Lacordaire, Conférences, année 1846, 39"*e conférence
fondé un dogme public? c'est-à-dire un ensemble d'idées fondamentales, librement reconnues et acceptées par des intelligences de tout rang? Elle a créé peut-être une école et combien éphémère (i), une académie d'esprits privi légiés, mais non une société intellectuelle publique rassemblant dans son sein tous les éléments vivants de la nation; et elle s'est montrée incapable d'exercer le «ministère spirituel » dont ses adeptes revendiquent pour elle l'honneur. Certes le déisme est, considéré en lui-même, une doctrine grande et vraie ; mais de toutes les doctrines rationalistes, la « religion naturelle » est peut-être, historiquement, celle qui a le moins de consistance et de vitalité. Le dix-huitième siècle s'était flatté de substituer le déisme à la doctrine catholique. Aujourd'hui, qui est-ce qui en veut encore, en dehors des maîtres de la science et des écoles vivantes? Quelques bourgeois honnêtes peut-être. Ce n'est qu'un athéisme déguisé (^j.
Le spiritualisme cousinien continua pourtant de garder des adeptes obstinés.
Vingt-cinq ans plus tard, au moment où l'éclectisme traversait une nouvelle et redoutable crise, Et. Vacherot
1. « Le disciple du sage adore la pensée du maître jusqu'au jour où la sienne, mûre pour une légitime ingratitude, lui permettra d'atteindre aux honneurs de l'enseignement et de marquer sa place dans rhistoire des mobiles dynasties de la sagesse. » (Lacordaire, Conférences de Notre-Dame de Paris, année 1846, 37^ conférence).
2. H. Lacordaire, Conférences de Notre-Dame de Paris, années 1843, 1844, 1845, 1846. — Après ces conférences, enl847, Lacordaire vint en Belgique. L'évêque de Liège, Van Bommel, — connu en France notamment pour sa brochure Exposé des vrais principes sur. l'instruction publique (Liège, 1840), — l'avait invité à prêcher le carême. Les étudiants de l'Université de Liège prièrent Lacordaire de leur donner des conférences spéciales; celles-ci eurent un immense succès. Quand Lacordaire prit congé de ses jeunes auditeurs, l'Univer-
s'écriait : « Où est le dépôt de toutes les vérités de l'ordre moral? Où est l'âme de cette civilisation supérieure qui élève le niveau de la dignité humaine? Où est le sel conservateur des sociétés, - — sinon dans le spiritualisme ? » (^)
En 1884, M. Espinas notait, comme un phénomène singulier, « l'attachement persistant de la bourgeoisie française à des dogmes métaphysiques auxquels elle attribue une efficacité morale exclusive et dont, par suite, elle entend conserver la suprématie dans l'éducation » (^j.
Enfin, au début du XX*^ siècle, V. Brochard constatait que «la morale éclectique a traversé, sans changer, plusieurs révolutions politiques et de très nombreuses révolutions pédagogiques, et qu'elle règne encore en maîtresse dans nos écoles » (^).
site de Liège lui confia le diplôme d'honneur de docteur en philosophie, à l'unanimité des voix de toutes les facultés réunies (FoisSET, Vie de Lacordaire, t. II, pp. 119-120).
1. Et. Vacherot, La situation philosophique en France, dans « Revue des Deux-Mondes », du 15 juin 1868. Tome 75, p. 959.
2. « L'école spiritualiste a donné cet exemple unique d'un vaste corps de professeurs qui pendant quarante ans a enseigné, au milieu d'une bourgeoisie catholique, une philosophie rationnelle, laque, en gardant la sympathie des conservateurs modérés et des libéraux... Reconnaissons là une institution politique au premier chef, un puissant organe d'éducation que s'est donné la société française pour s'affranchir doucement — on l'a bien dit — des liens de l'orthodoxie sans perdre toutefois le lest des convictions morales, attachées en ce temps là à la « religion naturelle ». Aujourd'hui encore, sans parler de ceux qui tiennent à cet enseignement par habitude, parce qu'ils l'ont reçu et l'ont donné, beaucoup de bons citoyens le soutiennent avec ferveur comme le moyen unique de rallier la jeunesse française à des convictions libérales sans témérité et religieuses sans bigoterie. » (A. Espinas, L'agrégation de philosophie^ dans « Revue internationale de l'enseignement », t. VII, p. 585, Paris, 1884).
3. V. Brochard, La morale éclectique^ « Revue philosophique ». Paris, février 1902; t. LUI, p. 114. — Sur l'état actuel de l'enseignement de la philosophie et de la morale en France, voir BiNET, L'évo-
Serait-ce donc que Lacordaire proclama prématurément le manque de vitalité du rationalisme déiste et de sa morale? Non, car, périodiquement, des voix autorisées ont fait écho à la sienne.
C'est Taine d'abord. 11 devait arriver au terme de sa laborieuse carrière avant de reconnaître avec Lacordaire la bienfaisante influence morale et sociale du christianisme ('). Mais, dans un livre de jeunesse, qui fut un manifeste retentissant, il commença par proclamer l'échec du rationalisme : « Le système spiritualiste reste maître de l'enseignement. Mais sur la foule, savants, jeunes gens et gens du monde, cette philosophie n'a plus de prise. La doctrine est impuissante et respectée, souveraine et oubliée, dominante et stagnante » {^).
C'est ensuite Renouvier, adressant l'expression d'un profond dédain à l'éclectisme qui n'est parvenu « ni à se donner la consistance d'une doctrine, ni à gagner le
lution do renseignement philosophique, dans « L'Année psychologique », XIVc année, p. 152, Paris, 1908.
1. H. Taine, Les origities de la France contemporaine. Le régime ■m,oderne: Tome II; livre V, chapitre III: « Aujourd'hui, après dixhuit siècles, le christianisme opère comme autrefois de façon à substituer à l'amour de soi l'amour des autres ; il est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel indispensable pour conduire l'homme, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice ». L'historien « peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'hoimêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, aucun code, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Le vieil Evangile est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social. »
2. H. Taine, Les philosophes français du XIX^ siècle, p. 301. Paris, 1857.
gouvernement des âmes»(^), et «qui ne laisse ni la trace d'une pensée forte et sincère, ni le souvenir sans mélange d'un service rendu aux générations qu'il a élevées » (-).
C'est encore M. Faguet, jugeant avec une sérénité plus détachée que « le déisme cousinien n'était pas un système très bien lié. Moitié religieux, moitié athée, il était un compose d'athéisme en formation et de christianisme en décomposition ; c'était une matière inorganique, parce qu'elle était mêlée et confuse; on ne pouvait avec lui rien fonder de durable »(^).
Ce sont enfin les sociologues contemporains, analysant impassiblement comme M. Lévy-Brùhl « l'hypocrisie sociale naissant de renseignement moral actuel » ("*) ; ou bien, émus de notre « alarmante misère morale » (^) et per-
1. a 11 n'a guère étendu sa domination ou son patronage au delà d'une classe de professeurs, recrutée, instruite et disciplinée avec les fonds et la puissance de l'Etat. » (Ch. Renouvier, De la philosophie du XIX^ siècle en France^ dans « L'Année philosophique », l^e année, p. 3. Paris, 1868.)
2. Ch. Renouvier, L'infini, la substance et la liberté, dans « L'Année philosophique », 2"^^ année, p. 130. Paris, 1869.
3. « Des hommes, qui étaient dans ces idées, les uns devaient revenir au christianisme, les autres devaient aller au scepticisme. Le spiritualisme ne devait pas être un point d'aboutissement. Il a été un effort pour se passer de la religion en la gardant ; c'était un compromis difficile à maintenir. » (E. Faguet, Politiques et moralistes du XI X^ siècle, 2me série, p. 277. Paris. 1898).
4. « Les consciences individuelles feignent d'accepter comme obligatoires de prétendus devoirs qu'elles ne se sentent plus réellement obligées de remplir. Que l'on parcoure la liste des devoirs qui figurent dans les manuels de morale, et l'on verra combien il en est qui, pour la conscience actuelle, n'ont plus qu'une réalité illusoire et verbale... Pourquoi? Parce que les croyances religieuses qui en étaient l'âme et la raison d'être, se sont elles-mêmes affaiblies et ne peuvent plus leur servir de soutien. Notre morale réelle ne coïncide plus avec la morale que nous professons. » (LÉVY-Brùhi>, La morale et la science des mœurs, p. 283). 5. Jl. Durkheim, Le suicide, p. 445.
suadés que « notre premier devoir actuellement est de nous faire une morale » (^), cherchant vaguement, comme M. Durkheim, dans une divinité nouvelle — la Société le fondement, indispensable à leurs yeux, du Devoir (2).
L'ambition de Cousin fut donc bien une prétention excessive, aboutissant, à la longue, à un pitoyable échec.
C'était une pensée grande et fière de concevoir, pour l'Etat laïque, une doctrine qui ralliât l'unanimité de la jeunesse studieuse dans l'adhésion raisonnée à une commune conviction et qui fût en même temps une efficace discipline morale (^).
Mais Cousin, s'il fut de bonne foi, fit un choix malheureux. 11 ne prit pas — comme Comte l'essaya plus tard, sans succès d'ailleurs — le temps et la peine d'élaborer un système nouveau. 11 en emprunta un. Et sous le nom de spiritualisme, il obligea ses professeurs à enseigner les idées du Vicaire savoyard.
Il se trouva qu'à l'expérience presque personne n'en voulut. Pour les uns, — matérialistes, positivistes, criticistes, libres-penseurs, — c'était trop; pour les croyants, ce ne fut pas assez.
La « religion naturelle » peut sans doute, dans la cellule du penseur austère, se construire comme un édifice
1. E. Durkheim, De la division du travail social, V^ édition,p.460.