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CHAPITRE II

Lob horreurs de la traite

Les horreurs de la traite ont été racontées par tous les voyageurs, les explorateurs et les missionnaires qui ont parcouru l'Afrique; nous citerons la description que donnent, des razzias d*esclayes, Irois hommes dont le voyage a eu un but bien différent : Livingstone, le missionnaire; Storms, Texplorateur, et Hodister, le commerçant.

(c 45 juillet. — A Nyangué, jour de marché. Les coups de feu qui, depuis ce matin, se font entendre de Tantre côté de Teau, annoncent que les gens de Dagàmmbé exterminent ceux de Kimebourou et de quelques autres avec lesquels Manilla a fait échange de sang. « Maniila est un esclave; comment ose-t-il mêler son sang à celui des chefs, qui ne doivent avoir pour amis que des hommes libres comme nous? » Telle est leur plainte.

» Kimebourou a donné trois esclaves à Manilla; en retour, Manilla a pillé et brûlé dix villages. Ravi de ceUe preuve d'amitié, Kimebourou a offert à Dagâmmbé neuf esclaves pour une môme opération; il a éprouvé un refus; et aujourd'hui les gens de Dagâmmbé détruisent ses villages, fusillent et capturent ses sujets pour punir, dit^on, Manilla, mais en fait pour apprendre aux indigènes qu'ils no doivent avoir de relations et ne faire de commerce qu*avec Dagâmmbé et les siens : « Soyez amis avec nous, non pas avec Manilla, ni avec aucun autre », c'est là-dessus qu'on insiste.

» Malgré les villages en flammes et les coups de fusil, qui de temps en temps se liraient sur les fugitifs, quinze cents personnes vinrent au marché. En arrivant sur la place, je rencontrai tout d'abord Edaî et Manilla, puis trois des hommes que Dagâmmbé a récemment amenés d'Oujiji.

» Je m'étonnai de voir ces trois hommes avec des mousquets, et fus sur le point do leur reprocher d'être venus là avec des armes, ce que ne font jamais les habitants; mais je Taltribuai à leur ignorance des usages du pays ; et, la chaleur étant suffocante, je résolus de rentrer chez moi. Comme je m'éloignais, je vis un de ces hommes marchander une poule et s'en emparer.

» Je n*avais pas fait une trentaine de pas hors de la place, qu'une double détonation m'apprit que le massacre commençait. La foule s'élança de tons côtés, chacun jetant 8es marchandises et prenant la fuite. Les trois hommes continuaient à tirer sur les groupes qui étaient en haut du marché, quand des volées de mousqueterie partirent d'une bande postée en bas, près de la crique, et dont les coups se dirigeaient sur les tommes qui se précipitaient vers les canots.

» Une cinquantaine de pirogues étaient là, pressées les unes contre les autres. Dans roffroi qui les avait tous saisis, les hommes oublièrent leurs pagaies. Les canots ne pouvaient pa^ sortir tous à la fois, et, voulant tous partir, ils s'en empêchaient.

Hommes et femmes, entassés dans les barques, blessés par les balles qui continuaient de pleuvoir, sautaient dans Teau et s'y débattaient en criant. Une longue file de télés, sortant de la rivière, montrait que les malheureux nageaient vers une tie située à quinze cents mètres; pour y atteindre, il leur fallait opposer le bras gauche à un courant de deux milles à l'heure. S*ils avaient pris la diagonale pour gagner l'autre rive, le courant les aurait aidés, et, bien que la distance fût de trois milles* quelques-uns l'auraient franchie. Mais toutes ces têtes au-dessus de Teau marquaient la ligne de ceux qui devaient périr.

» Les coups de feu continuaient, tombant sur les faibles et sur les blessés. A chaque fois disparaissaient des tètes, les unes tranquillement : elles coulaient à fond et rien de plus, tandis qu'à la place des autres, on voyait des bras se tendre vers le ciel, puis disparaître aussi.

» Un canot se chargea d'autant de monde qu'il put en contenir; tous le firent marcher en patouillant avec les bras, en guise de rames. Trois autres allèrent au secours des amis défaillants et s'emplirent au point qu'ils sombrèrent.

» Seul dans une longue pirogue, où auraient pu tenir quarante ou cinquante personnes, un homme avait perdu la raison; il remontait la rivière, pagayant sans but, tournoyant, n'allant nulle part, et ne regardant pas ceux qui se noyaient.

» Peu à peu toutes les têtes disparurent. Quelques nageurs, qui avaient pris en aval, gagnèrent la rive et échappèrent au massacre.

» Dagâmmbé mit de ses gens dans l'un des canots restés sans mattres, et les envoya au secours des malheureux : vingt-deux furent sauvés de la sorte. Une femme refusa d'être prise à bord, préférant la chance de se sauver en nageant à la crainte d'être esclave.

}» Les femmes baghénya sont d'habiles nageuses, habituées qu'elles sont à plonger dans la rivière pour y pocher des huttres, et celles qui ont suivi le courant ont pu être sauvées; mais les Arabes, eux-mêmes, estiment le nombre des morts à un chiffre qui varie entre trois cent trente et quatre cents ; et ils sont bien loin du compte.

» Dans leur acharnement, les hommes qui fusillaient près des canots ont tué deux des leurs, plus un nègre de leur suite, qui, entré dans une embarcation pour la piller, tomba dans la rivière, reparut à la surface et coula pour toujours.

» Après cette terrible affaire, la horde de Tagamoyo, le principal auteur du crime, continua à tirer sur les habitants de la rive gauche et à brûler leurs villages. Au moment où j'écris ces lignes, j'entends les lamentations qui se répandent sur ceux qu'on a tués de Tautre côté de l'eau et qui sont morts, ignorant combien de leurs amis gisent dans les profondeurs du Lualaba.

» Ce carnage est d'autant plus atroce que, dans le pays, — le fait est de notoriété publique, — les femmes qui viennent au marché n'ont rien à craindre, même dans les districts en guerre avec le leur. « Elles passent parmi nous sans être inquiétées, disent les naturels, et il n'y a pas d'exemple que l'une d'elle ait été volée par un homme. »

» Ces musulmans noirs sont inférieurs aux Manyemas pour le droit et la justice. Les gens d'Hassani ont l'hypercriminalité d'attaquer les villages les plus inoffensifs, et de piller, de tuer, et de capturer indistinctement.

» L'attaque des gens du marché, tout ce carnage, m'a laissé l'impression d'avoir été dans la géhenne, moins le feu et le soufre; et encore, la chaleur qui était accablante, et les mousquets brûlant leur poudre et vomissant leurs balles, pouvaient faire croire qu'on était dans l'abtme sans fond (1). »

(1) LivxNGSTOKE : Le Zambèse.

Voici en quels termes M. Hodister, le vaillant et malheureux explorateur de la Société du Kalanga, décrit la traite entre noirs, qui se pratique dans une grande partie de TÉtal, principalement dans rubangi et le Luiongo :

« J*ai assisté — impuissant, hélas ! à l'empêcher — au départ do l'expédilion d'une tribu importante, allant tenter un coup de main contre une autre tribu établie à quelques jours de pirogue en amont de la première. Pendant un mois, les hommes de cette première tribu — tous riverains — invitèrent les N'Gombés ou indigènes établis à rinlérieur, derrière eux, à des félcs où les massanga jouaient le grand rôle; il s'agissait d'engager les N'Gombés à se joindre à l'expédition barbare, afin de pouvoir attaquer à la fois par eau et par terre, et aussi, en emmenant les principaux N'Gombés, d'avoir la certitude que ces mômes N'Gombés ne profiteraient pas de l'absence des meilleurs guerriers pour les attaquer eux-mêmes ; c'est là surtout que les alliés de la veille deviennent les ennemis du lendemain. Quand tout fut convenu, soixante grandes pirogues furent armées par les chefs et notables. Chacune de ces pirogues, montée par vingl-cinq à quarante personnes, avait reçu quatre à six N'Gombés. Quand tout fut prêt, les soixante pirogues, portant environ dix-huit cents indigènes, hommes et femmes, car les femmes ont aussi un rôle à remplir dans ces expéditions, défilèrent devant les villages assemblés sur la berge, où il ne restait *que les hommes nécessaires à la garde des femmes, des enfants, des propriétés. Us se livrèrent à une fantasia qui eut le don de porter l'enthousiasme des spectateurs et la surexcitation des acteurs au plus haut degré : les pirogues volaient sur l'eau, lancées par vingt paires de pagaies se relevant, s'abaissant en mesure au chant cadencé des pagayeurs, tandis que le chef de l'embarcation, debout à l'avant, entre des panoplies de lances et de vieux fusils à pierre, ses deux esclaves derrière lui pour lui passer ses armes, tirait constamment, épuisant tous ses fusils chargés, puis saisissait ses lances, les brandissait contre un ennemi invisible; arrivées à un endroit désigné d'avance, les pirogues, virant de bord, revinrent au lieu de départ avec la même allure, tandis que l'équipage chantait victoire.

» Ils partirent, remontèrent le grand fleuve, glissant entre les îles, évitant les passages fréquentés, afin de ne pas être signalés, ne s'arrétant que quelques heures la nuit pour prendre le repas préparé par les femmes; malheur au pécheur isolé qui» seul dans sa pirogue, s'est éloigné des parages de pêche fréquentés par les siens; dix embarcations s'élancent à sa poursuite; cernét percé d'un coup de lance, il est bientôt pris, achevé et le soir même mangé. Quelques jours après, un soir, ils n'étaient plus qu'à deux lieues du premier village à attaquer. On arrête le plan de bataille, toujours le même : on partira à minuit, de façon à arriver vers trois heures sur les lieux ; on débarquera silencieusement les N'Gombés qui se faufileront derrière les villages, sur la lisière de la forêt, de manière à couper la retraite aux indigènes qui voudraient fuir ; les pirogues se déploieront sans bruit devant les villages; quand tout le monde sera placé, à un signal venu des N'Gombés, l'attaque aura lieu sur tous les points à la fois et par cases.

» Il est quatre heures du matin; un grand calme règne ; on n'entend que le cri doux et mélancolique de la chouette d'Afrique; les sentinelles se sont retirées ou sommeillent, accroupies ; les cases sont fermées, tout dort, tout repose, dans une sécurité absolue. Tout à coup un coup de feu, puiâ des cris terrifiants éclatent, déchirant ce grand silence, suivis par une fusillade qui semble partir de tous côtés, trouant les

cages de paille; les canotiers ont fait feu; ils se sont élancés, laissant les pirogues à la garde des femmes» attaquant les villages par devant, les N*Gombés par derrière , les indigènes, brusquement arrachés au sommeil, terrifiés, se jettent hors des cases; ils sont affolés; oubliant tout, femmes, enfants, la première pensée est de fuir, de se précipiter vers le bois. L'épouvante est au comble : des coups de feu, des cris horribles retentissent, se mêlant aux cris d'épouvante des femmes et des enfants, puis le bruit étouffé d'une lutte corps à corps, un corps qui tombe, une plainte sourde, des cris aigus, déchirants; la terre tremble, piétinée par des sentinelles, des combattants et des fuyards. Bientôt une étincelle dans la nuit noire, un bruit sec, pétillant : c'est une case isolée que l'on a allumée pour mieux voir, sans cependant incendier le village; il faut d'abord piller. Cependant, quelques hommes ont sauté sur leurs armes, et la résistance s'organise sur quelques points. Dix villages composés d'une rue, bâtis à la suite les uns des autres, sont ainsi attaqués à la fois ; mais bientôt, accablés par le nombre, les habitants succombent. Au bruit de la fusillade succèdent les cris de désespoir des prisonnières, les cris des blessés et des mourants. L'horizon blanchit, le soleil paraît brusquement et vient éclairer ce champ de carnage et de désolation; alors on achève les blessés, on ligotte solidement les prisonniers, et le pillage commence; chaque case est visitée : ustensiles, outils, provisions, ivoire, tout est enlevé et soigneusement transporté dans les canots des vaincus, qui ainsi serviront à transporter leurs propres dépouilles; les cases ont été vidées; l'incendie fait son œuvre; une ligne de feu s'allume; toutes les constructions légères flambent, et là où la veille on voyait de jolis villages, entourés.de la plantation comme d'un cadre de verdure, une population gaie et heureuse, il n'y a plus qu'une grande tache noire vide ; des hommes, des femmes, des enfants attachés pêle-mêle, des cadavres jonchant la terre, des flaques de sang, dégageant une odeur acre, épouvantable, et les assassins, horribles sous leur peinture de guerre qui a coulé dans la lutte, sous la sueur et le sang.

» Ah ! quel tableau, qui donc pourra en dire l'horreur? Combien de fois mon cœur n'a-t-ii pas saigné en arrivant sur des lieux saccagés, brûlés, que j'avais vus qudques semaines auparavant si florissants. La haine, la mort, la dévastation, les plus mauvais sentiments humains déchaînés ont comme contraste une nature splendide, un soleil éblouissant, versant indifférent sa lumière et sa chaleur au milieu d'un pays éternellement souriant

» Les femmes qui ont gardé les canots et aidé au pillage se mettent à l'œuvre; les feux s'allument, Thuile de palme est préparée; elles vont, la hotte pleine de morceaux do viande humaine, préparer l'horrible festin, pendant que les hommes continuent à charger les canots. Alors, après, les départs, la descente du fleuve; l'arrêt avant la rentrée triomphale dans la tribu ; l'arrêt nécessaire pour refaire les peintures et dessiner en signes convenus, sur la face de chacun, ses hauts faits, le nombre de ses victimes ; puis l'arrivée; les canots tenus à la berge par une foule en délire ; le butin, le bétail humain débarqué. Les cris de joie et de triomphe et les cris de désespoir ; mais la menace toujours en l'air rappelle qu'aujourd'hui vainqueurs, peut-être serontils les vaincus de demain : c'est leur sort à tous (1). »

Le Journal des Débats du â7 octobre 1891, narre de la façon suivante une expédition esclavagiste dans le Marungu :

« L'expédition de Makutubu était composée de Wagalas, de Waflpas et de Wabendes (l) Mauvemefit géogre^kique, 1891, p. 96.

(peuplades qui habitent la rive orientale du Tanganyka et réputées pour leur rérodté). Klle a duré un an. Le Marungu ayant déjà été dévasté par les négriers, Texpédition de Makutubu n*a pu enlever que 3,000 esclaves de tout âge et de tout sexe. Mais on n*en a ramené que 2,000 à Kirado ; le reste a été massacré en route par les négriers, peu soucieux d'abandonner derrière eux des tratnards dans la crainte qu'ils ne recouvrent la liberté. A chaque étape on massacrait dix, vingt et quelquefois cinquante malades, une fois môme, en sortant du territoire de Kizabi, comme on longeait une rivière, le Lufuko, on jola dans Teau près de 300 femmes âgées et enfants qui ne pouvaient plus faire la roule. »

Voici enfin comment les Arabes envisagent pratiquement Tesclavage, daprès le capitaine Storms :

« Les rafles d'esclaves se font habituellement par surprise pendant la nuit. On massacre les mâles adultes et on emporte femmes et enfants. Ceux-ci sont rachetés par les Arabes et par des gens de la côte, établis à Oudjiji et à Kirando. Ces infâmes trafiquants arrivent en pirogue, séjournent sur la rive du lac, et de là envoient dans rintérieur des détachements armés, qui sont chargés de ramener la marchandise humaine, soit par la violence dans les petits centres, soit au moyen d'échange chez les chefs puissants, qui en ont toujours un stock en réserve.

» La valeur de Tesciave varie dans ces parages, de 4 à 90 brasses d'étoffe, ce qui équivaut à une somme de iO à 50 francs de notre monnaie,

» En temps de famine, on trouve souvent à acheter un esclave pour un panier de farine.

» Une chose particulièrement odieuse, c'est la façon de transporter les esclaves capturés. Enchatnés l'un à l'autre par groupes de dix ou douze, ils sont dirigés vers la côte. La variole sévissant à l'état chronique dans tous les centres d'esclaves, et les malheureux qui en sont frappés manquant totalement de soins, il arrive fatalement qu'une bande d'esclaves est réduite de moitié après deux ou trois mois de marche.

» Au fur et à mesure qu'un esclave se rapproche de la côte, il augmente rapidement de valeur; celui qui ne représente que cinq piastres sur la rive occidentale du lac, atteint déjà une valeur triple à Oudjiji et sextuple à Tabora. A Zanzibar, un bon esclave ne vaut pas moins de soixante à cent piastres. J'ajouterai que ce commerce ne se fait plus à Zanzibar que clandestinement.

» Le commerce d'esclaves n'est pas toujours très lucratif, mais il le devient par les marchands d'ivoire, qui s'en servent pour le transport de leurs marchandises. Ce procédé donne un transport gratuit, plus un bénéfice sur les porteurs.

» Souvent, lorsqu'un individu a un esclave à vendre, il le charge d'une dent d'éléphant ou d*un panier de farine, et promène sa marchandise de maison en maison ; en réalité, c'est le porteur qui est en vente.

» Un esclave qui a des qualités réelles, passe rarement par plusieurs mains. Aussitôt qu'un esclave est acheté, il est mis à la chaîne, puis relâché au bout de quelques jours. 11 doit se résignera son sort, et, ordinairement, ne cherche pas à s'évader (1). »

(1) Mouvement anHeeclavagieUt 1888-1889, p. 18.

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