INTRODUCTION
En dernier lieu nous essayerons de dégager les raisons de l'échec de la Société des Nations et les conséquences qui peuvent en résulter pour l'organisation de la paix
par la sécurité collective, dans le cadre de la Société des Nations.
SECTION ii Les causes réelles du conflit.
« La guerre est à l’homme ce que la maternité est à la femme. »
B. Mussozini, 26 mai 1934.
C’est un fait incontestable que l'Italie, — dont il convient de ne point mésestimer l’aide efficace qu’elle apporta aux Alliés pendant la Grande Guerre, — ne tira de son intervention aucun bénéfice colonial; elle ne participa nullement au partage des colonies des pays vaincus. Pourtant l’article 13 de l’Accord secret concernant la coopération de l'Italie à la guerre contre les Puissances centrales conclu à Londres le 26 avril 1915, entre la France, la Russie, la Grande-Bretagne et l'Italie, était ainsi conçu : « Dans le « cas où la France et la Grande-Bretagne augmenteraient « leurs domaines coloniaux d'Afrique aux dépens de l'Allemagne, ces deux Puissances reconnaissent en prin- « cipe que l'Italie pourrait réclamer des compensations « équitables, notamment dans le règlement en sa faveur « des questions concernant la frontière des colonies ita- « liennes d’'Erythrée, de Somalie et de Lybie et des colonies « voisines de la France et de la Grande-Bretagne. » Promesse non tenue par les Alliés ? Maladresse de M. Orlando ?
Désintéressement momentané du peuple italien des questions coloniales ? Il apparaît que ces trois facteurs ont eu une influence inégale mais certaine. Un fait seul demeure : le Traité de Versailles n’a rien attribué à l'Italie dans le partage des colonies allemandes et l'Italie, à mesure qu’elle se réorganisait politiquement, militairement et économiquement, se sentait frustrée de territoires qui lui avaient été formellement promis et qu’elle avait conscience d’avoir déjà payés de son sang.
En même temps que se développait ce sentiment chez le peuple italien, le consentement de la masse italienne au régime fasciste s'était peu à peu étendu et la nation toute entière se sentait plus forte. La préparation morale continue et minutieusement organisée donnait au gouvernement fasciste la certitude de pouvoir affronter toutes les éventualités ; dans son discours du 26 mai 1934 le « Duce » ne déclarait-il pas : «Je ne crois pas à la paix perpétuelle : « non seulement cela, je la crois déprimante et négatrice « des vertus fondamentales de l’homme qui ne $e révèlent « pleinement que dans l'effort sanglant. » On pouvait lire également dans le Lavoro fascisto sous la signature d’un des lieutenants du « Duce », M. Tulio Cianetti, président de la Confédération Générale des Syndicats des travailleurs industriels : « Nous ne croyons pas à la paix éternelle qui « est l'héritage des cimetières... nous acceptons donc la « guerre comme un fait nécessaire, né avec l’homme et qui « mourra avec lui... les vœux, les traités, les discours et les « toasts sont remplis de bonnes intentions, mais les navires, « les canons, les aéroplanes et les gaz asphyxiants sont une « tangible et redoutable réalité . »
Une telle philosophie politique ne pouvait conduire qu’à la guerre. Pour l'Italie fasciste les nations « repues »
me sauraient s'opposer à l’expansion coloniale italienne qui seule pouvait donner au régime le prestige indispensable à son maintien.
Comment en effet l’Italie pouvait-elle espérer compenser autrement que par l'expansion coloniale les deux redoutables facteurs que représentent pour ce pays la nécessité de canaliser l’excédent continu de sa population et la nécessité d’assainir une balance des comptes en déficit toujours croissant.
L’italie possède une balance commerciale : constamment déficitaire malgré tous les efforts faits depuis dix ans pour vivre dans une autarchie économique toujours plus accentuée. S'il fallait donner un exemple de ce désir constant d’autarchie économique, il suffirait de mentionner que ce pays est arrivé à produire lui-même en dépit de difficultés multiples le blé nécessaire à sa subsistance. Il convient de remarquer d’ailleurs que déficitaire de 6 milliards pour chacune des années 1925-1930, le déficit de la balance commerciale à été ramené à 1 milliard 1 /2 pour 1931, 1932 et 1933, mais est remonté à 2 milliards 1 /2 pour 1934 en dépit de l’adoption d'importantes mesures -protectionnistes. Malgré l'importance et le soin apporté au tourisme, malgré sa politique particulièrement prudente en matière d'emprunts, l'Italie voit sa balance des comptes condamnée à un déficit quasi perpétuel.
Acquérir les matières premières indispensables, telle est une des raisons qui devait conduire l'Italie à rechercher de nouvelles colonies. Mais il y avait aussi pour elle son désir de rechercher de nouveaux. territoires de peuple-
1. Voir Gerbel. Finances italiennes. (Revue de France, 1% octobre 1935.)
ment. C’est qu’en effet au 30 juin 1934, la population de l'Italie était évaluée à 42.425.000 habitants.
Le sol ne peut faire vivre une telle population. L’émioration fournissait autrefois un exutoire. Mais les pays d’émigration intense comme les États-Unis, se sont fermés ; l'émigration en Amérique du Sud ne présente plus maintenant ni dignité suffisante ni garanties d'humanité. Et l'idéal politique actuel interdit à l’Italie de laisser l’économie des pays étrangers bénéficier de l’apport des travailleurs italiens. La politique démographique italienne a atteint un degré tel que ce qu’on à appelé la colonisation intérieure — les Marais Pontins en sont un exemple remarquable — est désormais insuffisante. Pour continuer à faire de l’expansion démographique un facteur de puissance politique, des terres nouvelles devenaient indispensables 1, La proximité géographique, la richesse de son territoire, l’impossibilité même de tout autre choix désignaient un seul pays : l’'Éthiopie.
L'Éthiopie, dont la population actuelle est de l’ordre de 10 à 12 millions d’habitants possède des richesses agricoles et minières incontestables ? La haute plaine, salubre, présentant des conditions de climat auxquelles s'adaptent facilement les Européens, comporte d’immenses pâturages peuplés de troupeaux innombrables, en même temps qu’y prospère la culture des espèces oléagi-
1. Voir Buchet. « L’Éthiopie et l'expansion coloniale de l'Italie. » Rev. de France, 15 juin 1935.
2. Voir Lamare. « Les richesses minérales de l’Éthiopie. » Illustration, 28 septembre 1935.
Lemonon. « La valeur économique de l’Éthiopie. » Journal des Economistes, mars-avril 1937.
Mayor. « Les ressources de l’Éthiopie. » Exportateur français, 8 octobre 1936.
neuses et du blé. Le coton est par ailleurs cultivé dans la région du Harrar et, dans une proportion beaucoup plus importante, sur les bords des lacs Thorro-Scial et Regina Margherita. Tout le long du Flimma se rencontrent de nombreuses plantations de café et de maïs et les bords du lac Tsana sont d’une très grande fertilité. L’Éthiopie possède également des richesses forestières certaines, en particulier dans la région des lacs méridionaux, où la mise en valeur des immenses étendues boisées à déjà commencé ; il convient à cet égard de souligner les résultats obtenus par la Mission de la Consolata do Turino qui avait acquis le droit d'exploiter la forêt de Sajo, aux confins du Soudan anglo-égyptien.…
Il semble enfin que les ressources minières de l’Éthiopie soient d’une richesse exceptionnelle. Sans parler des sables aurifères, particulièrement abondants dans les territoires du Kaffa, de l’Illobabur, du Sciangul et du Flimma, et surtout dans le Ouallega aux environs de Beni Chongoul, en négligeant même le platine qui existerait dans de nombreux torrents occidentaux en particulier dans le torrent de Birma et dans la rivière Birbir, on trouve dans les monts du Harrar des quantités appréciables de mica. On relève la présence de pétrole au nord de Haiïsea, de cuivre dans la région du Maggi et de fer dans de nombreux cours d’eau. L’anthracite est abondant dans les monts de Entotto et surtout de vastes gisements de sel de potasse existent en Dancalie septentrionale.
L'Éthiopie, ce pays qu’on à si justement appelé un « paradis situé dans l’enfer » pourrait done facilement devenir, par une exploitation sérieuse et une mise en valeur rationnelle, l’un des plus riches du continent africain. Comment s’étonner dès lors que l’Italie ait immédiate-
ment pensé qu’il lui appartenait d'opérer cette « valorisation » qui lui permettrait de suppléer à ses besoins économiques en même temps qu’elle lui permettrait de développer les qualités très réelles qu’elle à montrées dans la colonisation et la mise en valeur de la Lybie.
Mais plus encore peut-être que ces raisons il y avait pour l'Italie fasciste une cause essentielle à la pénétration en Éthiopie, cause sentimentale mais combien importante : c'était la réparation de l’échec de 1896, c’était l’effacement de la défaite d’Adoua. L’Italie avait déjà tenté d’annexer PAbyssinie. La proximité de ses colonies d'Afrique Orientale : Érythrée et Somalie l’avait conduite à essayer d'établir sur l’Éthiopie son protectorat. C’est à un désastre que cette tentative avait abouti et en octobre 1896, l’Italie avait dû accepter, par l'intermédiaire du commandant Nerazzini, la paix que lui offrait l’Éthiopie victorieuse et libre. Le traité d’Outchale (Ucciali) qui avait été conclu le 2 mai 1889 entre l'Empereur Ménelick et le Comte Antonelli et qui avait mis l’Éthiopie sous le protectorat nominal de l’Italie était abrogé : la reconnaissance par PItalie de l'indépendance de l'Éthiopie était définitivement acquise.
Par la suite des relations se nouèrent entre les deux pays et devinrent même cordiales.
L'accord de Londres du 13 décembre 1906, intervenu entre la France, la Grande-Bretagne et l'Italie, avait d’ailleurs réparti entre les trois Puissances les zones d’influence et de pénétration économique en Éthiopie. Malheureusement il semble bien que les trois Puissances s’ingénièrent trop souvent à se créer mutuellement des obstacles. Jouer de ces influences rivales, pour empêcher toute influence réelle européenne fut la ligne de conduite qu’a-
dopta le Gouvernement éthiopien. Pourtant l'intégrité de l’Éthiopie était formellement reconnue par le traité. Celui-ci se bornait à protéger les intérêts respectifs des
trois pays et à réglementer les concessions agricoles, industrielles, minières et commerciales en Éthiopie de manière qu'aucun des trois États ne nuise aux intérêts légitimes des deux autres. Cet arrangement dont on peut bien dire qu’il liquidait et délimitait nettement le pro- blème éthiopien, n’eut dans la réalité aucune suite sérieuse, si l’on en excepte la consolidation certaine qu’il procura à la France de son privilège résultant de la concession
de la construction du chemin de fer jusqu’à Addis-Abeba 1.