‹ Le conflit de la morale et de la sociologie. --Chapitre 87 sur 186 · E. Durkheim, La détermination du fait moral · texte numérisé non relu

E. Durkheim, La détermination du fait moral

3. « Nous voulons que la philosophie de nos écoles fasse pénétrer dans les esprits et dans les âmes les convictions qui font l'honnête homme et le bon citoyen... Nous voulons apprendre à nos élèves ce qui importe également à tous les cultes^ à tous les rangs, à toutes le? professions, ce qui fait les bonnes croyances et les saintes espérances, ce qui soutient et dans la vie et dans la mort. » (V. Cousin, Défense de VUniversité et de la Philosophie, pp. 68 et 150).

doctrinal, d'apparence solide et d'architecture irréprochable. Mais le «déisme», à l'époque de Cousin, n'était pas cela C'est ce qui restait de la religion d'autrefois, après que des démolisseurs enragés l'eurent dépouillée de son armature chrétienne. Ce n'était pas le résultat positif d'un loyal effort créateur de la saine raison. C'était une ruine, un monceau de débris, tout ce que la critique voltairienne n'avait pas réussi à anéantir.

Sur le chemin qui mène de la foi à l'incrédulité, le déisme était une halte brève. Cousin s'est trompé s'il le prit sérieusement pour un lieu de repos définitif. La plu^ part de ses disciples, sous l'impulsion reçue du siècle précédent, franchirent l'étape, se hâtant vers l'athéisme. Les croyants avisés finirent par se décider à revenir sur leurs pas. Et le déisme resta le credo de quelques bourgeois, libéraux et lettrés, proches voisins souvent du gouvernement ou de l'administration.

Sans prise sur les esprits et par conséquent incapable de remédier à l'anarchie intellectuelle et de réaliser l'unité morale dans la société issue de la Révolution, — la doctrine fut impuissante à discipliner les volontés. Les appels pompeux à l'honneur et à la dignité, les apologies redondantes du devoir et de la conscience berçaient peut-être les imaginations ; mais on écoutait, sans entendre, cette prédication équivoque de théologiens antireligieux, ou on entendait sans obéir. La magie des mots fut de nul effet. Les raisons d'agir, de souffrir, de lutter venaient de trop loin, de trop haut, de régions indécises, d'espaces irréels {}). A l'usage, le système apparut ce qu'il était : un fragile

1. « Votre philosophie ne conduit qu'à des abstractions logiques, disait Pierre Leroux à Cousin, en 1839; or, de telles abstractions ne

produit de la raison raisonnante et de l'esprit critique; la fastueuse éloquence de Cousin n'avait pas réussi à transformer la froide abstraction en doctrine vivante, aimée, agissante. Et si l'éclectisme survécut au premier assaut, il dut sa déconcertante endurance moins à sa vigueur propre qu'à l'appui de l'Etat.

II. — Après les âmes croyantes, ce furent les esprits scientifiques qui se détachèrent de l'éclectisme. Taine se fit, en 1857, leur interprète véhément, dans un volume qui était presqu'un pamphlet.

Avant lui, Auguste Comte avait déjà rejeté comme « illusoire» la psychologie de Jouffroy, «qui prétend arriver à la découverte des lois de l'esprit humain, en le contemplant en lui-même et prend ses rêveries pour de la science (^). » Lerminier eut aussi pour la philosophie de Cousin quelques mots d'une ironie assez amère {^). Pierre Leroux ensuite se montra même très agressif (^). Il avait, il est vrai, pour cela des raisons personnelles: il connut Cousin jeune, mêlé à l'insurrection du carbonarisme et prêchant les idées les plus révolutionnaires; il ne lui pardonnait pas de s'être rallié à la Restauration et d'être devenu courtisan des rois et des prêtres (^). Sa réfutation de l'éclectisme, confiné dans des recherches de psychologie,

peuvent servir de guide à la vie morale... La jeunesse que vous formez, sera simplement démoralisée. » Réfutation de Véclectisme^ pp. 270 et 271.

1. Cours de philosophie positive, tome I, Ire leçon, p. 34 et suiv., 1830. Cfr. Examen du traité de Broussais sur l'irritation, 1828, iléimprimé dans Système de politique positive, t. IV, p. 216.

2. E. Lerminier, Lettres philosophiques adressées à un Berlinois, pp. 86, 90, 94. Paris, 1833.

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