DÉPART. — FONDATION DE VIVI. — RENCONTRE DE M. DE BRAZZA
FONDATION DES STATIONS DE MANYANGA ET DE LÉOPOLDVILLE. — RECON- NAISSANCE DU KUA ET DU LAC LÉOPOLD II. MSUATA.
G*est le 33 janvier i879 que Stanley quitta l'Europe, se rendant à Zanzibar pour y réunir le plus possible de ses anciens camarades et serviteurs, tandis que M. Albert Jung, agent d'une compagnie néerlandaise établie à Banana, se chargeait de recruter et d'engager pour son expédition des Krooboys (1) et des Kabindas (2) et d'em-
(1) Les Krooboys sont des indigènes des côtes du Eroo ou Mary 1 and : ce sont en géaéraX des hommes magnifiques, au type intelligent, bâtis en hercules. Ils sont hardis marins : rien n*est plus curieux que de les voir conduire leur canot sur la mer agitée; ils montent leur pirogue par 15 on 16 à la fois ; ils sont assis sur le bord de Tembarcation et se baissent à chaque coup de pagaie comme s'ils allaient plonger dans la mer. Leur pirogue sd dresse par moments, soulevée par les vagues. Elle se retourne parfois : alors ils se jettent dans l'Océan, remettent leur canot à flot, le vident et reprennent bravement leur route. Pour peu que la mer soit mauvaise, ils sont certains de chavirer en abordant la terre. Leurs marchandises tombent à Teau, mais ils plongent comme des poissons et ils ont bientôt tout ramené sur la plage. Leurs pirogues sont creusées dans un tronc d'arbre : elles sont très légères; elles ont une largeur d'environ un mètre pour quinze à dix-huit mètres de longueur. En gnue de bancs, ils fixent à la barque, au moyen de lianes, de grosses branches espacées d'un mètre. Leurs pagaies ont la forme de spatules. Aussitôt qu'un navire paraît en rade, les pirogues des Krooboys l'abordent et viennent leur offrir leurs services et vendre des peaux de singe, do panthère, de loutre, etc... Ils parlent un anglais particulier, dont ils conservent les mots, mais dont ils construisent les phrases à leur manière, ce qui rend cette langue très curieuse. Comme vêtement, ils n*ont qu'un lambeau d'étoffe, qui est attaché à la ceinture et qui leur passe entre les jambes ; ils portent presque tous au poignet gauche un large bracelet d'ivoire ; ils n'attachent au cou des colliers de perles, de coquillages et de dents d'animaux. Ils ont les cheveux de la partie postérieure de la tête coupés à ras et ne conservent qu'un large toupet sur le devant. Comme ils sont dévoués, courageux et bons marins, l'État en enrôle beaucoup à son service et est enchanté de leur conduite. (Extrait d'une lettre partietdUre adreêsée à Vauteur,)
(2) Kabinda est un village situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de l'embouchure du Congo; il fait partie des possessions portugaises. Les indigènes de ce village sont intelligents et dévoués.
magasiner les marchandises envoyées par les soins du Comité, qui s'occupait ici de commander et de préparer Ténorme matériel indispensable à l'expédition : les steamers, les allèges, les maisons démontables, les chariots, les armes, les étoffes d'échange, etc.
Le i4 août de la même année, Stanley arriva à l'embouchure du Congo et y trouva ]a flottille envoyée par le Comité d*études ; elle était composée de deux embarcations à vapeur : tEn-Avant et le Royale de deux steamers à hélice : la Belgique et TEspérance, d'une barque à hélice : la Jeune Africaine et de deux allèges en acier^ Toutes ces embarcations rendirent les plus grands services à Stanley, et VEn- Avant fournit une longue carrière sur le Haut-Congo, où il concourut à presque toutes les découvertes : ce vaillant petit steamer mérite une mention toute spéciale dans l'histoire des explorations.
Le 31 août, la flottille s'engagea dans le fleuve : de Banana à Boma, les rives étaient occupées en beaucoup d'endroits par des factoreries, dont le groupement le plus important était celui de Ponta da Lenha. A cette époque,' Boma, situé sur la rive droite du fleuve, était une agglomération de factoreries de nationalités différentes : c'était un centre que Stanley appelle l'entrepôt commercial du Congo, et que des routes nombreuses mettaienten communication avec les peuplades du Bas-Congo ; alors déjà une grande quantité de sleamei*s faisaient le service continuel entre la pointe de Banana et Boma.
De Boma, Stanley, à bord de tEspérance^ tenta une reconnaissance pour découvrir jusqu'à quel point le Congo était navigable; trouvant près de Vivi, village situé sur la rive septentrionale, un emplacement qui lui sembla favorable à l'établissement de sa première station, il fit réunir les chefs des environs, et après des palabres renouvelées deux jours de suite et d'interminables négociations, il obtint la concession d*un terrain situé près du fleuve, terrain impropre à la culture, il est vrai, mais qui lui parut bien choisi pour servir de base d'opérations et de point de départ vers Fintérieur. Cette concession lui coûta 800 francs en coupons de drap, plus un loyer de 50 francs par mois.
Il était important que, pendant la période d'études, il ne Irans-
pirât que le moins possible des projets et des opérations : sous ce rapport, Vivi, étant inabordable aux grands bateaux, devait rester un mystère pour les étrangers et les curieux. Les steamers étaient logés facilement, à la rive nord, dans Belgic-Creek (appelée par les Portugais Loggia-TaQa, d*où il fallait deux heures pour transporter les marchandises à dos d*homme jusqu'à la station), et à la rive sud, dans une baie située près du village de Matadi.
De plus, il était absolument nécessaire de surveiller les agissements des factoreries établies sur la rive sud, desquelles il fallait se défier à cette époque, et de faciliter les communications entre Vivi, un peu isolé, et la rive nord : cest pourquoi Stanley établit un poste à Ikungulu. Ce poste, pour écarter tout soupçon doccupation, fut doté d'un pavillon en bois construit sur le même modèle que celui de M. Gillis à Boma, et au lieu de lui donner la dénomination de station, on le qualifia de factorerie belge.
Pour parer à toute éventualité, Vivi reçut, peu de temps après, un armement de quelques canons Krupp de montagne, destinés à empêcher les coups de main qui étaient à craindre.
L'érection de la station coûta un travail énorme : le sol était rocailleux, embroussaillé, dur; Stanley organisa immédiatement ses équipes de travailleurs et leur distribua la besogne; il réussit à embaucher ies naturels de Tendroit pour l'aider. Il commença par tracer une route menant à un haut plateau situé à 103 mètres audessus du niveau du Congo; il construisit sur ce plateau un bâtiment comprenant le quartier général, les habitations des Zanzibarites, des écuries, des hangars et des établis pour les forgerons et les menuisiers; leau était fournie à la station par deux petits ruisseaux.
Le 21 février, la station achevée, Stanley se mit en route vers Isanghila pour voir la possibilité d'établir une voie de roulage entre Vivi et ce village, car il s'agissait d'aplanir un sol rocailleux et tourmenté, couvert de collines de granit, afin d'y faire traîner par des noirs d'énormes chariots de marchandises : il rentra le 10 mars à Vivi, et, le 28, il commençait cette tâche colossale de créer une route à travers un pays accidenté, coupé de rivières et de ruisseaux au delà desquels il fallait transporter les chariots, et
couvert de bandes foreslières (1) presque impénétrables où ii fallait se frayer un chemin à la bacbe. Ce n'est que le 31 février 1881 qu il arriva à Isangbila ; pendant cette fatigante et terrible marche, il avait transporté, sur des chariots traînés par des noirs et bissés par delà les collines au moyen de cordes glissant sur des poulies, ses bateaux démontés, de nombreux bagages, et plusiears centaines de tonnes de marchandises. G*est pendant cette marche que Stanley rencontra pour la première fois le célèbre explorateur français, M. Savorgnan de Brazza, avec lequel il passa cordialement deux journées et qui lui narra ses aventures, ses efforts et ses luttes.
 Isangbila, lexpédition fut rejointe par trois officiers belges, les lieutenants de cavalerie Braconnier, du génie Valcke et de Tinfanterie Harou, et un jeune ingénieur, M. Nève, qui s*étaient embarqués à Liverpool le 7 novembre 1880.
Après avoir installé à Isangbila un poste qu'il confia au lieutenant Valcke, Stanley, accompagné des lieutenants Harou et Braconnier, remonta, à bord de VEn Avant que suivait le Royal, la partie parfaitement navigable du fleuve — 60 kilomètres — jusqu'à Manyanga, où il arriva le l^'' mai 1881. G*est là que le courageux explorateur faillit mourir de la fièvre, à laquelle il échappa heureusement, grâce à sa constitution de fer et aux soins que ne cessèrent de lui prodiguer ses fidèles serviteurs Doualla et Mabrouki, ainsi que le lieutenant Braconnier. Â peine remis de la maladie, Stanley réunit les chefs des environs, conclut avec eux un marché lui concédant le terrain voisin du fleuve, et aussitôt commencèrent, sous la surveillance du lieutenant Harou, les travaux de construction des bâtiments de la nouvelle station ; pendant ce temps le lieutenant Braconnier entreprenait l'établissement de la route qui devait réunir Manyanga au Pool. Sur ces entrefaites survint un fort détachement de travailleurs, dirigé par un Allemand, M. Lindner, ce qui permit d'activer considérablement la marche: des travaux.
La station de Manyanga fut laissée aux soins du lieutenant Harou, qui déploya une grande activité et une intelligence remarquable
(1) Ce Bont de longues bandes boisées, restes des immenses forêts qui ont couvert toat le Bas*Congo.
dans la fondation de ce qu il appelait sa « petite ville » : il en ût bientôt une station confortable et étendit Tinfluence du Comité dans les environs, en créant des relations amicales avec les chefs indigènes. Il construisit à Manyanga une maison que tous les voyageurs déclarèrent être une merveille de fraîcheur et de goût.
Dès le 14 juillet, Stanley se mit en marche pour faire une reconnaissance au Stanley-Pool avec les lieutenants Braconnier et Valcke; il chargea M. Lindner, en qui il avait reconnu des aptitudes pratiques spéciales, de commencer le transport des bateaux et des marchandises sur la route du Stanley-Pool ; Stanley rencontra un sergent sénégalais de M. de Brazza, nommé Malamine, qui lui apprit que Texplorateur français avait pris possession de toute la contrée voisine du Gordon Bennett (1) et de toute la rive droite du Stanley-Pool. Stanley eut aussi maille à partir avec certains villages indigènes, qu il parvint à s'allier à force de patience. Ceux de nos lecteurs qui connaissent le volume Cinq années au Congo se souviendront du fameux Nga'lyéma, chef de Nlamo, village de la rive méridionale du fleuve, qui, après de nombreuses palabres et après avoir exigé des présents pour une valeur de 5,â50 francs, lui promit la concession d*un terrain pour rétablissement d'une station sur la rive sud du Stanley-Pool. Aussitôt Stanley retourna sur ses pas et il joignit M. Lindner, sous la conduite duquel la caravane s'était avancée dans d'excellentes conditions.
Quelques jours après, un accident terrible arriva au lieutenant Braconnier, pendant qu'il dirigeait la marche des fourgons : par suite d'une manœuvre mal exécutée à la descente d'une colline, un chariot descendit la pente avec une vertigineuse rapidité : le lieutenant eut la jambe prise dans les traits et fut traîné sur le sol ; le corps bondissait et rebondissait sur les rocs et c'est par miracle que M. Braconnier échappa à la mort : trois semaines de repos le
(l) Lors de la descente du fleuve en 1877, Stanley fut frappé de la ressemblance de la yallée de cette petite rivière avec un site qu'il avait naguère x>arcoura en Amérique en compagnie du dii-ectenr du New-York Herald; e^esi en souvenir de ce dernier qu*il donna le nom de Gordon Bennett à ce petit afftuent de droite.
remirent heureusement des graves contusions que cet accident avait occasionnées.
 ce moment Stanley se décida à envoyer le lieutenant Yalcke à Saint-Paul de Loanda pour y acheter des étoffes, des soieries et de la flanelle, objets qui lui étaient nécessaires pour les échanger contre les énormes provisions d*ivoire qu*il avait découvertes chez le fourbe Nga*lyéma.
Le l^"" septembre, toute l'expédition se trouvait à Zinga; elle traversa flnkissi; puis, le 18 avril, ne pouvant parcourir la région trop accidentée qui s'étend de Tliikissi à Kinduta, elle remonta le Congo par eau, en hissant le steamer au-dessus des rapides de Lady Alice (1) et gagna la rive méridionale du fleuve; en arrivant près de Ngoma, vers le 7 novembre, Stanley conclut un traité d'alliance avec Makoko, le plus âgé des chefs de la région. C'est là que Nga'lyéma, l'irascible chef de Nlamo, avec qui Stanley avait signé un traité quelques mois auparavant, vint le trouver, animé des plus, mauvais desseins, à la tête de SOO noirs armés. Après une longue discussion, Nga'lyéma refusa net de laisser passer Stanley et de lui permettre d'établir la moindre station aux environs de Kintamo. Gomme les dispositions du traître et de ses soldats devenaient menaçantes, Stanley usa d'un stratagème inofiensif qui provoqua parmi eux une efii*oyable panique : le bruit d'un gong chinois sur lequel il frappa de toutes ses forces, et l'arrivée subite des ouvriers de Stanley poussant des cris féroces, suscitèrent une telle frayeur parmi la bande de pillards qu'ils s'enfuirent de tous côtés et que le courageux Nga'lyéma vint lui-même ofirir à Stanley l'autorisation de s'établir chez lui.
Le 39 novembre, Stanley atteignit enfin la plaine de Kintamo, et son œil ému put contempler cette immense nappe d'eau qui se déroulait, calme et tranquille, à perte de vue, et qu'il avait, quatre ans auparavant, baptisée du nom de Stanley-Pool : aussitôt l'infatigable travailleur se mit en devoir de choisir l'emplacement où
(1) C'est an pied de ces rapides qu'en 1877 le steamer démontable « Lady Alice », fiiillit être engouffré dans le fleuve et n'échappa que par miracle à ce désastre, et c'est en souvenir du tragique événement que Stanley baptisa les rapides du nom de Lady Alice.
s'édifierait la future station qui devait, par la suite, acquérir une importance capitale, car elle était destinée à devenir le point de départ des steamers vers le Haut-fleuve, et un entrepôt qui contiendrait une quantité énorme de marchandises. Après de nombreuses excursions, il se décida à la bâtir sur le flanc du mont Léopold, distant d'environ 300 mètres de la baie, qui offrait aux bateaux un abri sûr et naturel : de cet endroit on apercevait le village de Kintamo au sud, et à Test le village de Kinchassa et les hauteurs de Kimpoko sur la rive du Stanley-Pool.
Le 3 décembre, Stanley avait réuni toute son expédition à remplacement choisi, et F En-Avant flottait joyeusement dans la petite baie de Kintamo, à rentrée de ce Pool qui devait le conduire plus tard à la conquête du fleuve.
Le mois de décembre fut employé tout entier à arracher les hautes herbes, niveler le terrain et préparer la construction des bâtiments; mais des inquiétudes assez vives vinrent assaillir Stanley, car â chaque instant Nga'lyéma, son ennuyeux voisin, manifestait des intentions hostiles aux blancs; il dirigea même un jour une attaque contre la station naissante, attaque que Stanley repoussa sans difficulté et sans mort d*homme : enfln, le ii décembre, une palabre solennelle réunit tous les chefs des environs, la paix fut déflnitivement décidée et la libre jouissance du terrain fut concédée à Stanley.
Débarrassé de ces soucis, Stanley poussa vigoureusement les travaux de la station, à laquelle fut donné le nom de Léopoldville, en hommage au Souverain qui dirigeait TOEuvre : un superbe blockhaus fut établi, qui rendait la station facile à défendre contre une attaque éventuelle : les travaux avancèrent rapidement sous Timpulsion donnée par le lieutenant Braconnier et les autres Européens. Bientôt un service régulier de porteurs relia Léopoldville à Manyanga, et d'énormes stocks de marchandises vinrent emplir les magasins de la nouvelle station.
Mais il était urgent d atteindre au plus tôt le Haut-fleuve, car déjà des expéditions s'organisaient partout dans le but de précéder Stanley dans ses nouvelles découvertes : aussi, dès le 19 avril 1882, Stanley, accompagné du lieutenant d'infanterie Janssen»
scmbarqua sur TEn-Avant pour faire sa première reconnaissance du Haut-Congo ; il traversa le Pool, et, le 26, il atteignit le village de Msuata, situé sur la rive gauche du fleuve. C'est là qu*il flt, pour la première fois, la rencontre du chef Gobila, « le chef le plus sympathique du Congo », dit-il. Tous ceux qui, dans la suite, ont eu affaire à cet excellent nègre, tout en rondeur, d*un caractère ouvert et affable, commerçant fini et rusé mais loyal, s'accordent à reconnaître que lopinion optimiste de Stanley n avait rien d*exagéré.
Dans u ne lettre reçue en 89, un de nos amis nous raconte ainsi sa visite à Gobila : « Jeudi 19 septembre. — Nous avons rendu visite au vieux roi du village, le brave Gobila, que sa bonté a fait surnommer Papa Gobila. C'est un vieillard de taille moyenne, très gros : il porte la barbe terminée par une petite tresse sur le côté droit. Il n'y a que les autorités qui portent la barbe : le commun des mortels s'épile la figure. Le vieux chef porte sur l'arrière de la tète une sorte de couronne faite en fibres végétales : il est représenté avec cette coiffure dans le livre de Stanley (1) : c'est assez dire qu'elle est crasseuse. Il est venu à bord saluer le gouverneur. Le pauvre vieux pleure encore toujours la mort du sous-lieutenant Janssen qui a commandé le poste de M'suala, et qu'il appelait son « fils » ou encore le « Poulet blanc ». La mort de Janssen remonte à plus de cinq années; cela prouve que les indigènes savent parfaitement s'attacher aux blancs qui les traitent bien ».
Onze jours sufiSrent à Stanley pour obtenir la concession d'un magniûque emplacement situé sur une colline basse qui dominait le fleuve et d'où l'on voyait couler très loin les eaux calmes et majestueuses du Congo : le terrain d'alentour était très fertile et la population extrêmement dense. Le lieutenant Janssen fut chargé de fonder la station : cet officier eut bien vile gagné la sympathie de Gobila et des indigènes, et s'occupa si activement des travaux, qu'en moins d'un mois, il avait créé une petite station confortable et pourvue de vivres et de quelque bétail.
Le 19 mai, Stanley, qui était rentré à Léopoldville, repartit
tl) Le livre de Stanley a été publié cinq ans avant cette entrevue ! !!
pour explorer le Kua (Kassaî actuel); quoique les indigènes lui eussent fait les plus noirs tableaux dès dangers, des privations et des misères qui Faltendaienl, Stanley n*hésita pas à lancer son courageux En Avant sur les eaux sombres du Kua; il arriva, sans avoir eu trop à souffrir de l'hostilité des indigènes, au confluent de la Mfmi et du Mbihé (Kassaî); là, il flt la connaissance de la reine Gambaki, qu'il se plaît à décrire comme une superbe femme, très bien faite, aux traits plutôt européens que négroïdes, et qui, dit-il, raccueillit « très favorablement ». Celte femme lui fut d*un grand secours pour son exploration, car elle lui donna des renseignements sincères et lui accorda une aide utile. La Mflni a une largeur moyenne de âSO mètres.; la vitesse du courant est régulière et le steamer y navigua avec facilité. Le 25 mai, Stanley découvrit une nappe d'eau immense, qui lui parut atteindre une étendue de trente et un kilomètres ; il lui fut impossible d'interroger des indigènes des rives, car ils s'enfuyaient à son approche. Un jour, le voyageur aperçut au loin des barques de pêcheurs; il dirigea son steamer vers elles ; mais les noirs, à la vue de la colonne de fumée qui s'échappait de la chaudière, furent pris d'une telle panique, qu'ils se jetèrent à l'eau et regagnèrent la rive à la nage : un des indigènes fut repêché, mais, amené sur le pont, il refusa de répondre un seul mot aux interrogations de Stanley, quelques cadeaux que celui-ci lui offrit : aussi, après lui avoir fait présent de quelques mètres d'étoffe pour dédommager le malheureux de latroce frayeur qui semblait avoir égaré sa raison, on le remit dans sa pirogue; avec la rapidité de l'éclair, il fut à la rive et disparut à travers bois.
Stanley explora à peu près complètement la nappe d'eau» qu'il reconnut être un lac et auquel il donna le nom de Léopold IL Malheureusement, à ce moment où le courageux voyageur avait plus que jamais besoin de toutes ses forces, la fièvre, qui l'avait épargné si longtemps, vint s'abattre sur lui, et il dut rentrer au plus vite à Léopoldvilie, où il s'alita. Ce furent alors de sombres jours, pendant lesquels Stanley, couché sur son lit de douleur, dominant ses souffrances effroyables, ne songeait qu'au salut de l'œuvre entreprise, se désespérant de l'inertie à laquelle le condamnait son mal, alors que de si importants travaux l'attendaient
là-bas, dans les contrées inexplorées du Haut-fleuve, qu'il ne reverrait peut-être plus. Par bonheur, sa nature de fer eut encore une fois raison de la fièvre africaine ; la convalescence fut lente, et, sur Tavis du médecin, qui dut le forcer à prendre cette décision, il résolut de s'accorder quelque repos et de rentrer en Europe pour y passer un congé de plusieurs mois : en descendant vers Banana, il trouva Isangbila prospérant sous la direction de M. Swinburne, un de ses premiers adjoints, à qui il avait voué une affection particulière, quoique cet agent ne possédât pas Ténergie nécessaire à Texplorateur ; mais sa douceur envers les indigènes constituait, aux yeux de Stanley, une qualité estimable. A Yivi, Stanley rencontra le capitaine belge Hanssens, à qui il remit le commandement de la division du Haut-Congo, c'est-à-dire de toute la région comprise entre Manyanga et le Ilaut-fleuve ; puis il se rendit à Saint-Paul de Loanda et de là en Europe.