J. Simon, La liberté, t. I, p
et de notre législation, c'est-à-dire les préjugés de notre nation et de* notre temps. Comment concilier aussi la morale idéaliste avec la variété des mœurs et des opinions chez les différents peuples et aux différentes époques? Si une faculté identique chez tous les hommes, la conscience, leur révèle immédiatement dans chaque circonstance la seule conduite qui soit conforme à la loi morale, comment se fait-il que les vérités les plus essentielles de la morale aient été méconnues par des peuples entiers (^) ?
Vacherot fit des observations analogues {^), mais ses critiques, pas plus que celles de Wiart, n'eurent alors de l'écho.
Il fallut le concours d'événements tragiques pour attirer l'attention sur la fragilité de la philosophie morale et politique de l'éclectisme. Ces événements furent la guerre franco-allemande et la Commune de Paris.
III. — Un article de la Revue des Deux-Mondes, qui eut, dit M. Hanotaux (^), l'autorité d'un manifeste, résuma l'impression première du « lettré bourgeois » après les sombres événements.
« La banqueroute de la Révolution française, — gémit E. Montégut, auteur de l'article, — est un fait accom-
1. E. Wiart, Du principe de la morale envisagée comme science^ pp. 4, 164, 167. Paris, 1862.
2. « Les inspirations de la conscience toute seule ne suffisent pas toujours pour guider la volonté dans ce dédale de relations, de situations, de conditions qu'on appelle la vie sociale. D'ailleurs, ce qu'on nomme le sens commun n'est pas un fonds immuable de vérités parfaitement définies ; dans l'ordre des notions morales, il varie selon les temps, les lieux, les sociétés. » (E. Vacherot, Essais de philosophie critique, 1864, p. 258).
3. G. Hanotaux, Histoire de la France contemporaine, t. II,p.557.
pli... Voilà maintenant quatre-vingts ans qu'elle dure, et nous savons moins qu'au premier jour, où il faut placer la démocratie et quelle forme politique lui convient naturellement. Elle* a créé cet état monstruieux de l'individualisme et le pire de la ruine, c'est que nous sommes désormais incapables de satisfaire, au moyen de ses doctrines, aux exigences de notre peuple... L'honnêteté autant que la prudence nous commande de prendre l'empirisme pour guide, sans prévoir ni regretter, de ne vouloir que pour l'heure présente (^). »
Tous ne restèrent pas, effarés et stupides, devant le désastre. De différents côtés on se ressaisit. Et il se produisit simultanément plusieurs réactions qu'il serait instructif de comparer à celles que provoqua la Révolution française.
Voici d'abord un groupe, d'allure martiale, ardent et enthousiaste, uni par une généreuse pensée et mu par une noble ambition. En possession d'une doctrine à laquelle il croit d'une foi profonde, il se déclare, avec une loyale sincérité, le parti de la contre-révolution, l'adversaire de l'individualisme, le restaurateur décidé de l'organisation corporative. Le marquis de la Tour du Pin est son distingué théoricien (^) ; le comte A. de Mun, son orateur incomparable (^) ; l'œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, son intéressante mais éphémère création (*).
1. E. MONTÉGUT, OÙ en est la Révolution française? (« Revue des Deux-Mondes », n» du 15 août 1871 ; t. XCIV, p. 872). — Renan écrivait de son côté : « L'édifice de nos chimères s'est effondré comme les châteaux féeriques qu'on bâtit en rêve. » (E. Renan, La réforme intellectuelle et tnorale, 1872, p. 2).