déportés, des suspects, des hôpitaux et autres établissements de bienfaisance, des fabriques, des fondations, des instituts d'éducation, des sociétés littéraires ou scientifiques ; il décréta la levée en masse ; il soumit les enfants à l'éducation civique; il imposa de force sa religion et son culte (1).
Or, comment était charpentée cette théorie de Rousseau dont l'action fut si formidable?
Elle se présentait comme un système de droit naturel, comme le plan de ce qui devait être par opposition à ce qui était, comme l'esquisse de la société parfaite, ébauchée, par la raison d'après un idéal absolu.
Pure conception a priori, en dit-on d'habitude (^). Il faut s'entendre. Le rêve de Rousseau répondait à des désirs qui se faisaient jour, à des besoins qui réclamaient satisfaction. Rousseau fut un interprète. Mais en se faisant l'organe du peuple, il magnifie et généralise (^) ; il transforme des passions, bonnes ou mauvaises, en principes de droit qu'il proclame sacrés, éternels, immuables. Et ainsi, au lieu de recettes spécifiques, il fournit une panacée, au lieu de remèdes précis à des maux déter-
1. Taine, L'anarchie, Livre II, chap. 2 et 3. — Le gouvernement révul'itionnaire, Livre II, chap. 1.
2. « Les partisans les plus conséquents de la politique métaphysique, tels que Rousseau, ont été conduits jusqu'à regarder l'état social comme une dégénération d'un état de nature composé par leur imagination » (Comte, Plan, p. 102).
3. « Si l'on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu'il se réduit à ces deux objets principaux, la liherû et Végalité » (Rousseau, Contrat social. Livre II, chap. 11).
minçs, il livre d'un coup le secret du bonheur social intégral ;■ au lieu de réformes successives, il provoque une révolution.
Vn caractère par contre indéniable de sa méthode, c'est le riccurs outrancier à l'abstraction. Voici l'exorde du Discours sur Uinégalité : « Commençons par écarter tous les faits. Ce qu'aurait pu devenir le genre humain s'il fui resté abandonné à lui-même, voilà ce que je me propose d'examiner. Mon sujet intéressant l'homme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à tioutes les nations ; ou plutôt, oubliant les temps et les lieux, je me supposerai ayant le genre humain pour auditeur. Oh ! homme, de quelque contrée que tu sois, voici ton histoire, telle que j'ai cru la lire dans la nature, qui ne ment jamais. » Les hommes qui concluront plus tard le Contrat social, ne sont non plus d'aucun siècle et d'aucun pays. Ils sont absolument semblables entre eux, tous indépendants, tous égaux, sans passé, sans parents, sans engagements, sans tradition; unités mathématiques, toutes séparables, toutes équivalentes ; fantômes philosophiques, vides et sans substance.
Un autre trait distinctif de sa méthode, c'est remploi exclusif et excessif du procédé géométrique ou de la logique déductive. Quand il s'est emparé d'une revendication et qu'il en a fait un idéal de justice, il bouscule tout sur son chemin, se ruant avec frénésie aux conséquences extrêmes de son principe. Ainsi, autour de lui on murmure contre certains privilèges injustifiés. 11 se fait l'écho de ces doléances et rédige aussitôt tout un Code insurrectionnel. « L'inégalité est à peine sensible dans l'état de la nature»; celle « qui règne parmi tous les peuples policés » est « contraire au droit naturel ». Voilà le principe. Voici les
applications. iJonc à bas la [>ropriété, avec laquelle « l'égalité disparut »; « les fruits sont à tous, la terre n'est à personne »; il eût fallu aux riches «un consentement exprès et unanime du genre humain pour s'approprier sur la subsistance communcî tout ce qui allait au delà de la leur » ; leurs «, usurpations ne sont établies que sur un droit précaire et abusif»; «le droit naturel leur est contraire», « puisqu'il est manifestement contre la loi de nature qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire». A bas les lois « qui donnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l'inégalité, d'une adroite usurpation firent un droit irrévocable, et, pour le profit de quelques ambitieux, assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère ». A bas le gouvernement « puisqu'il est manifestement contre la loi de nature, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage ». A bas la société et ses institutions; « l'ho-mme est naturellement bon»; il est devenu «méchant » en devenant « sociable » ; la société l'a « dépravé » ; elle «porte nécessairement les hommes à s'entre-haïr» (i). — Même procédé s'il s'agit d'appliquer le dogme de la liberté. Le principe est d'abord énoncé: « Tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu » (Contrat social, L. IV, ch. 2). Donc, pour commen-
1. J.-J. Rousseau, Discours sur Vorigine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.
Morale et sociologie. 15
cer, « rassociation civile » ne peut être qu'un « acte volontaire » (IV, 2). Il faudra ensuite que « chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant » (I, 6). A cette fin, « le peuple, soumis aux lois, en doit être l'auteur » (II, 6). S'il est nécessaire en pratique de recourir à un « législateur » (II, 6), il doit être bien entendu que « celui qui rédige les lois n'a ou ne doit avoir aucun droit législatif, parce qu'il n'y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu'on ne peut jamais s'assurer qu'une volonté particulière eât conforme à la volonté générale qu'après l'-avoir soumise aux suffrages libres du peuple» (II, 7). Au surplus, « il n'y a ni ne peut y avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, pas même le contrat social » (I, 7). Quant au «gouvernement», «l'acte par lequel un peuple se soumet à des chefs (magistrats ou rois) n'est absolument qu'une commission, un emploi, dans lequel, simples officiers du souverain, ils exercent en 9011 nom le pouvoir dont il les a faits dépositaires, et qu'il peut limiter, modifier et reprendre quand il lui plaît » (III, 1). Aussi « à l'instant que le peuple est légitimement assemblé en corps souverain, toute juridiction du gouvernement cesse, la puissance executive est suspendue » (III, 14).
Dans l'un et l'autre cas, à propos du principe de liberté co'mme du principe d'égalité, Rousseau prend pour: point de départ un certain concept de l'homme. Et ce qu'il en exprime, ce ne sont point des maximes pour la conduite personnelle. C'est un code, — anarchiste et communiste si l'on veut — mais dont les articles prétendent être des règles pour la vie sociale. On pourrait de ce chef qualifier
sa méthode d' « individualiste » (^). Ce serait toutefois la caractériser incomplètement. Car, à côté des théories po- Htiques déduites de la seule idée de l'individu et de ses droits, il en est d'autres, dans le Contrat social, qui découlent manifestement d'une source différente. « Les clauses du Contrat social se réduisent, dit Rousseau, à l'aliénation totale de chaque asso;cié avec tous ses droits à toute la communauté » (I, 6). Et, plus loin, précisant ce qu'implique cette «aliénation», il déclare que «le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous ses membres » (II, 4). Par conséquent, « l'Etat, à l'égard de ses membres, est maître de tous leurs biens» (I, 8); « la vie même du citoyen est un don conditionnel de l'Etat » (II, 5) (2); enfin « il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles; il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas; que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort » (IV,. 8). — Rien de tout cela n'est impliqué danj l'idée de l'homme. Cette déclaration des droits de l'Etat a pour principe une pensée de derr.ère la tête, une conception, non avouée, de la société. Rousseau ne comprend pas l'Etat sans un pouvoir très fort, maître absolu des biens, des vies et des consciences, et tellement
1. Si on veut définir d'un mot non sa méthode mais le contenu de sa doctrine, on peut appeler aussi « individualiste » son système social en tant que, hostile au droit d'association, il ne conçoit l'E'tat que comme une collection d'individus.
2. « Quand le prince a dit au citoyen: « Il est expédient à l'Etat que tu meures », il doit mourir, puisque ce n'est qu'à cette condition qu'il a vécu en sûreté jusqu'alors, et que sa vie n'est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l'Etat » (Contrat social^ II, 5).
jaloiux de son omnipotence qu'il condamne les citoyens à la faiblesse de l'isolement en leur interdisant de se grouper : « Il importe qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'Etat » (II, 3). — On découvre ainsi en Rousseau un libertaire déclaré et un despote déguisé ; le premier exagère les droits des gouvernés jusqu'à supprimer ceux des gouvernants ; le second exagère les droits des gouvernants jusqu'à supprimer tous ceux des gouvernés. Quand le désaccord éclate entre les deux, Rousseau leur raconte quelqu'impudente ineptie. Aux gouvernants mécontents de leur situation précaire, il répond que « le pouvoir peut bien: se transmettre, mais non pas la volonté» (II, 1). Au citoyen qui appréhende les exigences excessives de l'Etat, il assure que « le souverain ne peut pas même vouloir charger les sujets d'aucune chaîne inutile, car, sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause, non plus que sous la loi de nature » (II, 4). L'homme libre qui proteste contre la tyrannie de la majorité, s'entend dire que « le citoyen consent à toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui ; quand l'avis contraire au sien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon qu'il s'était trompé» (IV, 2). Le contraindre à obéir, c'est « le forcer d'être libre » (I, 7). Le libertaire farouche et le despote cauteleux qui voisinent en Rousseau ont enfin un trait commun. Ce sont des ignorants, inconscients de leur ignorance et par conséquent présomptueux. De l'homme, Rousseau ne connaît presque rien; de la société, moins encore. Il proclame l'homme bon et raisonnable et prend ses passions du moment pour des droits naturels. Des unités humaines toutes pareilles, égales, indépendantes et qui pour la première fois contractent ensemble, voilà sa notion de la société. D'un trait de plume il supprime des groupes anciens et
persistants que la géographie, l'histoire, la communauté d'occupation et d'intérêt avaient formés. Ces institutions séculaires sont pefut-être des produits spontanés de l'existence en commun et répondent vraisemblablement à des besoins permanents. Qu'importe? Elles se trouvent en travers de ses déductions de géométrie politique : elles sauteront. L'idée d'une vie collective ayant ses exigences propres et des organes dont la fonction détermine la structure, semble lui être inconnue. A le voir à l'œuvre, on dirait que la société n'existe pas et qu'il est chargé de la constituer. Bien plus, cet architecte social, en construisant son édifice ou en montant sa machine, ne calcule même point la résistance des matériaux. Il impose son moule à la matière humaine docile et complaisante, sans songer à étudier d'avance dans la réalité cette matière multiple, ondoyante et complexe. C'est le triomphe de l'artificialisme.
Ce teystème, de structure, si fragile, était en ce temps-là T'ex'pressio'n la plus récente et la plus fameuse du Droit naturel.
A une époque calme^ il aurait pu avoir la vogue éphémère d'une fantaisie d'hystérique.
Miais il eut la fortune rare de choir dans le courant révolutionnaire et d'en précipiter l'allure. Il déchaîna l'insurrection et justifia la dictature, produisit le despotisme après l'anarchie, légitima l'usurpation, la tyrannie, le vol et l'assassinat.
C'est plus qu'il n'en fallait pour provoquer une réaction. Celle-ci fut dirigée contre la méthode aussi bien que contre les principes. Dans cet assaut qu'ils livrèrent au Droit naturel, de Maistre, de Bonald, Saint-Simon et
Comte sont les devanciers des sociologues qui, de nos jours, s'en prennent à la « morale théorique des philosophes ».