CHAPITRE III Lob grands promotenrB de TantleBolaTaglsme
II est des noms qui passeront à la postérité et à qui les générations futures devront une éternelle reconnaissance et la race noire, un jour, sa rédemption ; noms augustes, à jamais attachés à la plus grande entreprise humanitaire que l'on ait tentée...
Car si, en ces derniers siècles, s est produit, en faveur de l'émancipation des noirs, un irrésistible élan de pitié, il faut reconnaître que c'est depuis 1876 que le mouvement antiesclavagiste a pris l'extension la plus considérable, et depuis 1890 que l'esclavage et la traite ont été condamnés d'une façon définitive. Non seulement des mesures, officiellement décrétées dans plusieurs réunions solennelles, ont été prises pour enrayer le terrible fléau du commerce bumain, mais encore, sous l'impulsion de quelques hautes personnalités, des sociétés privées, des associations particulières se sont fondées, dans le but unique d'aider à l'accomplissement des vues généreuses et charitables des grands promoteurs de la répression de la traite...
Quels sont ces promoteurs?...
A Léopold II, notre Roi, revient l'honneur, qui sera l'auréole de son règne, d'avoir, en i876, convié les nations à s'associer dans un but purement humanitaire, — et accessoirement, scientifique. Léopold II a, le premier, jeté à l'Europe un appel chaleureux pour l'abolition de l'esclavage au cœur même du continent où cette institution infâme était la cause de ravages et de désastres sans nom. C'est notre Patrie, sous l'impulsion de son Souverain, qui a envoyé là-bas, au secours de la race opprimée, l'élite de ses soldats, le meilleur de son sang, pour racheter la tache historique qui marqua au front la misérable race noire. La Belgique a, dans l'histoire de l'Humanité, conquis une place prépondérante qu'elle doit à son Roi.
Est-il nécessaire encore de rappeler, après l'apergu que nous avons fait de l'histoire du Congo, les actes par lesquels se manifestèrent
}a sollicitude et Tintérèt du Roi à Tégard de la race nègre, — son Douveau Peuple; est-il nécessaire de mettre en lumière la part prise par Léopold II à tous les travaux qui eurent rapport à la répression de la traite : la Conférence de Berlin, la Conférence de Bruxelles, etc.. Malgré toutes les difficultés que présentait la tâche gigantesque qu il s assumait en 1876, Léopold II a poursuivi, sans relâche, sans défaillance, au prix de sa fortune et d'un travail excessif et assidu, Tœuvre commencée avec la conviction que donnent la Foi et la Charité, — et son nom est éternellement attaché à Tœuvre grandiose qu*il aura le bonheur de voir, dans un temps rapproché, couronnée de succès.
A côlé du nom auguste de Léopold II, se place, dans l'histoire de l'Humanité, le nom du Père de l'Église, de Sa Sainteté Léon XIII. Le rôle joué par le Pape dans le mouvement antiesclavagiste actuel est considérable ; ses pieuses exhortations, l'appel fait à tous les membres de la chrétienté dans ses encycliques, dans des lettres adressées aux puissances, témoignent de l'étendue de ses vues, de la charité de son âme, de l'immense pitié qui l'anime pour ses enfants noirs...
Écoutez ces admirables paroles, dont la simplicité émeut les cœurs bien plus profondément que tous les discours.
« Il nous reste au cœur, sur ud objet tout semblable, un autre souci qui nous préoccupe vivement et qui tient en éveil notre sollicitude. Cet ignoble trafic d'hommes ne se fait plus sur mer, mais sur terre il est pratiqué trop souvent et de la foçon la plus barbare. Comme les mahomélans partent de ce principe que les Éthiopiens et autres peuples semblables sont à peine supérieurs aux brutes, c'est une chose horrible à voir que la perfidie et la cruauté avec laquelle Us les traitent. Tombant à Timproviste, comme des brigands, sur les tribus éthiopiennes, au moment où elles s'y attendent le Tuoins, ils se jettent sur les villages, sur les hameaux, sur les cabanes, dévastant tout, ravageant tout, pillant tout; ils prennent sans peine hommes, femmes et enfants, les attachent et les emmènent pour les traîner par force aux marchés les plus infâmes. Ij'Ëgypte, le Zanzibar et une partie du Soudan sont les stations d'où partent ces expéditions abominables. Des hommes chargés de chaînes, n'ayant presque rien à manger, font de longues marches sous les coups répétés des fouets. Ceux qui n*ont pas la force de supporter la fatigue sont égorgés ; les survivants, réunis en bandes, mis en vente, Qommede vils troupeaux, sont étalés devant l'acheteur impudent. A mesure que cha-
I cun est vendu, il se voit arraché sans pitié à sa femme, à ses enfants, à ses parents.
Au pouvoir de son maître, il subit la plus dure servitude de l'impiété, il ne peut se
^ soustraire à la religion de Mahomet Voilà ce qu'avec la plus vive douleur nous avons
Odtendu raconter naguère par des personnes qui, les yeux baignés de larmes, avaient vu elles-mêmes ce spectacle plein d'infamie et d'horreur. Leur récit est confirmé par
L£ CARDISAL
les récents explorateurs de l'Afrique équatoriale. On sait méine, par les t^ de ces derniers, que le nombre des Arricaing vendus ainsi comme du bétail s'élève, chaque année, à quatre cent mille, dont la moitié environ tombent malades et meurent par suite dee soulTrances du voyage ; si bien que, chose triste A dire, ceux qui traversent ces déserts peuvent reconnaître la route aux ossements dont elle est
jonchée
» Qai ne serait ému à la pensée de tant de misères ! Nous qui tenons la place de Jésus-Christ, Sauveur plein d'amour et Rédempteur de tontes les nations, et qui nous
réjonisaons si vivement des nombreux et glorieux services rendus par l'Église i tontes sortes de malheureux, nous pouvons à peine exprimer quelle commisération nous ressentons pour ces peuples infortunés, aveciquelle charité nous leur tendons les bras, combien nous désirons ardemment pouvoir leur procurer tous les secours et tous les soulagements possibles, afin que, secouant â la fols l'esclavage des hommes et l'eeclavage de la superstition. Ils paissent enflnjsous le joug aimable du Christ, servir le seul vrai Dieu et avoir part avec nous an divinjiéritage. Plaise à Dieu, que tous cens qui ont la puissance et qui tiennent l'empire, ou qui vwlent que les droits des nations et de l'humanité soient sacrés, ou qui sont du Tond du cœur dévoués au
progrès de la religion, que tous, en tout lieu, écoutant nos exhortations et nos prières, unissent leurs efforts pour réprimei', pour empêcher, pour abolir le plus honteux et le plus criminel des trafics! »
Le pape Léon XIII n'a pas seulement affirmé par des paroles et des discours son intention formelle de voir disparaître le fléau de la traite, la honte de notre époque; il a envisagé la question pratiquement, consulté les hommes éminents de son entourage, étudié les moyens de combattre le mal d'une manière efficace, et, finalement, organisé l'admirable croisade antiesclavagiste, dont il confia la direction au cardinal Lavigerie, l'une des plus nobles figures du siècle, qui semble avoir été divinement désigné pour remplir sur terre une mission glorieuse et rédemptrice.
Le cardinal Lavigerie regut l'ordre, ou plutôt la prière de Sa Sainteté Léon XIII, qui le choisissait dans les termes suivants, de porter sa sainte parole et sa supplication aux peuples de la chrétienté : « Nous avons invité et vivement engagé tous les gouvernements à mettre un terme au hideux trafic appelé la Traite des Nègres et à employer tous les moyens pour que cette plaie ne continue pas davantage à déshonorer le genre humain. Et puisque le continent africain est le théâtre principal de ce trafic et comme la terre propre de l'esclavage, dans cette même lettre nous recommandons aussi à tous les missionnaires qui y prêchent le Saint- Évangile, de consacrer toutes leurs forces, leur vie même, à cette œuvre sublime de Rédemption. Mais c^est sur vous surtout. Monsieur le Cardinal, que Nous comptons pour le succès. Nous connaissons votre zèle actif et intelligent. Nous savons tout ce que vous avez fait jusqu'à ce jour, et Nous avons la confiance que vous ne vous lasserez pas avant d'avoir mené à bonne fin vos grandes entreprises (1). »
Nouveau Pierre l'Ermite, le cardinal Lavigerie parcourut TEurope, semant partout les fruits de l'initiative du Pape, émouvant, en de vibrants discours, les âmes de milliers de catholiques et amenant à s'occuper du misérable sort de la race noire les indifiërents qui jusqu'alors ignoraient même qu'il pût se passer, en notre siècle de
(1) Réponse du pape Léon XIII h Tadresse du cardinal Lavigerie.
progrès et de liberté, d'aussi infâmes ignominies. C'est en TÉglise de Sainte-Gudule, à Bruxelles, que Tillustre archevêque d'Alger prononça ces paroles, destinées à faire sortir de leur sommeil et de leur inertie les sentiments de charité qui semblaient endormis au cœur de nos compatriotes :
« C'est chez vous, à Bruxelles, que lout ce qui représente la science, les nobles initiaUves s*cst réuni, il y a dix années, sous la présidence de votre Roi, pour aborder l'étude des problèmes africains. L'action n'a pas tardé à se joindre à la pensée. Des explorateurs, dos officiers intrépides, plus tard des administrateurs dévoués eE capables se sont offerts, risquant leur vie. Plusieurs sont morts au cbamp d'honneur. D'autres ont fait dos découvertes admirables, et la face de notre continent a él^ changée
» C'est ainsi que la bonne semence fut jetée. Tout semblait devoir assurer une moisson sans mélange. Mais il faut en revenir à lai parabole. Cum aulem dormirent homines, dit-elle, « pendant que ses gens dormaient »<
» Vous avez dormi, catholiques de la Belgique ! Vous n'avez pas donné, au point de vue religieux, à celui de la diffusion des lumières chrétiennes, de la lulte contre la barbarie, toul le concours qui étail pour vous un devoir. Votre Roi ouvrait devant vous un pays soixante fois plus grand que le vôtre, champ immense d'apostolat et de charité. Y avait-il un but qui dût exciter davantage le zèle d'un peuple catholique? Or, je le dis avec tristesse, dans cet ordre d'idées, vous n'avez pas assez fait
» Noblesse oblige. Vous avez, dans Te monde entier, une réputation incomparablô de générosité pour toutes les œuvres charitables, trop grande peut-être au gré de quelques-uns, car elle attire chez vous tous les quêteurs, mais pendant que vous soutenez ainsi les œuvres chrétiennes sur tous les points de l'univers, vous avez trop oublié parfois la partie de l'Afrique qui porte désormais votre nom.
» Ce n'est pas tout; pendant que vous dormiez ainsi, l'homme ennemi, la barbarie qui, en Afrique, est l'ennemie de tous les efforts de l'Europe, a fait son œuvre. Avec le bon grain — je veux dire avec le progrès de l'organisation matérielle et la prépara* tion des richesses futures, dues à l'impulsion du Souverain — on a vu l'ivraie croître et menacer de tout envahir
Puis, après cet audacieux rappel au devoir crié aux catholiques belges, le cardinal s'adresse aux jeunes, aux dévouements désinté^ ressés, et il expose en même temps le plan de la campagne â entreprendre :
« Acceptez-vous encore, Belges chrétiens, de recevoir plus longtemps, sans frémir, les échos de ces boucheries?
» Voulez-vous en porter le déshonneur devant l'histoire?
» Interdire le port des armes à feu, et par conséquent celui de la poudre, SiU% Arabes et aux métis, qui seuls dirigent eo Afrique la chasse à l'esclave, les punir, s'ils no se soumettent pas, du bannissement immédiat, c'est tout le sang que je demande^
» C'est maintenant que je m'adresse à vous, jeunes gens qui voudrez entrer dan^ cette croisade. Pour assurer l'exécution d'une telle mesure et imposer ainsi la paix.
lo gouveroemeDt à.a Congo a besoin d'une force qui l'appale, non pour verser le sang, comme vous venez de le voir. mais, an contraire, pour l'arrfiler. 11 no peut pas espérer que les esclavagistes arabes ou métis, que les nëgres qu'ils eotraloent obéissent à sa loi et se désarment d'eux-mdmeB. Il faut à cdlé d'eux une force qui leur inspire enfin la crainte et les fasse obéir.
" [i faut qu'il se trouve parmi vous des chrétiens vaillants, prêts h tout sacrifier, même ia vie, pour arrdier ce sang qui coule k flots
» Ces héros, je n'en demande du reste en ce moment qu'un petit nombrei cait
H. LB OOHTI H. D'uBSKL, Sterilalrt Oa la SociéU,antit$aaeaçiUt it 0«;l«M.
sutOsenl pour délivrer les provinces du Haut-Congo. Les cootrëes qu'il fout préserver, à cAté du Hanyoma et du Taogaoyka, envoient en ce moment tous leurs esclaves aux rives de l'océan Indien ei sur les marchés de rOunyanyembé ; il sufllt de fermer aux esclavagistes la route des caravaues pour rendre Impossible la conlionatioa de lair commerce. Or, le lac Tangauylui. avec ses SOO kilomètres, sufltt à barrer le chemin, s'il est bien défendu. li ne faut qu'un vapeur armé sur ses eaux, des troupes volantes à ses extrémités, et, pour cela, cent Européens sufflseol, en leur adjoigoanl, pour former des milices régulières, les noirs déjà chrétiens ou catéchumènes de nos missions.
si le nombre est Ciible, en revanche la qualité doit être excellente ; ce qu*U fjol, œ sont des hommes dignes, non sealemeni par lear coorage el leur vigueur, mats encore et sorloui par leurs vertus, par leur foi, par une vie tout entière sans reproche, d^nne mission aussi noble. Us devront tout recevoir des chrétiens, et c*est là que je vous demande, pour réparer dignement le sommeil du passé, de vous associer tous, généreusement, catholiques belges, à une si noble entreprise.
* Ces! vous qui devez, en ce moments fournir ce qui sera nécessaire à ces croisés de la miséricorde et do la piété. Touvre, aujourd'hui même, une souscription générale du haut de cette chaire.
» Je iais remarquer que je ne demande pas une aumône ordinaire, car pour équiper, armer, envoyer en Afrique et y entretenir des soldats, il faut des sommes considérables. Pour une troupe de cent hommes et Tachât du vapeur qui leur est nécessaire sur le Tanganyka, un million au moins est nécessaire. C'est beaucoup demander, sans doute, mais on trouvera que c*esi peu, lorsque, avec ce million, on peut sauver un million de créatures humaines ! »
La noble et éloquente parole du cardinal Lavigerîe eut un écho dans le cœur de tous les Belges, et sa brillante harangue ne tarda pas à ressortir ses effets : aussitôt après sa conférence se fonda à Bruxelles la Société antiesclavagiste de Belgique, dont le cardinal, avant de quitter la Belgique pour continuer dans les autres pays d'Europe sa tournée héroïque, installa le Conseil-directeur.
Depuis, à ces grandes initiatives que nous venons de citer, s'en sont jointes d'autres, moins éclatantes, plus obscures ; les peuples se sont émus à l'appel charitable du représentant de Sa Sainteté Léon XIII, qui, voulant témoigner pratiquement de l'intérêt qu'Elle portait à l'œuvre créée sous ses augustes auspices, fit remettre à la Société antiesclavagiste une somme de 30,000 francs destinée à entamer sans retard les opérations qui devaient assurer la réalisation de Ses hautes et nobles espérances ; les dévouements se sont présentés spontanément, sans arrière-pensée; des volontaires se sont offerts en masse, sollicitant simplement l'honneur d'apporter leur faible concours à la grande OEuvre commune, — à laquelle les uns sacrifient aujourd'hui leur génie, les autres leur fortune, d'autres enfin, leur sang.
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