CHAPITRE I
Le Comité d'étndes dn Hant-Congo.
La première expédition belge sétail à peine mise en roule pour le continent noir, lorsque Stanley, débouchant à l'Océan après sa descente du Congo, apprit à TEurope étonnée Texistence de ce merveilleux fleuve, et raconta les péripéties de son héroïque traversée de rAfrique par des contrées où nul blanc n*avait passé; sa découverte révélait Timmense extension de ce réseau fluvial, chemin tout indiqué pour pénétrer au cœur de la seule partie du monde où tout était encore ténèbres et mystère. La découverte de Stanley allait décider du sort de l'Afrique.
c( Je suis persuadé, dit Stanley dans une lettre adressée le 42 novembre 1877 au Daily Telegraph, que celle puissante voie fluviale deviendra avec le temps une question politique. Jusquici, toutefois, aucune des puissances européennes ne paraît revendiquer un droit de contrôle sur ce fleuve. Le Portugal y prétend, il est vrai, parce qu'il a découvert l'embouchure du cours d*eau ; mais les grandes puissances, TAngleterre, les États-Unis et la France refusent d'admettre cette prétention. Si je ne craignais de refroidir, par la longueur de mes lettres, l'intérêt que vous portez à l'Afrique et à ce superbe fleuve, je pourrais invoquer bien des arguments pour prouver que la solution immédiate d'une aussi importante question serait un acte de haute politique. Il me serait aisé de prouver que la puissance qui se rendrait maîtresse du Congo absorberait, en dépit des cataractes, tout le commerce de Timmense bassin qui se déroule derrière le fleuve* Ce cours d'eau est et restera
la grande roule commerciale, vers l'ouest, de TÂfrique centrale. » Cet acte de haute politique, il était donné au roi Léopold II de l'accomplir : notre souverain, avant même le retour de Stanley en Europe, avait congu l'idée de compléter sa grande œuvre en poursuivant, à la côte occidentale, les mêmes projets que ceux qui l'avaient décidé à réunir en 1876 la Conférence géographique du Palais de Bruxelles ; mais, outre la mission civilisatrice et scienti- Qque des explorations, celles-ci devaient avoir le but commercial que Stanley indique dans les lignes citées plus haut, but qui devait, du reste, aider considérablement à la réalisation de la haute pensée humanitaire du Roi : dans le cœur de Léopold II, c'est l'avenir de sa chère Belgique qu'il entrevoyait au loin ; c'est l'espoir d'adjoindre un jour à son pays une colonie riche et fertile qu'il caressait en entreprenant cette œuvre nouvelle, hérissée de difficultés, pleine de risques et de périls.
Dès l'arrivée de Stanley en Europe, le roi Léopold le fit recevoir par deux délégués, parmi lesquels M. le baron Greindl, aujourd'hui notre ministre plénipotentiaire à Berlin, qui dirigea les premières opérations de l'œuvre. Les délégués invitèrent rillustre explorateur à visiter Sa Majesté : au cours de cette visite, Stanley communiqua au Roi de nombreux renseignements qui décidèrent Léopold II à réunir de nouveau, en son palais, les personnages les plus en vue du monde politique et financier des diverses puissances, afin d'examiner avec eux le parti qu'il y aurait à tirer des nouvelles découvertes de Stanley. Les principales questions à résoudre étaient les suivantes : l"" navigabilité du Congo, et sur quel parcours ; S"" dispositions des indigènes du bassin à l'égard des blancs et de leurs entreprises commerciales ; 3^ richesse de la contrée en produits utilisables; 4^ possibilité de l'établissement d'un chemin de fer dans le Bas-Congo, et degré d'importance commerciale de ce chemin de fer.
Il fut décidé qu'une expédition serait organisée immédiatement afin d'aller étudier, d'une fagon approfondie, la résolution de ces questions; Stanley, à qui l'on offrit le commandement de cette importante expédition, accepta avec empressement la lâche qu'on lui faisait l'honneur de lui confier.
Le Comilé prit le titre de Comité cCéludes du Haut-Congo. Les membres présents souscrivirent un capital de 500,000 francs pour les premières opérations; nous verrons dans la suite que cette somme fut bien vite absorbée par les énormes frais de Tentreprise, et que c*esl la fortune personnelle du Roi qui couvrit toutes les exigences pécuniaires indispensables à la continuation de Tœuvre.
On nomma un président, un secrétaire et un trésorier: M. l'intendant Slrauch, de Tarmée belge, que ses capacités administratives et sa grande intelligence désignaient naturellement pour cet éminent poste, fut élu président. Celte mémorable séance date du 25 novembre 1878.
Le 2 janvier suivant eut lieu une nouvelle réunion du Comité, dans laquelle le chef de la future expédition exposa ses plans : échelonnement, le long du fleuve, de stations spacieuses, qui devaient servir au ravitaillement, et, plus tard, à rétablissement de iactoreries et de colonies européennes; achat ou location, au meilleur compte, des terrains avoisinant la route que suivraient, dans l'avenir, les caravanes. Les plans furent ratifiés par le Comité et Stanley s'occupa aussitôt de l'organisation et du règlement des détails de son expédition.
Si Ton examine avec soin ces préliminaires, on saperçoit que le but de Stanley était d'ordre purement commercial : pour l'explorateur, il s'agissait, avant tout de monopoliser le commerce africain entre les mains du Comité, en s'emparanl de ce débouché naturel : le Congo ; tandis que dans l'esprit royal, la pensée qui primait toutes les autres était celle d'arracher la malheureuse race nègre à l'obscurité et au néant où elle croupissait depuis des siècles : le commerce était le meilleur, sinon le seul moyen de parvenir à ce résultat, et ce n'est qu'en utilisant, par des transactions loyales, l'esprit d'échange très développé chez le noir, qu'on pouvait songer à pénétrer lentement, sans effusion de sang, jusqu'au cœur du continent. En même temps, le Roi se préparait à apporter à la Belgique les bénéQces d'une vaste et riche colonie.