‹ Le conflit italo-éthiopienChapitre 73 sur 81 · CHAPITRE. TX · texte numérisé non relu

CHAPITRE. TX

« Mais. — et c’est là le fait douloureux qui diminue l'importance de cet épisode diplomatique — la suggestion francobritannique; même si elle avait été dressée conformément à toutes les règles de métier, n’eüt point été retenue par le Duce. »

Jacques Barpoux.

Le Temps, 31 décembre 1935.

Dès le 2 novembre, au moment où le Comité de Coordination fixait la date d’entrée en vigueur des mesures prises en application de l’article 16 du Pacte, les membres du Comité tinrent à affirmer qu’indépendamment des sanctions prises contre l’Italie, le devoir essentiel de la Société des Nations était de rechercher le plus rapidement possible un règlement amiable du conflit. Sir Samuel Hoare déclara à cet égard : « Si d’une part, en notre « qualité de membres loyaux de la Société, nous croyons « qu'il est de notre devoir absolu de nous acquitter « de nos obligations et d'accomplir la mission que nous « impose le Pacte, nous avons d'autre part, l'obligation « non moins pressante de nous efforcer d'aboutir à un

4. Voir Le Mois, 1®T janvier-1®7 février 1936. — Revue politique et parlementaire, 10: janvier 1936.— Le Temps, 24 octobre 1935 et 31 décembre 1935. — Le Capital, 20 décembre 1935. — $. D. N. Questions politiques, n°5 15.et 16.

. « règlement rapide et honorable du différend. » Mais il demeurait entendu que ce règlement devait être accepté par les trois parties en cause : la Société des Nations, : l'Ethiopie et l'Italie et que les efforts de conciliation se trouveraient placés sous les auspices et dans le cadre de la Société des Nations elle-même. M. Komarnicki au nom de la Pologne, avait ainsi précisé la pensée de tous les Etats membres : « Tout en formulant les vœux les plus sincères pour le plein succès des efforts déployés par la France et le Royaume-Uni en faveur de la Paix, je dois néanmoins constater que notre Comité de Coordination ne saurait donner à ces Puissances de mandat formel. Le Conseil étant seul compétent pour s'occuper du fonds de l'affaire. »

La porte n’était donc pas fermée aux négociations. Mais combien celles-ci s’avéraient difficiles puisqu'il s'agissait de donner satisfaction à l'Italie avec le plein assentiment du Négus dans le cadre des principes de la Société des Nations. Déjà l’écueil redoutable dans lequel allaient tomber les ministres des Affaires étrangères anglais et français était signalé par toute le presse britannique qui soulignait leffet inadmissible qu’aurait toute suggestion constituant une véritable prime à l’agression italienne. Les Gouvernements anglais et français s'efforcèrent pourtant de mettre sur pied un nouveau plan de règlement amiable du conflit. Les experts, M. Peterson et M. de Saint-Quentin préparaient un avantprojet qui allait être mis au point à Paris par Sir Samuel Hoare et M. Pierre Laval. Le 5 décembre, avant de partir pour Paris, Sir Samuel Hoare prononçait à la Chambre des Communes un remarquable discours dans lequel, après avoir passé en revue les grands problèmes exté-

rieurs posés au Gouvernement britannique, il lançait à M. Mussolini et à l'Italie un vibrant appel pour le rétablissement de la Paix. « Les Gouvernements français et

britannique ont l'intention, déclarait Sir Samuel Hoare, de redoubler d'efforts pour arriver à un règlement du conflit italo-abyssin. Le monde à grandement besoin de Paix. Agissant au nom de la Société des Nations et dans l'esprit de la Ligue, les deux Gouvernements sont bien décidés à mettre tout en œuvre pour la paix. Ils ne désirent nullement humilier ni affaiblir l'Italie. Ils sont au contraire, désireux de voir une Italie forte dans le monde aussi bien du point de vue moral que politique et social.

« — Je fais une fois encore appel à M. Mussolini et à ses compatriotes pour qu’ils éloignent de leur esprit le soupçon que nous avons des raisons inavouables de donner notre appui à la Société des Nations et que nous désirons enfoncer un coin entre la France et l'Italie.

« — Nous sommes, au contraire, heureux d’avoir pu aider à l’entente qui fut réalisée au début de l’année entre l’Italie et la France. Nous désirons que l’Italie et la France restent de grandes et sincères amies.

« — Nous voulons aussi chasser de l'esprit des Italiens l’idée que nous désirons affaiblir la propre position de M. Mussolini et détruire le régime fasciste. Nous ne voulons pas intervenir dans les affaires intérieures de l'Italie. Nous voulons au contraire voir une Italie forte, gouvernée par un Gouvernement fort, sous la forme que le peuple italien pourra désirer.

« — En faisant cet appel pour la paix, nous ne donnons pas une preuve de faiblesse. Nous offrons simplement le témoignage de notre désir de terminer aussitôt

«que possible une controverse qui pèse lourdement sur «le monde. » Malheureusement le discours que M. Musso- «Jini prononça deux jours plus tard à la Chambre ita- « Jienne, s’il ne fermait pas complètement la porte à des « négociations, ne pouvait être interprété comme une «réponse chaleureuse aux paroles cordiales du ministre « britannique. Le Duce déclara notamment : « J'entends « réaffirmer de la facon la plus nette : l’épilogue de cette «crise ne peut consister que dans la pleine reconnaissance « de nos droits et dans la sauvegarde de nos intérêts afri- « :CAÏNS.

« — Dans l'attente, l’action continue en Italie et «en « Afrique, où des fantassins et des chemises noires, unis «dans le dangeret dans la foi.en la révolution, donnent à « la Patrie la victoire méritée et décisive. »

Néanmoins, Sir Samuel Hoare wint à Paris et les 7 et 8 décembre une véritable conférence s’engagea avec M. Pierre Laval, et les ‘conseillers techniques des deux États. Le communiqué — véritable déclaration — publié à la fin de ces entretiens se borne à enregistrer la satisfaction des deux Gouvernements du travail accomph ‘en .commun, les suggestions franco-britanniques elles-mêmes devant être soumises avant toute publication aux Gouvernements intéressés et à la Société des Nations, laquelle doit décider en dernier ressort.

Le 12 décembre, le Comité des Dix-huit décida d’attendre avant de poursuivre ses travaux, les résultats des négociations engagées en raison des suggestions francobritanniques. Celles-ci avaient été communiquées l’avantveille aux Gouvernements éthiopien.et italien, etle 13 décembre aux membres du Conseil de la Société des Nations. Les suggestions Laval-Hoare étaient les suivantes :

19 Echanges territoriaux. — Le Gouvernement du Royaume-Uni et le Gouvernement français sont d'accord pour recommander au Gouvernement éthiopien de consentir aux échanges territoriaux suivants avec l'Italie :

a) Tigré. Cessation à l'Italie du Tigré oriental limité approximativement au sud par la rivière Ghena et à l'ouest par une ligne nord-sud passant par Axoum (à . l'Éthiopie) et Adoua (à l'Italie).

b) Rectifications de frontières entre le pays des Danakils et l’Érythrée laissant au sud l’Aoussa. et l’étendune du territoire érythréen nécessaire pour donner à J’Éthiopie un accès à la mer, tel qu’il sera défini plus loin.

c) Rectifications de frontières entre l’Ogaden et la Somalie italienne. Partant du point de trijonciton entre:les frontières de l’Éthiopie, du Kenya et de la Somalie italienne la nouvelle frontière italo-éthiopiennese dirigerait suivant, une ligne générale nord-est, couperait l’Oued-Schebeli .à Iddidoli, laisserait Gorriahei à l’est et Ouarandale à l’ouest et rejoindrait la frontière de la Somalie britannique à son intersection avec.le 45° méridien.

— Les droits appartenant aux tribus de la. Somalie britannique pour l’usage des pâturages et des points d’eau situés dans les territoires reconnus à l'Italie par cette délimitation devraient être sauvegardés.

d) L'Éthiopie recevra en toute propriété un débouché à la mer. Ce débouché paraît devoir être constitué de préférence par la cession que consentirait lItalie du port d’Assab et d’une bande de territoire donnant accès à ce port en longeant la frontière nord de la côte française des Somalis.

e) Le Gouvernement du Royaume-Uni et le Gouvernement français se préoccuperont d'obtenir du Gouverne-

ment éthiopien des garanties concernant l’exécution dans les territoires acquis par lui des obligations qui lui incombent en matière d’esclavage et de commerce des armes ;

20 Zone d'expansion économique et de peuplement. — Le Gouvernement du Royaume-Uni et le Gouvernement français useront de leur influence à Addis-Abeba et à Genève pour faire accepter à Sa Majesté l'Empereur et consacrer par la Société des Nations, la constitution dans l’Éthiopie méridionale d’une zone d’expansion économique et de peuplement réservée à l'Italie.

— Les limites de cette zone seraient : à l’est la frontière rectifiée entre l’Éthiopie et la Somalie italienne, au nord le 8° parallèle, à l’ouest le 35€ méridien, au sud la frontière entre l’Éthiopie et le Kenya.

— À l’intérieur de cette zone formant partie intégrante de l’Éthiopie, l'Italie jouirait des droits économiques exclusifs qui pourraient être administrés par une compagnie privilégiée ou tout autre organisme similaire, à qui seraient reconnus, sous réserve des droits acquis par les indigènes ou les étrangers, le droit de propriété sur les terres inoccupées, le monopole d'exploitation des mines et des forêts, etc. Cet organisme aurait l’obligation de contribuer à l’équipement économique du pays et d’affecter une partie de ses revenus à des dépenses d'intérêt social en faveur de la population indigène.

— Le contrôle de l’administration éthiopienne dans la zone serait exercé sous la souveraineté de l'Empereur par les services du plan d’assistance élaboré par la Société des Nations. L’Italie prendrait une part prépondérante, mais non exclusive à ces services qui relèveraient directement d’un des Conseillers principaux institués auprès du gouvernement central. Ledit Conseiller principal, qui pourrait

être de nationalité italienne, serait l’adjoint pour les affaires en question du Conseiller en Chef délégué de la Société des Nations auprès de l'Empereur. Ce dernier ne serait pas ressortissant d’une des Puissances limitrophes de l’Éthiopie.

— Les services du plan d'assistance dans la capitale aussi bien que dans la zone réservée considéreraient comme un de leurs devoirs essentiels d'assurer la sécurité des ressortissants italiens et le libre développement de leurs entreprises.

— Le Gouvernement du Royaume-Uni et le Gouvernement français s’emploieront volontiers pour que cette organisation dont le détail doit être élaboré par la Société des Nations, sauvegarde pleinement les intérêts de l’Italie dans cette région. »

Ce texte est celui qui à été communiqué au Gouvernement italien. Dans le texte communiqué au Gouvernement éthiopien, deux modifications ont été introduites :

1° Le premier paragraphe de la section 2, zone d’expansion économique et de peuplement est rédigé comme suit :

« Le Gouvernement du Royaume-Uni et le Gouvernement français recommandent à Sa Majesté l'Empereur d’accepter, et useront de leur influence pour faire consacrer par la Société des Nations la constitution dans l’Éthiopie méridionale d’une zone d’expansion économique et de peuplement réservée à l'Italie. »

20 Quelques mots ont été ajoutés à la fin de la première phrase du paragraphe 4 de la même section. Cette phrase se lit comme suit : « Le contrôle de ladministration éthiopienne dans la zone serait exercé sous la souveraineté de l'Empereur par les services du plan d'assistance élaboré par la Société des Nations et déjà accepté par l’Empe-

reur pour l’ensemble de territoire soumis à l’administration éthiopienne. »

Dans leurs déclarations devant le Comité-des Dix-huit les représentants de la Grande-Bratagne et de la France et surtout M. Eden n'avaient pas manqué de souligner que ce n'était pas en vertu d’un mandat du Comité de Coordination que le plan Laval-Hoare avait été établi, mais qu'il s'agissait simplement d’une base de négociation proposée pour l'engagement de nouveaux pourparlers. Rien de définitif ni d’intangible et M. Eden avait ajouté : «Si la Société des Nations ne se rallie pas à ces propositions, nous ne nous en plaindrons pas, au contraire, nous accueillerons avec joie toute proposition de nature à les améliorer. »

Ces précautions n’avaient pas été inutiles, .car, .dès qu'il fut connu, le plan Laval-Hoare suscita une violente opposition dans la plupart des États membres de la Société des Nations. C’est qu’il accordait à l'Italie la plus importante prime à l’agression qui lui ait été proposée. Et, à cet égard, il convient de remarquer que chacune des suggestions de règlement amiable offerte à l’Italie lui à toujours .accordé de nouvelles concessions. Du plan de M. Eden en juillet, à Rome, aux suggestions du Comité des Cinq à Genève en septembre, en passant par le deuxième plan de Paris au mois d'août, à chaque fois on offrait davantage à l'Italie. Les suggestions Laval-Hoare allaient encore plus loin dans

cette voie. C’est ainsi que le plan Laval-Hoare attribuait à.

l'Italie deux importantes parties du territoire éthiopien ; en fait, Rome recevait plus que les territoires conquis par les armes à cette époque dans le Tigré, dans l’Ogaden et en pays Danakil. Il est bien exact que lors des propositions du Comité des Cinq, des territoires étaient également

accordés à lItalie, mais il s'agissait d’un échange dont

la France et la Grande-Bretagne faisaient les frais. Cette fois-ci il s'agissait d’une véritable prime à l'agression en dépouillant l'Éthiopie d’une partie de son territoire, même pas complètement conquise à cette date par les armées italiennes. C'était donc au moment où les sanctions internationales pouvaient devenir efficaces, que l’organisme international chargé de réduire l’agresseur, accordait à celui-ci des satisfactions plus grandes que toutes :celles qu'il Jui avait déjà proposées. Aussi l'accueil fait par le Conseil de la Société des Nations à ces propositoins fut-il particulièrement hostile. Le 18 décembre le Conseil prit connaissance du plan Laval-Hoare. M. Eden marqua une fois de plus qu'il ne s'agissait là que d’une simple base de discussion sans aucun caractère péremptoire et qu’il n'avait d'autre but que de connaître l'avis des deux parties .et celui de la Société. des Nations. Le représentant. de l’Éthiopie marqua très justement l’extrême gravité de ce plan non. seulement pour son pays, mais encore pour tous les États membres, puisqu’ainsi un précédent redoutable serait créé, précédent avalisant et justifiant une conquête par les armes d’une partie d’un État étranger.

Le même jour le Duce qui, malgré la réunion du Grand Conseil fasciste n’avait pas fait connaître sa décision concernant les suggestions Laval-Hoare, prononçait à Pontinia un discours menaçant qui marquait une fois de plus l’intransigeance italienne. Aussi le 19 décembre, le Conseil de la Société des Nations vota à l'unanimité la résolution suivante ! : |

« 1° Te Conseil remercie des délégués de la France et du Royaume-Uni de la communication qu’ils lui ont faite au

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