A. DE Mun, Ma vocation Sociale
Voici encore un cortège d'hommes graves et réfléchis, avertis par la pratique des affaires ou instruits par leurs méditations sur l'histoire, de la complexité des questions politiques et de l'insuffisance des solutions simplistes. Ils se défendent d'avoir une théorie toute prête, mais ils ont foi en la science et ils espèrent, de l'observation comparée des peuples européens et de leurs institutions, recueillir de précieuses leçons. Ils se rangent aux côtés de Boutmy qui n'a pas de peine à leur faire admettre qu' « il n'y a point en France d'enseignement organisé des sciences politiques » et qu'il faut combler cette lacune. Boutmy propose de créer une école dont l'enseignement serait « historique et critique par la méthode ». Des faits, sévèrement groupés, clairement expliqués, savamment commentés, repris dans le passé sur un espace assez long pour qu'on puisse déterminer la courbe qui marque leur direction future: voilà, dit-il, la matière du véritable enseignement des sciences politiques. Les théories vagues et absolues, les lieux communs oratoires ne doivent pas avoir de place dans une étude sérieuse et pratique (^j. Guizot et Laboulaye, en des lettres publiées(2j, se rallient au projet. Taine, dans un article du Journal des Débats {^), lui donne sa précieuse adhésion. « La connaissance des faits, dit-il, servira à limiter le champ du rêve, de l'extravagance et de l'erreur. Notre ignorance est déplorable; les trois quarts des gens cultivés raisonnent en politiques de café. La science engen-
. .1. Frojel d'une Faculté libre des sciences politiques, « Revue politique et littéraire », nP du 26 août 1871, p. 215.
2. Dans la « Revue politique et littéraire », nP^ du 14 octobre 1871, p. 368 et du 11 novembre 1871, p. 458.
3. N<> du 17 octobre 1871. L'article est intitulé: De la fondation d'une Faculté libre des sciences politiques.
dre la prudence et l'étude minutieuse diminue le nombre des révolutionnaires en diminuant celui des théoriciens. L'étude comparée des constitutions de l'étranger modérera notre manie de fabriquer à la volée une Constitution parfaite et notre habitude de mettre à bas, au nom d'un principe abstrait, celle que nous avons. » Bref, comme le disait si bien M. Béchaux dans un récent article, «on avait abusé des axiomes et des théories absolues ; il fallait observer, grouper, et commenter les faits; ce fut là le programme des fondateurs ; /). » — L'Ecole libre des sciences politiquej fut inaugurée le 10 janvier 1872 {^).
Un troisième groupe — des naturalistes, des médecins, des ingénieurs — serré autour de Littré, mettait sa foi en la philosophie positive et son espérance dans la sociologie. L'opposition actuelle de la Sociologie à la Morale philosophique est née dans ce milieu de savants positivistes.
Certes, les deux groupes précédents réagissaient aussi, chacun à sa manière, contre les théories politiques de la Révolution et contre le Droit naturel enseigné à l'Univer-
- 1. BÉCHAUX, La vie économique et le mouvement social. « Le Correspondant », nP du 10 octobre 1908, p. 187.
2. Voir Séance d'ouverture de l'Ecole libre des sciences politiques dans « Revue politique et littéraire », janvier 1872, p. 706. — L'Ecole a-t-elle répondu complètement aux espérances de ses fondateurs? Il est permis d'en douter, à lire le discours, empreint de mélancolie, que M. Anatole Leroy-Beaulieu prononça, au mois de janvier 1908, lors de l'inauguration du monument élevé à Boutmy. « Boutmy, dit-il, s'était flatté de former ici une élite à laquelle serait spontanément revenue, au moins pour une large part, la direction des affaires publiques... Devant une jeune démocratie ambitieuse et impatiente, confiante en ses forces et en ses lumières, et défiante de tout ce qui ne lui semble pas sortir de son propre fonds, le plus malaisé n'est pas de former une élite, mais bien de lui assurer, en politique surtout, le légitime ascendant que réclame pour elle l'intérêt public et peut-être le salut même de notre démocratie. » (Un monument à la mémoire d'Emile Boutmy, dans. « Le Temps », nO du 13 janvier 1908).
site. Mais dans l'entourage du comte de Mun on était plus occupé d'oeuvres et de réformes sociales que de controverses philosophiques, — quoique M. de Mun ne laissât point, certain jour, d'opposer, en un superbe discours, la morale chrétienne à la morale rationaliste de Jules Simon (^). A l'Ecole de Boutmy, d'autre part, on évitait, par méthode, par tempérament ou par tactique, les polémiques doctrinales, et un large éclectisme y présidait au recrutement des professeurs; c'est ainsi que Paul Janet y professa dès la première année, après que Taine eut prononcé le discours d'ouverture (^). — Il y eut plus de combativité chez les amis et disciples de Littré.
Les sociologues d'aujourd'hui sont ingrats pour Littré. Ils devraient au moins lui reconnaître le mérite d'avoir été, trente ans durant, le conservateur entêté du musée comtiste.
Converti en 1840 à la philosophie positiviste (^), Littré voua à Auguste Comte un véritable culte, exaltant son génie, défendant sa mémoire et rééditant pieusement le Cours de 'philosophie positive. Il le suivit longtemps comme un « maître infaillible » et ne laissa jamais "de le proclamer son «puissant initiateur»!*). Il eut lui-même depuis 1844 une tribune réservée dans le National pour propager le positivisme. II y appréciait les événements et solutionnait les problèmes du jour à la lumière de la sociologie — dont
1. Discours prononcé au Havre, le 15 janvier 1876. A. DE MUN, Discours, tome I, p. 137.
2. L'Ecole libre des sciences politiques, 1871-1897. Paris. 1897.
3. E. Littré, Auguste Comte et la philosophie positive, 1863 Préface.
4. E. Littré, Conservation, révolution et positivisme, 2"^^ édition, 1879. Préface, p. V.
il lui advint parfois de s'exagérer le pouvoir éclairant (';. Fidèle à la doctrine de Comte, il y combattit aussi —même quand la démocratie coulait à pleins bords — les principes de la politique métaphysique (^) que Jules Simon, héritier de la pensée de Cousin, devait continuer à défendre comme la pure expression du droit naturel (^).
Leur confiance absolue en la Sociologie avait déjà, au lendemain de la Révolution de 1848, inspiré à Comte et à Littré la pensée de créer, dans le but d'exercer une action
1. Par exemple, dans son article Faix occidentale (publié dans le « National », n^ du 18 novembre 1850, réimprimé dans Conservation, révolution et positivisme, 1852, p. 253). Les défaites militaires de la Russie en Crimée, de l'Autriche en Italie et en Allemagne, de la France à Sedan et à Metz, de la Turquie dans les Balkans vinrent cruellement démentir les prévisions de Littré sur la paix européenne. Pasteur, dans son discours de réception à l'Académie française, où il succéda en 1882 à Littré, tira parti de la déconvenue de ce dernier, pour contester à la sociologie le caractère de science. Renan, qui lui répondit, avoua aussi son scepticisme à l'égard des prétentions scientifiques de la sociologie, mais fit justement observer que Littré avait confessé son erreur. En effet, rééditant en 1879 son fameux article sur la Paix occidentale, Littré l'a fait suivre de ces remarques : « Ces malheureuses pag«s sont en contre sens perpétuel avec les événements qui se sont déroulés. Je me suis trompé. Je ne jurais alors que par la parole du maître; et, pour la trouver vraie je faisais violence aux faits positifs, j'écartais les signes manifestes » (E. Littré, Conservation, révolution et positivisme, 2^'^ édition, 1879, p. 480).
2. « La formule révolutionnaire « Liberté, égalité » considérée en elle-même^ révèle aussitôt son origine métaphysique; elle représente, non pas une condition réelle des choses, mais une notioin subjective, une idée que l'esprit s'était faite d'une société normale à la fin du dix-huitième siècle. La conception de l'égalité est incompatible avec la nature des choses » (E. Littré, De la devise révolutionnaire: Liberté, égalité, fraternité; « Le National», no du 9 juin 1851 , reproduit par E. Littré, Conservation, révolunon et positivisme, 1852, p. 304). Cfr. Des hases scientifiques du nouvel ordre bodal (<. National, » 23 juillet 1849; Conservation, etc., p. 75).
3. « La raison, par sa propre force, pose et consacre tous les principes de la loi naturelle... La. Déclaration des Droits de l'homme c'est le dogme de la loi naturelle... La Révolution a fait succéder le droit naturel au privilège » (J. SiMON, La liberté, t. I, pp. 27, 28 et 147).
politique, une «Société positiviste» (i). Dans un rapport présenté à la Société, on proposait notamment d'organiser à l'Ecole polytechnique un cours de Sociologie (^).
Littré reprit cette idée et fonda, au début de 1872, une «Société de Sociologie » (3). C'est de cette société qu'est issu le mouvement d'études sociologiques dont, par ignorance ou par oubli des origines, on désigne M. Espinas comme l'initiateur (*) et dont M. Durkheim est actuellement considéré comme le représentant le plus qualifié.
La Société de Sociologie, disent les statuts, a pour but l'étude scientifique des problèmes sociaux et politiques (article 1). Conformément aux principes propres à la philosophie positive, elle adniet que ses travaux doivent avoir exclusivement pour base l'examen des lois naturelles qui règlent la constitution et la marche des sociétés (article 2). Les séances de la Société ont lieu les 2^ et 4^ jeudi de chaque mois, à 8 heures du soir, au local de la Société, rue de Seine 16 (article 22).
1. Comte entendait « rester seul juge de l'aptitude intellectuelle et morale de tous ceux qui demanderaient à y entrer. » La première condition indispensable de l'incorporation était « une suffisante adhésion à l'esprit général du Positivisme »; il fallait au moins « adopter le Discours sur l'esprit positif » (E. LiTTRÉ, Auguste Comte et la philosophie positive, p. 592).
2. Rapport à la Société positiviste par la commission chargée d'examiner la nature et le plan de Vécole positive destinée surtout à régénérer les médecins. Paris, mars 1849.
3. La fondation est annoncée dans « La philosophie positive », revue dirigée par E. Littré et G. Wyrouboff, Paris, n'^ de mars-avril 1872, tome VIII, p. 298.
4. « En 1877 » — disait M. Boutroux au Congrès de Philosophie de Heidelberg (septembre 1908). — « Alfred Espinas publia un ouvrage intitulé: Les sociétés animales, (im peut être considéré comme le point de départ du mouvement sociologique actuel » (E. Bou- TROUX, La philosophie en France depuis 1867, dans «Revue de métaphysique et de morale » Paris, novembre 1908; t. XVI, p. 692).
Les mémoires lus aux séances de la Société, ont pour objet des questions d'une grande généralité. 11 y en a une série sur la classification de la sociologie et la division de la société en sections (i) ; d'autres proposent des plans ou esquisses pour un traité de sociologie (2) ; d'autres encore traitent de la mésologie ou de l'influence du milieu, en particulier sur nos idées et nos mœurs (^). Un des plus intéressants est celui du D"^ Clavel sur la morale (*).
La Société de Sociologie vécut à peine deux ans. Elle s'était avant tout préoccupée de définir la science sociale et d'en déterminer les méthodes. Après de longues discus-
1. Ceux de G. Wyrouboff, de de Bagnaux, du D^ Clavel, de G. Hubbard, dans la séance du 8 février 1872. (« La philosophie positive », no de mars-avril 1872, tome VIII, pp. 302,313, 323, 331.
2. Ceux de E. Littré, dans la séance du 23 mai 1872 (ibid. tome IX, p. 153) et de Guarin do Vitry, dans la séance du 26 juin 1873 (ibid. t. XII, p. 5). -- Cfr. le mémoire de Gaétan Delaunay, Programme de sociologie ou d'histoire naturelle des sociétés. Paris, 1872.
3. Ceux du Dr Bertillon, dans la séance du 9 mai 1872 (ibid., t. IX, p. 309), d'E. Jourdy, dans la séance du 24 octobre 1872 (ibid., t. X, p. 155) et encore du D^ Bertillon, en 1873 (ibid. t. XI^ p. 468).
4. « L'individu n'obtient la moralité que de la vie sociale; il ne tire de son organisation propre que l'égoïsme et la méchanceté; il tire de l'organisation sociale, l'altruisme et la bonté... L'être moral et sa conscience varient constamment avec le groupe social dont ils font partie... Chaque religion et chaque forme sociale a sa morale.. La morale est restée un « art » jusqu'à l'époque actuelle... La « science » des faits moraux devra, en premier lieu, circonscrire nettement les faits qui lui appartiennent spécialement. Puis il faudra rechercher dans l'organisation sociale quelles sont les conditions réelles du bien et du mal. La science fondée sur les faits doit dire, après avoir formulé le bien, dans quelles circonstances il sera praticable et dans quelles circonstances doit triompher le mal. » (Dr Clavel, Mémoire sur la morale, lu à la Société de sociologie dans ses séances des 13 et 27 février 1873, publié dans « La Philosophie positive », tome X, p. 445). — Le Dr Clavel lut encore, dans la séance du 8 mai 1873, un mémoire sur la décadence du principe thé.ologique dans les sociétés modernes (ibid., t. XII, p. 146).
sions, il fut reconnu qu'aucune des opinions exprimées, aucune des classifications proposées n'était la bonne. Le travail collectif devenait dès lors impossible. La société disparut.
L'échec fut sensible aux fondateurs. Six ans plus tard. Wyrouboff s'en trouvait encore troublé : « La sociologie, dit-il, n'est jusqu'à présent qu'une ébauche de science, une esquisse approximative... Après plus de trente ans d'efforts, une sociologie abstraite, telle qu'elle devait être d'après les idées de M. Comte, n'a pu être créée. La loi des trois états a été reconnue pour une loi purement empirique ; aucune autre loi n'a été trouvée, aucune prévision n'est encore possible. La voie indiquée par M. Comte s'est trouvée stérile, tout au moins insuffisante) (^j. »
Littré de son côté ajournait ses espérances : « M. Comte a vu dans la philosophie positive les éléments d'une doctrine sociale, et il pense qu'elle produira un régime politique qui lui sera homogène. Dans ces termes généraux, dit Littré, je le pense comme lui; mais il faut avouer que nous sommes loin encore d'une pareille issue. . . Bien des degrés intermédiaires doivent être franchis, avant que le sociologiste puisse déterminer avec clairvoyance l'ordonnance sociale, quelle qu'elle doive être, congénère à la conception positive du monde... La politique scientifique qui émane des enseignements de la sociologie, a, pour le moment du moins, peu de vertu pour prévoir les événements et les contingences. Les prévisions ne sont jusqu'à présent admissibles en sociologie que dans des limites très restreintes {^). »
1. G. Wyrouboff, La Sociologie et sa méthode (« La Philosophie positive », t. XXVI, p. 5).
2. E. Littré, Conservation, révolution et positivisme, 2^^ édition, 1879, pp. 216, 307, 483.
Si elle ne répondait pas à l'attente de ses fondateurs, la Société de Sociologie eut pourtant des résultats appréciables.
D'abord elle provoqua des initiatives, tout au moins curieuses. Telle cette proposition d'Hipp. Stupuy de supprimer l'Académie des sciences morales et politiques et de créer une section de sociolog-ie à l'Académie des sciences (^). Tel encore le projet, cher à Littré, d'une Ecole supérieure des sciences positives, — qui fut développé par Wyrouboff, dans un discours à la loge maçonnique la Clémente Amitié, en la fête anniversaire de la réception du F.-. Littré, le 9 juillet 1876 (^). Dans le plan exposé par Wyrouboff, on aurait enseigné en six semaines les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biclogie, la science sociale, c'est-à-dire « les lois du monde inorganique, les lois du monde animé, les lois du mouvement des sociétés » (^).
1. H. Stupuy, Deux mesures opportunes. Mémoire présenté à M. Jules Ferry, ministre de l'instruction publique. (« La Philosophie positive », no de juillet-août 1879, t. XXlII, p. 4.)
2. Le discours du F.*. Wyro'uboff a paru dans une brochure de la Bibliothèque franc-maçonnique intitulée Loge française et écossaise de la Clémente Amitié, Fête anniversaire de la réceptio7i du F'. Littré. Paris, chez le concierge du Grand Orient, rue Cadet, 16, 1876. — Le discours de réception de Littré dans la franc-maçonnerie a été publié par lui-même dans ses Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine, p. 596, Paris, 1876.
3. Antérieurement Wyrouboff avait apprécié sans bienveillance la création de l'Ecole libre des sciences politiques. Relevant parmi les noms des professeurs celui de Paul Janet, il ne dissimula pas son mépris : « Que pourra dire de scientifique sur la réforme sociale, l'auteur qui a fait un volume sur le cerveau et la pensée, sans avoir jamais fréquenté un amphithéâtre ou un laboratoire, et qui a nié formellement l'existence des lois fatales réglant la marche des sociétés ? » Et Wyrouboff terminait en disant : « Nous avons créé déjà, pour ceux qui travaillent en dehors de la métaphysique, une société de sociologie; nous pourrons, peut-être, créer, pour ceux qui veulent s'instruire, une école libre des sciences sociales. » Wyrouboff, L'école libre des sciences politiques, dans « La Philosophie positive », n» de janvier-février 1873, t. X, pp. 120 et 123).
Morale et sociologie. i8
, Un autre pffet de la Société de Littré fut d'éveiller des vocations sociologiques, celles par exemple de Guarin de Vitry, de M. de Roberty, de M. Espinas, qui poursuivirent leur destinée avec des chances diverses. La pensée de M. de Roberty est, dans ses nombreux écrits, restée confuse comme elle l'était dans les longues Notes sociologiques qu'il publia de 1876 à 1878 chez Littré 0). Le nom de M. Espinas est devenu célèbre; les historiens de la sociologie et de la philosophie (2) le proclament l'initiateur de la sociologie contemporaine en France. Quant au pauvre Guarin de Vitry, qui le connaît? qui en parle?... Les positivistes ont substitué au dogme de l'immortalité de l'âme la théorie de la survivance dans la conscience d'autrui (^). Il est honteux qu'ils laissent dans l'oubli, après avoir peutêtre profité de son labeur, un des meilleurs d'entre eux.
Membre de la Société de Sociologie, Guarin de Vitry y avait présenté V Esquisse d'un traité de sociologie {^). Après la dissolution de la Société il publia, dans la « Phi-
1. DE Roberty, Notes sociologiques, dans « La Philosophie positive », t. XVI. pp.! 177 et 326; t. CXVII, pp. 95, 192 et 336; t. XIX, p. 397; t. XX, pp. 57 et 250; t, XX,I, p. 113.
2. E. DURKHEIM, La sociologie en France. — E. Boutroux, La philosophie en France depuis 1867.
3. L. Lévy-Brùhl, La philosophie d'Auguste Comte, pp. 392 et 409. Paris, 1900.
4. Séance du 26 juin 1873. — Il y montre que la sociologie a réellement un objet propre, attendu que l'être social représente une puissance supérieure de la vie, est comme un mode d'existence d'un degré plus élevé: L'être collectif — constitué d'êtres agissants, sentants et pensants, chacun dans son individualité — a, dit-il, sa personnalité, son évolution propre, son mouvement d'assimilation et de désassimilation, sa croissance, son apogée, ses maladies, son déclin et sa dissolution. — C'est la contrainte qui réunit et maintient les agglomérations humaines ; d'invisibles liens enchaînent si étroitement l'individu à ses ancêtres et à ses contemporains, qu'il doit suivre la direction commune et mesurer son pas sur le leur; mais l'adhésion des parties constituantes du corps social a cela de ca*
losophie positive », des Considérations sur la constitution de la science sociale {^).
La plupart des conceptions de Guarin de Vitry sont aujourd'hui des lieux-communs de la littérature sociolor gique ; on les retrouve, à la lettre même et sans attribution d'origine, dans les écrits des maîtres honorés de la science sociale {^). Quand on pense que l'auteur n'était point informé de la littérature allemande, que ni les Gedan'ken de Lilienfeld, mleBau und Leben de Schaeffle, ni les Principles of Sociology de Spencer n'avaient paru, — on doit reconnaître que son essai est un travail de puissante originalité, bien supérieur aux Règles de la méthode sociologique que M. Durkheim publia vingt ans plus tard. Qu'on en juge par le résumé que nous donnons ci-dessous en note (^).
ractéristique qu'au lieu d'être matérielle, elle est idéale et volontaire. Ce qu3 l'on pourrait appeler l'âme d'une société, c'est-à-dire sa synthèse intellectuelle et morale, résulte d'une élaboration séculaire à laquelle ont concouru tous ses ancêtres. (Guarin de Vitry, Esquisse d'un traité de sociologie dans « Philosophie positive », t. XII, p. 5).
1. Guarin de Vitry, Considérations sur la constitution de la science sociale, dans « La Philosophie positive », 1875 et 1876, t. XIV, p. 404; t. XV, p. 170; t. XVI, pp. 41 et 393; t. XVII, p. 352.
2. Comparez, par exemple, la conception sociologique de M. Durkheim, exposée plus haut dans notre chapitre II, avec V Esquisse et les Considérations de Guarin de Vitry.
3. La sociologie doit, — dans la conception de Guarin de Vitry, — se limiter à l'étude des collectivités humaines qui ont pris conscience d'elles-mêmes; les phénomènes de pécorisme ou grégarisme chez les sauvages ou même chez les animaux peuvent toutefois faire utilement l'objet d'une pré-sociologie. Ainsi une étude approfondie des populations primitives présenterait un immense intérêt pour découvrir les racines de nos moeurs et de nos institutions. — Dans les limites indiquées la sociologie est une véritable psychologie *), car les manifestations psychiques les plus hautes, les senti-
*) Pour Gaétan Delaunay, au contraire, la sociologie est « la Biologie des Sociétés ». — En énonçant et en développant — en 1872 dans son Programme de sociologie — la théorie organiciste, Delaunay a devancé Lilienfeld, Schâffle et Spencer. Les sociologues positivistes lui ont fait le même sort qu'à Guarin de Vitry; ils ont perdu son souvenir.
Guarin de Vitry avait, après Gaétan Delaunay, signalé l'utilité de recherches sur le pécorisme ou le grégarisme
ments moraux et religieux, les combinaisons transcendantes de la pensée, ne se produisent que dans l'homme social et sont à la fois facteurs et produit de la sociabilité. — L'état présent des sciences sociales, c'est le morcellement, le manque de coordination; chacune creuse son sillon, ignorante des autres- Plusieurs heureusement entrent spontanément dans la véritable voie, celle de l'observation et de l'expérience; c'est le cas des études sur le droit comparé, sur la morale et la psychologie comparées, sur l'histoire des institutions. De nouvelles disciplines se créent, dont la méthode est pareillement toutie positive : l'ethnologie, l'archéologie, l'étude des mœurs et des coutumes, la science du langage et celle des religions, la statistique. Toutes ces études fragmentaires et actuellement sans lien commun sont les ramifications ou les racines de la sociologie. Celle-ci viendra et en sera la synthèse. — Est-elle possible? deniandera-t-on. Travailler à la constituer est la vraie manière d'en prouver la possibilité. — La sociologie n'a depuis Comte fait aucun progrès; elle est encore incapable de résoudre un problème de politiique sociale ou de permettre une prévision. Cet arrêt de développement provient d'une erreur de méthode : on a voulu donstituer la sociologie abstraite avant d'avoir conduit au degré suffisant une exploration systématique des phénomènes qu'elle doit intégrer dans ses généralisations. Il faut d'abord faire la morphologie, la physiologie et la classification des divers types de sociétés. Prétendre avant cela constituer l'anatomie et la physiologie générales ou la biologie abstraite des sociétés, c'est vouloir commencer par la fin. — La biologie peut fournir à la sociologie une direction, des indications générales et de fécondes analogies ; mais ce précieux concours ce disoejosera nullement de l'observation et de l'analyse directe des phénomènes sociaux. — Il faut renoncer aussi au postulat d'Auguste Comte d'après lequel toutes les sociétés, passées et contemporaines, représenteraient des phases différentes d'une seule et même évolution. L'évolution sociale se déroule suivant divers plans de structure. — Le sociologue doit, pour ne pas s'égarer dans ses investigations,, prendre certaines précautions : 1° discipliner son imagination; 2F> écarter les considérations absolu;» et ne jamais perdre de vue que tout;, dans ce monde, se trouve lié à une foule d'antécédents et de concomitants ; 3° conserver l'impartialité d'esprit ; pour le sociologue, le droit, la politique, la morale, la religion des sociétés sont des faits naturels. — Les procédés de la méthode sociologique sont l'observation, l'expérience, la comparaison, la classification. L'histoire est un immense laboratoire oii nos pères et nos contemporains ont accumulé les expériences. Sans la considération de la longue chaîne des antécédents, qui ont façonné la société actuelle et formé nos habitudes, nos mœurs.
des animaux ; elles devaient, dans sa pensée, servir à constituer une présociologie. En 1877 — avec la prétention
nos institutions, les phénomènes les plus importants nous resteraient ciomplètement inintelligibles. La sociologie dispose aussi d'un autre procédé fécond, qui lui est presque exclusif, c'est la statistique. C'est sur les investigations de la statistique comparée dans le temps, que se fondera la détermination de la direction et de la vitesse de l'évolution du corps social et de ses organes essentiels. Les données de la statistique pourront s'exprimer en courbes graphiques, et la comparaison de ces courbes pourra révéler des rapports inattendus. Par exemple, si l'on trouve constamment à peu près parallèles les courbes qui exprimeront le nombre des mariages annuels avec celles qui retraceront le produit des récoltes, on découvrira une relation directe entre l'abondance et les mariages, comme on en trouvera une inverse entre le degré de la prospérité publique et le nombre des délits. Mais il ne faut pas nourrir d'illusion sur la possibilité ou l'efficacité de l'emploi des mathématiques hors des cas les plus généraux et les plus faciles de la sociologie, à cause ide la multitude des facteurs variables qui peuvent venir compliquer les phénomènes les plus simples en apparence. — Quelle voie suivre dans la recherche statique, pour déterminer les conditions d'existence des sociétés? Il faudra analyser d'abord la société dont nous faisons partie, pour en rechercher les bases fondamentales ; ensuite contrôler par l'analyse comparée des autres sociétés contemporaines, des sociétés barbares et même des peuplades les plus arriérées : ce que nous aurons trouvé partout et toujours, sera évidemment un élément constitutif de la société en général. Une fois déterminées les fonctions cardinales de la société, il faudra d'abord considérer isolément chacune d'elles, — la famille, la propriété, la religion, la morale, le droite le gouvernement, le système militaire, etc. — dans chacune des sociétés actuelles et passées, pour en découvrir le caractère, les conditions et l'objet. Quand nous serons arrivés là, il resteta à déterminer les relations mutuelles des diverses fonctions dans chacun des différents types de sociétés. On s'efforcera de déterminer, par exemple, à quelle forme religieuse correspond naturellement et normalement telle constitution de la famille, de l'industrie, du gouvernement, tel caractère de la littérature et des beaux-arts, tel avancement des sciences, telle direction de la pensée philosophique, telle physionomie générale de la population. Le but final sera la détermination des conditions d'existence des sociétés connues, et, par une suprême abstraction, de la société en général. Ainsi se constituera la morphologie sociale. — Pour découvrir les conditions d'évolution des sociétés, on suivra la marche inverse. On partira des types les plus simples pour remonter aux organisations les plus compliquées, en observant comment, de degré en degré, les fonctions d'abord confuses, se subdivisent, se spécifient et se coordon-
de faire de la sociologie et non pas seulement de la présociologie (0, — M. Espinas publia un essai sur les sociétés animales, et le présenta comme thèse de doctorat à la Faculté des lettres de Paris.
Ce banal incident de la vie académique fut un événement doublement important.
La sociologie n'était jusqu'alors cultivée et honorée que par les rares disciples de Comte ou par les amis de Littré — des mathématiciens, des naturalistes, des médecins, ou, comme Guarin de Vitry, des ingénieurs. Elle était ignorée ou méprisée par les représentants du spiritualisme cO'Usinien qui avaient le culte exclusif et jaloux de la philosophie littéraire. Or voici que, sous la forme d'une thèse de doctorat, la Sociologie pénètre dans leur monde fermé, dérangeant leurs habitudes mentales et contredisant leur conception étroite de la philosophie. Cette invasion de la Sociologie, coïncidant avec l'apparition de la psychologie physiologique, fut, aux yeux des chefs de la pensée abstraite, « une véritable révolution ». Les traces de leur émoi se retrouvent, plusieurs années après, sous la plume de M. Boutroux (^j.
nent, et en cherchant à déterminer la caractéristique de chacune des formes sociales dont la succession s'est déroulée dans l'histoire. — Pour fournir aux sociologues les matériaux indispensables, il est urgent de rédiger un questionnaire de sociolog-ie comparée. Chaque observation doit être consignée sur une carte volante, portant, avec un numéro, un titre et des sous-titres. Ces cartes ou fiches seront classées par casiers et numéro, avec un répertoire alphabétique. — Certes, au premier abord, l'œuvre esquissée paraîtra gigantesque, mais que le travail soit réparti par â^es historiques et par fonctions sociales entre divers érudits, chacun se chargeant de ce qui rentre dans la spécialité de ses études, toute difficulté ^disparaîtra.