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CHAPITRE PREMIER Aperça de llilBtolre de reaolavaffe et de la traite

L'esclavage est une plaie sociale qui date de la plus haute antiquité : cette plaie vivace a traversé les âges, gangrenant les civilisations, s'envenimant chaque jour, jusqu'au moment où les nations européennes, pour des motifs que nous examinerons plus loin, tentèrent de la guérir, ou au moins d'y apporter des adoucissements et d'en atténuer les terribles effets.

Avant tout, il convient de faire la différence entre l'esclavage et la traite, termes qui sont trop souvent confondus : l'esclavage constitue l'état social, tandis que la traite comprend les opérations de Tachât, ou plutôt du vol, du transport et de la vente des esclaves; Tesclavage est un ordre social qui se retrouve chez toutes les peuplades noires; les esclaves constituent une caste dans la tribu. Chez certaines peuplades, cet esclavage est supportable et mitigé, quasi patriarcal; chez d'autres, l'esclave est la bête de somme à tout faire, l'existence à sacrifier dans les cérémonies, la chair servant aux festins dans les grandes circonstances. L'esclavage alimente la traite; il est soumis à l'éternelle loi économique de l'offre et de la demande; supprimer l'esclavage en fait doit donc être la principale préoccupation des nations civilisées; faire disparaître la caste sociale des esclaves où elle existe au vu et au su de tous est le meilleur moyen d'enrayer le commerce de chair humaine; lorsqu'on ne demandera plus d*esclaves, il n'y aura plus de profit à en faire le trafic et Tabolilion de la traite sera une chose accomplie.

Le baron Lambermont, dans son « Rapport sur le projet de

Déclaration concernant la liberté du commerce dans le bassin du Congo et ses affluents », parle ainsi de Tesclavage : « Deux fléaux pèsent sur la condition actuelle des peuples africains et paralysent leur développement : Fesclavage et la traite. Chacun sait — et le témoignage de M. Stanley n*a fait que confirmer sous ce rapport une notion acquise — combien Fesclavage a de profondes racines dans la constitution des peuplades africaines. Certes cette institution malfaisante doit disparaître : c*est la condition même de tout progrès économique et politique, mais des ménagements, des transitions seront indispensables...

» La traite a un autre caractère : c'est la négation même de toute loi, de tout ordre social. La chasse à Thomme est un crime de lèse-humanité. Il doit être réprimé partout où il sera possible de latteindre, sur terre comme sur mer... »

L'origine de l'esclavage, et partant de la traite, se perd dans la nuit des temps : dans toutes les civilisations de l'antiquité, Fesclavage était une institution sociale, et elles le considéraient comme découlant de la lot primitive. Moïse consacrait l'esclavage chez les Hébreux. Cicéron, le grand philosophe romain, reconnaît l'esclavage comme dérivant de la nature même des choses : chez les Romains, c'étaient les prisonniers de guerre {maneipia) qui formaient la caste des esclaves, avec les enfants nés de parents esclaves : « Jure gentium, servi nostri sunt qui ab hostibus capiuntur, aut qui ex ancillis nostris nascuntur (1). » Les esclaves étaient traités durement, n'avaient aucun droit; ils constituaient la res Domini (chose du Maître) ; un axiome du droit romain est ainsi conçu : « Servus caput non habet (2). »

Lycurgue, le grand réformateur Spartiate, consacrait l'esclavage et préconisait une société composée de deux castes : les citoyens et les Uotes (esclaves). Ceux-ci se révoltèrent souvent. Chez les Athéniens, l'esclave était considéré comme faisant partie de la famille :

(1) ''Sont considérés comme esclaves, en vertu du droit des gens, ceux qui sont pris à Tennemi, ou qui naissent de nos servantes. » [DigeHes^ If o, 4 § 1). L'organisation de Tesclavago ches les tribus africaines repose à peu près sur les mêmes principes.

(2) L'esclave n'a pas de tête, c'est-à-dire pas de droits.

on montrait au doigt les gens qui maltraitaient les esclaves, et ces personnes étaient Tobjet de satires souvent cruelles.

Toutefois il est difficile de préciser fépoque à laquelle commença la traite de la race noire; les Carthaginois, qui étaient de race sémite, possédaient des esclaves noirs : c'est après les guerres puniques que les esclaves nègres furent introduits à Rome, où ils constituaient une rareté. Il est certain que c'est surtout lorsque les appétits commerciaux des nations latines eurent jeté leur dévolu sur les terres du Nouveau-Monde, dont elles attendaient des fortunes rapides et faciles, que le traûc de chair humaine prit une extension considérable et sévit avec le plus d'intensité et de cruauté; la race rouge ayant à peu près disparu dans les guerres sanguinaires livrées par les Espagnols et les Portugais, il fallait des bras pour coloniser : la fatalité historique désignait l'obscure et misérable race chamite pour être sacriQée, — et ce fut dès lors une chasse à l'homme acharnée, cruelle, désastreuse, qui anéantissait chaque année plus de deux cent mille existences humaines.

Lescbiffres suivants sont éloquents et disent suffisamment au prix de quels massacres, de quelles souffrances, les négriers sont parvenus à exporter un nombre aussi considérable d'esclaves : de 1811 à 1820, Cuba a importé plus de 116,000 esclaves; en trois ans le port de Rio de Janeiro en a regu 59,000; en 1882, le Brésil en a reçu 60,000; enQn, chiffre effrayant, en 1820,1a colonie portugaise du Brésil comprenait deux millions d'esclaves, soit plus du double de la population entière ! . . .

Pourquoi le fléau de la traite s'est-il abattu sur la race noire?... Cette race qui, aux yeux de tant de gens, semble une race dégénérée, incapable de développement moral, est -elle moins douée que les autres races, ses sœurs qui n'oublient que trop qu'elles dérivent toutes d'une même et unique origine? Voici ce que dit à ce sujet, dans YEncyelopédie moderne, M. J. Malbouche, et son raisonnement vient encore appuyer la thèse que nous avons soutenue dans notre chapitre du Ccmgo écotiomique :

« Il s'agit de savoir si les noirs sont des hommes comme les autres; on ne peut nier du moins quMls ne soient d'excellents travailleurs, à part les moyens employés jusqu*à présent pour les contraindre au travail. Ils sont robustes et patients; en

Afrique, ils ont prouvé qu'ils ne demandaient pas mieux que d'établir des relations de commerce avec les Européens. Ceux-ci n'ont eu qu*à leur indiquer celles de leurs productions indigènes qu'ils désiraient et ils se sont empressés de se livrer aux plus grandes fatigues pour les leur procurer; ils ont &it plusieurs centaines de lieues pour avoir des bois durs : de ces travaux à ceux de la culture il n'y a pas loin; entre les idées de prévoyance qu'il leur a fallu et celles de même nature qu'exige la culture, il n*y a pas de différence. Les noirs ont donc déjà prouvé, sans sortir d'Afrique, de quoi ils sont capables. 11 leur manque un aiguillon que l'Europe possède dans les commodités et les jouissances de sa vie sociale; voilà ce qu'ignorent les noirs, et ce qu'il importe de leur apprendre, au lieu de leur montrer de loin en loin quelques colifichets ou quelques poisons déguisés qui achèvent de les abrutir. Mais il est grand temps que les blancs s'avouent Ja cause réelle de l'infériorité constante des nègres, et que la perpétuelle objection des trafiquants de sang humain soit détruite.

» L'éducation foit l'homme; elle est la plus haute application des progrès accomplis par la société. L'individu, selon sa position sociale, reçoit de tout ce qui l'entoure les impressions et les enseignements qui déterminent sa valeur; ce qu'il y ajoute par sa propre activité le distingue de ses semblables, mais ne saurait changer immédiatement leur condition. Ce changement est le travail des siècles. Voilà pourquoi la vertu ou la capacité extraordinaire de quelques noirs n'a pas para une preuve sufiSsante de leur perfeaibilité. Cette preuve est pourtant sans réplique : on n'a jamais vu qu'un animal possédât une vertu ou une capacité d'homme; maison a toujours observé que les classes maltraitées par la société étaient celles dont les fecultés atteignaient le moindre développemenL L'avilissement est en raison de l'oppression; ce rapprochement résout la question des noirs. Toutes les espèces de notre race obéissent à la même loi; et c'est pourquoi celles qui se sont trouvées le plus éloignées des conditions générales qui ont fondé la moralité humaine, sont les dernières que l'éducation soit venue transformer. Il a fallu d'abord qu'on voulût bien se servir des noirs. Ce progrès, et sans contredit c'en est un fort grand, les mil sous l'influence de la société; mais il les en tint séparés autant que le peuvent les conventions civiles. Ainsi, |ls ne durent profiter que de très loin et très peu des acquisitions réalisées par la grande association. Or, il est indispensable de considérer ce qu'on leur a donné, avant d'expliquer ce qu'on est en droit d'en attendre. Après le fait primordial de leur rapprochement avec les blancs, l'éducation qu'ils ont reçue de leur nouvelle condition était-elle propre à développer les fiicultés dont on les dit privés?

» Les langues sont le mode obligé de l'intelligence; chaque mot pris en lui-même est la synthèse de l'objet qu'il exprime. Chaque combinaison d'un mot avec d'autres est une analyse. Supprimez le mot. éloignez l'objet* il n'y a plus ni synthèse ni analyse. L'intelligence manque de ses conditions organiques; elle est inerte; elle peut s'éteindre sans avoir donné signe d'existence. Les institutions sociales ont pour principal effet d'entretenir le mouvement des intelligences par la formation sans cesse renouvelée d'un certain nombre de combinaisons; elles encadrent les objets qui méritent considération; elles fixent la valeur des mots; elles reproduisent et perpétuent les rapprochements par lesquels la société vit et l'intelligence humaine se conserve et s'agrandit Voyons maintenant comment l'intelligence se distribue sa moyen des langues et des institutions; c'est là l'éducation. A mesure qu'on s'élève dans l'ordre social, les idées se généralisent, c'est-à-dire qu'on possède plus de mois, qu'on est en relation avec plus d'objets, et que les rapprochements qu'on est obligé de faire des uns avec les autres étant plus nombreux, on devient délicat, fin, spirituel, savant, et on acquiert cette rapidité de conception ou cette puissance de

réflexion qu'on chercherait vainement dans la classe inférieure. Ici Içs idées se spécialisent; on a peu de mots, peu d'objets qui touchent; on est réduit à quelques combinaisons incessamment répétées; on est grossier et ignorant* L'échelle est rigoureusement exacte, et à proportion qu'on descend, l'effet devient plus sensible; les influences sociales, ou plutôt l'éducation qui les résume toutes, est réduite à rien pour beaucoup d'êtres qui végètent au milieu des hommes et qui en portent le nom. Il n'est que trop feciie de découvrir, en France, des populations entières qui sont presque complètement stupides, et bien plus que des milliers de nègres qui se sont trouvés en contact avec la civilisation. Voilà comment il peut arriver que les langues et les institutions, ces deux véhicules de l'intelligence, ces deux cadres dans lesquels s'agite le soufile divin, ne sufiSsent pas pour former des hommes. Que l'on considère l'état des noirs sous le point de vue que nous venons d'exposer, et l'on restera convaincu qu*il était impossible qu'ils s'élevassent plus haut qu'ils ne l'ont fait. Pour eux, l'éducation se borne à des coups de fouet destinés à les contraindre à exécuter un petit nombre de mouvements qu'ils répètent sans fin ni pause. Leur langue n'étant pas celle de la société où ils sont forcés de vivre, leur interdit tout progrès. Quand ils parviennent à l'apprendre, leur dictionnaire est si borné, les objets soumis à leur curiosité sont si peu nombreux ou si peu intéressants pour eux qui n'en doivent retirer aucun service, que les combinaisons de leur intelligence ne vont guère au delà de ce qu'elles étaient sous l'empire de leur idiome primitif. Les institutions sociales les mettent en dehors du mouvement de la pensée. Us sont encadrés comme objets d'administration : c'est la pièce de bois dans l'échafaudage, il faut une volonté d'homme pour l'en ôter. La société qui leur fait cette condition ne peut leur reprocher de n'en pas sortir. Ils suivent sa loi ; ils se conforment à ses nécessités. Elle leur doit une récompense. Cette récompense est pour elle-même d'une haute convenance; il vaut mieux qu'elle soit accordée comme un don qu'arrachée comme un droit. C'est cependant à ce dernier fait qu'arrive tout être doué de raison, et auquel son travail ne sert pas. La révolte n'est que la traduction du déni de la justice, de la méconnaissance de la loi universelle du progrès à l'usage d'une réunion d'hommes assez forte pour soutenir la lutte. Saint-Domingue en est la preuve. Les noira se sont révoltés au même titre que les Polonais; seulement, la cruauté des représailles étant toujours en raison de la barbarie de l'agression primitive, d'affreux malheurs furent la suite des traitements meurtriers qu'avaient essuyés les noirs. Dans tout ce qu'ils ont fait, ils n'ont donc été ni plus ni moins que des hommes, et ils sont tout ce qu'il est humainement possible qu'ils soient, lis ont appris ce qu'ils pouvaient apprendre; leur moralité s'est épurée autant que le permettait l'échelle sociale de la moralité.

» En ayant égard au point d'où ils sont partis, on se convaincra facilement qu'ils ont participé autant que toute autre portion de l'espèce aux progrès accomplis depuis trois siècles. Dans les commencements de la traite, ils étaient partout de véritables bêtes de somme qu'on frappai! pour les foire travailler : il y en a maintenant dans toutes les parties de l'Amérique un nombre considérable qui savent user de la liberté qu'ils ont acquise; il y en a beaucoup d'autres auxquels leurs maîtres ont donné divers métiers et qui travaillent librement, à la charge d'une redevance journalière; il est incontestable aussi que les mauvais traitements, qu'ont à souffrir ceux qui vivent dans les plantations» ont diminué d'intensité; le régime est généralement plus doux; mais cela vient autant de l'intérêt bien entendu des planteurs que des qualités sociales que les noirs ont acquises. La nécessité les a rendus plus soumis; rhabitude a fait taire leurs ressentiments; le contact avec les blancs leur appris beaucoup de choses; mais il ne fout pas oublier que plus la moralité s'élève.

et plus rhomme a le droit d'être exigeant. 11 devient tous les jours plus dangerrax de négliger Tamélioration du sort des nègres.

» Voilà le véritable point sur lequel doivent se concentrer les méditations des philosophes. Il faut laisser les physiologistes s'enquérir curieusement si les noirs ont la môme conformation que les blancs, et s'il y a possibilité physique qu'ils arrivent au môme degré de perfectionnement. La tête d'un noir, dans ses conditions les plus générales, est, sans contredit, semblable à celle d'un blanc On remarque chez le premier une dépression plus forte dans le haut du front; il est comme renversé en arrière; mais on voit beaucoup de blancs qui offrent cette particularité; ils n'en sont pas moins des hommes, et plusieurs fort distingués; beaucoup de noirs ne l'ont pas : chez les autres, elle existe à des degrés différents. Ce ne peut donc pas être sérieusement qu'on oppose un pareil fait; est-on d'ailleurs fixé sur ce que le développement intellectuel et successif des générations peut ajouter au développement du siège de l'intelligence?... La physiologie de l'individu commence à peine; celle de l'espèce n'a pas commencé. En attendant que ses progrès viennent détromper ceux qui voient tout l'avenir de l'humanité dans quelques proéminences dont ils ne connaissent ni l'origine, ni l'histoire, ni les relations avec les facultés qu'elles représentent, des faits d'une toute autre portée éclairent la question, et la posent d*une manière fort différente.

» L'assimilation delà race noire par la blanche s'opère partout où elles se trouvent en contact. Ce mariage est lent et pénible. La nature triomphe; après quelques générations, la tache originelle est effacée. L'état d'abrutissement où l'on continue à retenir les noirs est l'obstacle réel à la confusion des deux natures : qui peut dire avec quelle rapidité elle s'opérerait, si les sentiments de ceux qu'on méprise étaient élevés à hauteur d'homme. Qu'on ne s'imagine pas que la beauté du sang des blancs y perdrait finalement quelque chose. La civilisation a précisément pour but de neutraliser les inOuences pernicieuses tant du climat que des autres agents; et l'on conçoit, avec le secours de quelques notions de physique, que le retour de la couleur noire serait aussi impossible que sa persistance dans les populations mêlées. La transition s'opère, elle s'opérera malgré tous les obstacles, et il en est de celle-ci comme des autres nécessités sociales ou politiques : les obstacles qu'on lui susciterait la rendraient plus accablante et plus longue, sans l'empêcher. L'homme n'a pas inventé la nature, mais elle l'a produit pour qu'il se soumette à ses lois. Sa plus belle mission sur la terre est de bâter leur accomplissement.

» L'aristocratie de la peau tombera comme les autres; elles seront confondues, et il ne restera que l'égalité originelle à laquelle les hommes sont rappelés. L'aristocratie de la peau s'explique en fait par des circonstances passagères ; si on la croit plus tenace, parce que, ainsi qu'on le dit vulgairement, celle-là saute aux yeux, on se trompe, et de beaucoup. H est aussi difficile d'assigner, dans Tordre réel, où commence le nègre et où finit le blanc, qu'il est impossible de marquer où commence l'animal et où finit le végétal. Les classifications représentent l'état des connaissances, toujours rigoureusement en rapport avec les sentiments qui dominent dans l'espèce humaine, mais les idées s*éIaborent sans cesse; au bout d'un temps les classifications sont détruites : on s'aperçoit que la foi qu'on avait mise en elles est une foi morte, et les œuvres deviennent autres à leur tour. Pour arriver à la destruction de l'aristocratie de la peau, le progrès de la fusion des races concourra avec celui de la science et de la société. Ce but nécessaire vero lequel le monde s'achemine résout toutes les difficultés contre les noirs, 6te tout droit d'oppression aux blancs, et ne soumet à leura disputes que la détermination des meilleun moyens d'opérer les améliorations qui sont le vœu de la nature. »

L'esclavage n'est pas absolument le fait de la traite : il existe parmi les peuplades noires elles-mêmes ; les esclaves, ainsi que nous Favons vu au chapitre de l'ethnographie, constituent une caste sociale. C'est, d'après M. Elisée Reclus, la faim qui a amené cet état de choses : « Quand la famine sévit dans une contrée, dit-il, une famille qui ne peut plus trouver de subsistance va chercher l'hospitalité chez un voisin moins éprouvé. Celui-ci l'accueille et le nourrit, mais au bout de quelque temps, quand cette famille a repris des forces et qu'elle exprime le désir de s'en retourner chez elle, « Vous m'appartenez, lui répond le maître, je vous ai nourrie, vous êtes mes esclaves ». Quand il ne prend pas la famille entière, il se contente d'un enfant. Il y aussi les captifs de guerre, dont le sort est tout diflTérent. D'abord il leur arrive d'être mangés, quelquefois ils sont sacrifiés à la Majesté royale. »

L'Angleterre a été la première nation qui ait proposé, en 1792, l'abolition de l'esclavage et, partant, de la traite. Déjà, en 1722, la justice anglaise avait décidé que « tout esclave qui mettait le pied sur le sol anglais recouvrait la liberté, qui ne pouvait lui être enlevée ». En 1788, la question de l'abolition de l'esclavage fut portée pour la première fois devant les Chambres anglaises par M. William Wilberforce, qui ne parvint cependant à obtenir qu'en 1807 l'abolition complète de la traite dans toutes les possessions anglaises. Toutefois, indépendamment des sentiments d'humanité qui semblent avoir provoqué celte mesure, il faut reconnaître que l'Angleterre envisagea des considérations politiques et économiques de la plus haute importance; d'abord la rivalité coloniale : les colonies américaines des puissances étrangères, où les marchands de bois d'ébène importaient un nombre considérable d'esclaves dont les bras réalisaient une somme de travail énorme et peu coûteux, prospéraient rapidement et menaçaient d'écraser commercialement les colonies anglaises de l'Inde, où l'Angleterre trouvait sur place les bras nécessaires à la culture; d'un autre côté l'Angleterre ne pouvait que profiter de la grande réforme sociale et humanitaire : elle entrevoyait l'extension qu'allait prendre son influence en Afrique, l'acquisition de territoires dans le continent qui était le foyer même de la chasse à l'homme, et elle craignait

évidemment le dépeuplement des contrées où allait bientôt se déployer cette activité coloniale qui la caractérise. Aussi tous les efforts de l'Angleterre tendirent-ils à obtenir des nations civilisées l'abolition du trafic humain, et elle alla jusqu'à payer 700,000 livres sterling le consentement de l'Espagne.

Les négociations avec les autres puissances furent longues et menées avec un acharnement, intéressé il est vrai, mais dont la race noire ne pouvait tirer que profit. Le Portugal se montra le plus rebelle à entrer dans les vues du gouvernement anglais : il était la nation la plus favorisée par la traite, puisque la plus grande partie des esclaves était dirigée vers ses colonies du Nouveau-Monde; toutefois, la séparation du Brésil et du Portugal, en 1823, amena ce dernier à entrer dans le concert des puissances intéressées à labolition de la traite : par un premier traité conclu en 1810, il s'était déjà engagé à ne plus se procurer d'esclaves ailleurs que dans ses propres possessions d'Afrique. En même temps, les États-Unis d'abord, puis la France et l'Espagne acquiescèrent aux propositions du gouvernement britannique ; ces deux dernières puissances avec cette restriction que le commerce d'esclaves serait toléré en raison des besoins de leurs colonies.

Au Congrès de Vienne, tenu en 1815, l'Angleterre et la France, qui s'y étaient du reste engagées par un article séparé du Traité de Paris du 30 mai 1814, défendirent énergiquement la cause de la race noire, et la déclaration signée par les plénipotentiaires de presque tous les États européens et des États-Unis fut le point de départ de la lutte qui allait s'entreprendre contre la traite africaine : (c Trop instruits des sentiments de leurs souverains, pour ne pas prévoir que, quelque honorable que soit leur but, ils ne le poursuivront pas sans de grands ménagements pour les intérêts, les habitudes et les préventions mômes de leurs sujets, les dits plénipotentiaires reconnaissent en même temps que cette déclaration générale ne saurait préjuger le terme que chaque puissance en particulier pourrait envisager comme le plus convenable pour l'abolition définitive du commerce des nègres ; par conséquent, la détermination de l'époque où ce commerce doit universellement cesser sera un objet de négociations entre les puissances ; bien entendu que l'on ne

négligera aucun moyen propre à en accélérer la marche, et que l'engagement réciproque contracté par la présente déclaration entre les souverains qui y ont pris part, ne sera considéré comme rempli qu'au moment où un succès complet aura couronné leurs efforts réunis. »

En 182S, le Congrès de Vérone renforça encore cette déclaration, et les puissances signataires s'engagèrent « à ce que leurs cabinets respectifs se livrassent à l'examen de toute mesure compatible avec leurs droits et les intérêts de leurs sujets pour amener un résultat constatant aux yeux du monde la sincérité de leurs vœux et de leurs efforts en faveur d'une cause digne de leur sollicitude commune ».

Les puissances furent lentes à remplir les termes de ces solennels engagements : il faut reconnaître cependant que le mal était enraciné si profondément et que tant d'intérêts divers étaient en jeu, qu'il était nécessaire d'agir avec prudence pour atteindre sûrement le but. Ainsi l'Angleterre, qui avait elle-même provoqué ces congrès et ces déclarations, ne promulgua qu'en 1833 la loi concernant l'émancipation des esclaves, ot cette loi ne fut mise à exécution complète, dans les possessions anglaises, qu'en 1839.

Et malgré l'énergie des admirables déclarations citées plus haut, le commerce d'esclaves continua, plus horrible, plus épouvantable que jamais; les négriers, devant user de fraude pour continuer leur criminel trafic, sacrifiaient des milliers d'existences pour échapper aux croisières anglaises et françaises qui, à partir de 1822, sillonnèrent l'Océan, faisant une chasse acharnée et impitoyable aux marchands d'hommes. Aucune description, aucune plume ne saurait dépeindre l'horreur de ces cargaisons humaines transportées par mer, ces entassements d'hommes, de femmes et d*enfants dans des cales infectes où on leur jetait à peine la nourriture nécessaire, et quelle nourriture! où, pendant les longues traversées clandestines, les misérables noirs gémissaient dans la plus infâme promiscuité sans voir jamais le soleil, sans respirer jamais Tair pur, vivant à côté des cadavres putréfiés de leurs frères qui mouraient journellement des maladies les plus atroces; et heureux étaient-ils lorsque le hideux négrier, poursuivi de près

par les croiseurs et pour échapper à la corde qui l'attendait impitoyablement, les envoyait, attachés par le cou l'un à Fautre au moyen d*une chaîne immense, servir, au fond de l'Océan, de pâture aux monstres marins.

a Sur tous les points de nos colonies, dit nilustratian de Paris (i843), ce commerce odieux s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la surveillance légale était impuissante ; les agents de l'autorité eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des négriers participaient à cet in&me trafic et en partageaient les bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, Tarmement des navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour personne. Â Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison, où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du bois (fébène^ circulaient publiquement; le taux des assurances pour ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait aux yeux de tous les menottes, les poucettes, les barres de justice, les carcans qui servaient à conduire les malheureux nègres de Tintérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante, véritable (^rc^^dt/ro, auprès duquel l'esclavage et la prison étaient une sorte de bienfait. »

Certaines mesures successives vinrent encore porter des coups mortels au commerce d*esclaves : la convention conclue en 1831 entre la France et l'Angleterre, qui accordait le droit mutuel de visite des bateaux marchands des deux nationalités ; l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises en 1839; dans les colonies françaises en 1848 sur la proposition de H. Scbœlcher, soussecrétaire d'État à la marine; aux États-Unis en 1865, où elle provoqua la sanglante guerre de sécession, guerre dans laquelle ses intérêts commerciaux poussèrent TÂngleterre à soutenir les Sudistes (partisans de l'esclavage) contre les Nordistes ; enfin au Brésil, en 1888, où le généreux Dom Pedro paya de sa couronne et de l'exil sa charité et son dévouement à Thumanité.

La traite fit encore, à plusieurs reprises, l'objet de déclarations officielles des puissances, et constitua l'ordre du jour de nombreux r congrès.

L'arlicle 1" des statuts du Comité national belge, institué à la suite de la Conférence géographique de 1876 au Palais de Bruxelles, était ainsi conçu : « Il est institué à Bruxelles un Comité national chargé de poursuivre, en ce qui le concerne et dans les limites de la Belgique, Texécution du programme de la Conférence internationale pour réprimer le commerce des esclaves et explorer l'Afrique. »

La Conférence de Berlin agita aussi les questions de Tesclavage et de la traite : « Au point de vue scientifique, dit H. Banning dans ses commentaires sur La Conférence afticaine de Berlin et V Association internationale du Congo, l'œuvre de la Conférence a d'anciennes origines : elle se rattache au mouvement qui s'organisa en 1788 à Londres pour Texploration de TAfrique et qui a donné l'impulsion à tant de voyageurs célèbres; elle rappelle la propagande philanthropique qui sétablit en même tem)ps en faveur de C émancipation des nègres et pour la répression de la traite; elle s'inspire surtout de la rénovation qui commence dès le milieu du xv!!!"" siècle dans la science du droit des gens, en élargit les bases et tend de plus en plus à rapprocher les nations en réglant leurs rapports conformément aux principes de la loi naturelle. La communauté internationale est devenue une vérité ; TActe de Berlin ajoute un chapitre au Code, non seulement rationnel, mais positif, qui la régit. >'

Enfin, comme nous l'avons vu dans notre seconde partie, la Conférence antiesclavagisle de Bruxelles est venue réunir tous ces travaux, condenser en une volonté unique les intentions de toutes les nations civilisées et prendre, en un acte que les puissances, avec une admirable unanimité, s'apprêtent à mettre ou ont déjà mis à exécution, les mesures nécessaires pour amener dans un délai, que nous espérons, de tout notre cœur, rapproché, l'extinction de cette affreuse plaie sociale : l'esclavage, — et de ce hideux commerce : la traite des noirs.

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