‹ Le CongoChapitre 115 sur 127 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Œavre antlesdavaglste en Europe

La Société antlesclavagiste de Belgique

Les expéditions da Tangranyka

Ce n*est pas la Belgique seule qui s*émut de Tappel jeté à l'Europe par le cardinal Lavigerie au nom du pape Léon XIII; la plupart des nations européennes ont rivalisé d'activité dans la lutte contre l'esclavagisme, et, sous la protection de leurs Souverains, dans presque chaque pays s'est fondée une Société destinée à poursuivre l'abolition de la traite : l'histoire enregistrera l'unanimité des puissances, en la période 1888-1894, à protéger et à encourager ces associations philanthropiques, qui joueront un grand rôle dans Témancipation définitive des peuples encore soumis à l'esclavage.

En Angleterre, longtemps avant le mouvement antiesclavagiste de 1888, avait été fondée YAnti-alavery society, présidée par M. Buxton, dont le but est de poursuivre l'abolition de la traite par des moyens exclusivement pacifiques ; en 1889, l'illustre explorateur Cameron organisa dans toute l'Angleterre des comités spéciaux ayant pour objet l'envoi d'expéditions destinées à empêcher la traite au lac Nyassa.

L'Allemagne est Tun des pays qui, dans la plus large mesure, obéit à la généreuse impulsion anliesclavagiste ; M"*^ la comtesse Stainlein de Saalenstein a fondé, en 1888, la Société antiesclavagisle allemande^ présidée par M. Siéger; la Société coloniale allemande a créé dans son sein une commission qui s'occupe spécialement des mesures propres à l'abolition de la traite; c'est par milliers que des comités locaux se sont institués sur tous les points du pays pour recueillir les sommes nécessaires à soutenir efficacement l'œuvre antiesclavagiste, devant laquelle, avec une admirable entente, tous les partis politiques oublient leurs griefs, préoccupés avant tout de la grande question humanitaire. V Africa-Verein a été

créée par les catholiques allemands pour aider pécuniairement les expéditions, envoyer des missions religieuses et recueillir ou racheter les enfants nègres esclaves. Toutes ces associations ont la haute protection de TEmpereur et du Gouvernement, dont Tune des préoccupations principales est Tabolition du hideux trafic humain dans les vastes colonies allemandes d'Afrique.

D'autres nations européennes ont également suivi l'irrésistible mouvement rntiesclavagiste : en France, la Société antiesclavagiste existe depuis 1888 et a pour présidents MM. Relier, député, et Jules Simon, sénateur; Paris a été le lieu de réunion d'un Congrès libre anliesclavagiste, qui y siégea le 22 et le 23 septembre 1890 et où la plupart des pays furent représentés; d'importantes résolutionsy furent prises: c'est ainsi que Ton décida que l'OEuvre antiesclavagiste serait poursuivie en commun, mais que les comités de chaque pays resteraient indépendants ; que l'action des sociétés serait aussi pacifique que possible; enfin que l'aide la plus étendue devait être apportée à la propagande religieuse par les missionnaires. En Espagne, c'est à la Reine-Régente elle-même que Ton doit l'extension rapide de rOEuvre; elle accorda à M. Luis de Sorela, explorateur africain, un généreux appui, qui permit à cet officier d'intéresser, par une tournée de conférences, la nation entière à l'entreprise antiesclavagiste; la Société a comme président S. Ex. Antoine Canovas del Castillo, ancien chef du cabinet espagnol, un homme de cœur et de grand talent; la Société poursuit spécialement l'abolition de l'esclavage dans les terres qui ne sont placées sous aucun protectorat. L'Autriche a montré un bel exemple de désintéressement, puisque, quoique n'ayant aucune attache politique avec l'Afrique, il s'y fonda, dès 1888, des comités spéciaux et un comité central à Vienne, dans le but d'aider les sociétés des autres pays : c'est à la haute initiative du prince Frédéric de Wrede et de M"*' la princesse Marie de Rohan qu'est due la création de la Société; respectivement président et vice-présidente de la Société, ils n*ont cessé de faire la propagande la plus active et la plus intelligente en faveur de leur belle œuvre, et ils ont été secondés par les plus illustres personnalités de l'aristocratie autrichienne. En Portugal, l'explorateur Serpa Pinto fut le fondateur de la Société, à laquelle la famille

royale témoigna la plus grande faveur, puisque le Roi en nomma président son second fils, S. A. S. l'infant D. Alfonso Henriques, duc d'Oporto, qui, avec Taide de la Reine elle-même, l'a fait prospérer d'une manière exceptionnelle. En Italie, après une croisade du cardinal Lavigerie, la Société antiesctavagiste fut créée par le prince Camille Rospigliosi, qui en est le président. La Suisse a participé grandement à l'œuvre commune : la propagande y fut faite par la revue t Afrique explorée et civilisée^ et une société fut fondée en janvier 1889, à Genève, par M. Naville, qui en est le président. La Suède et la Norwège, qui ont fourni tant d'explorateurs au continent africain, ne pouvaient rester indifférentes au mouvement : une société antiesclavagiste y fui organisée par M. Zachisson, qui en est le président.

Voilà, rapidement esquissés, les progrès du mouvement antiesclavagiste en Europe; examinons maintenant en détail ce qui a été fait par la Belgique.

La Société antiesclavagiste de Belgique a été organisée dans le but de poursuivre, concurremment avec les gouvernements ayant des possessions africaines, et sous la surveillance de ces gouvernements, l'œuvre de l'abolition de l'esclavage et de la traite des nègres.

Elle a à sa tête un Conseil-directeur, divisé en trois sections : section militaire, section d'administration, section de propagande. De plus, dépendant de la Société, se sont institués dans presque toutes les villes de la Belgique des comités de propagande, destinés à recueillir des souscriptions, à organiser des fêtes de charité au profit de l'œuvre, à engager des volontaires, etc..

Les statuts de la Société sont ainsi conçus :

Arlicle premier. — Il est fondé à Bruxelles une association ayant pour but, conformément aux articles sixième et neuvième de l'Acte général de la Conférence de Berlin, de concourir à Tabolition de la traite en Afrique.

Art. !2. — Cette association porte le nom de « Société antiesclavagiste de Belgique ».

Elle est exclusivement nationale. Elle applique spécialement ses ressources à poursuivre son œuvre libératrice dans TÉtat indépendant du Congo.

Art. 3. — Les moyens à prendre par la Société anticsclavagiste pour arriver au but qu'elle poursuit doivent avoir un caractère moral et pacifique*

Art. 4. — La Société doit rechercher par les relations et finfluence de ses membres à obtenir les mesures administratives les plus favorables à la suppreéftion de la traite.

Dotamment l'interdiclioa du droil d'inlrodutre de la poudre dans l'iDlérieur de l'Afrique; l'interdiction par les Souverains lauBulmaoB des vent^, soit publiques, soit occultes, d'esdaves dans leurs Ëlats; la subsUtuliou aux traûcs illicites du commerce légitime que permettent les ressources naturelles du pays- Art. 8. — La Société fait appel pour vulgariser ses idées, â tous les organes de ta presse, comme elle fait appel, pour l'accomplissement de sou oeuvre, à tous les dé\'0uemeDt8.

Art. 6. — La Société entretient des relations de confraternité avec les sociétés

StcriMrt it« u

antiesclavaRisles exislnntes ou qui pourronl se fonder et avec tes sociétés de missionnaires qui évangélisent l'Arrique. Elle favorise toutes les entreprises nationales ayant pour objet la régénéraLion de la race në^rc.

Art- T. — L'administration et les intérêts de la Société sont conliés à unlConseildirecLeur. Il vote et fait exécuter les règlements de la Société, accepte tes engagements volontaires, décide de l'emploi des fonds et pread toutes les mesures utiles en vue de la réalisation du but social.

Le Conseil -directeur se compose de 35 membres nommés pour la première fois par te fondateur de l'Association. Le Conseil pourvoit aux mandats devenus vacants en cours d'administration.

I Pour Texercice de sos attributions, le Conseil se répartit en trois sections :

! section militaire, section d*administration, section de propagande.

I Art. 8. — Le bureau du Conseil se compose d*un président, de deux vice-présidents,

j d*un trésorier et de trois secrétaires correspondant aux trois sections du Conseil.

I Le trésorier devra être assisté d*un banquier agréé par le Conseil et chez qui

\ les fonds seront déposés.

Les membres du bureau sont nommés pour la première fois par le fondateur de l'Association. Il est pourvu par le Conseil-directeur aux mandats devenus vacants.

Le président pourvoit, par voie de délégation, aux empêchements momentanés qui peuvent survenir.

La mission du bureau est de diriger les délibérations et de prendre toutes les mesures d'exécution et d'urgence.

Art. 9. — Des comités de propagande sont établis dans les principales villes de Belgique. Le Conseil-directeur détermine leur nombre, leur ressort et leur donne Tagréalion.

Ces comités locaux ont pour mission de provoquer les dévouements et les souscriptions et do prendre, dans leur ressort, toutes les mesures que leur suggérera leur zèle pour atteindre le but de la Société.

Le Conseil-directeur peut convoquer en réunion spéciale tous les présidents des comités de propagande aussi souvent qu'il le jugera utile pour le bien de l'œuvre antiesclavagiste.

Art. 10. — Des comités de Dames Patronnesses seront également établis de la même manière et dans le même but que les comités locaux de propagande.

Art. 11. — Sont membres protecteurs de l'œuvre, ceux qui font un don, en espèces ou en nature, d'au moins 500 francs.

Art. 13. — Le Conseil-directeur peut conférer le titre de membres d'honneur aux personnes qui contribuent avec éclat au succès de l'œuvre.

Art. 13. — Chaque année, à l'époque Ûxée par le Conseil-directeur, aura lieu une assemblée générale dans laquelle le Conseil fera rapport sur les travaux de la Société durant la période écouléerLes membres d'honneur, les membres protecteurs et tous les membres des comités de propagande et de patronage feront de droit partie de cette assemblée.

Art. 14. — Tout ce qui n'est pas prévu par les statuts sera réglé par le Conseildirecteur, conformément aux pouvoirs que lui confère l'art. 7 du présent règlement.

C*est le cardinal Lavigerie qui installa lui-même le Conseil-directeur : celui-ci est présidé par M. le lieutenant général Jacmart, qui n a cessé de donner à la Société des preuves de sollicitude. M^' Jacobs, doyen des SS. Michel et Gudule, et M. Hubert Dolez, ministre plénipotentiaire, furent élus vice-présidents; M^ Jacobs s'est particulièrement dévoué à TOEuvre antiesclavagiste : il a fait un voyage à Rome et a eu l'honneur d'entretenir le pape Léon XIII de la Société et des progrès réalisés par elle dans la voie de Tabo* lilion de l'esclavage; il a reçu du roi Léopold II, lors de l'inauguration de Téglise en fer du château de Laeken, des félicitations chaleureuses sur la fagon dont la Société antiesclavagiste a pros-

péré en un temps si court. Les trois secrétaires n'ont cessé, par des articles, par des brochures, par des conférences et des discours, de populariser Toeuvre de la Société, et ils ont contribué pour une large part ^ lui attirer les dévouements et les ressources nécessaires; M. le comte H. d'Ursel s'est signalé par de remarquables articles parus dans Tintéressanle revue de la Société : Le mouvement antiesclavagiste, spécialement par ses chroniques africaines, qui dénotent une profonde érudition géographique, et par des conférences sur la question du Congo ; M. le chevalier Descamps, qui s'occupe tout particulièrement des questions africaines, y a dépensé, sans compter, toutes les ressources de son talent d'écrivain qui lui a valu, pour son émouvant drame en vers Africa, écrit dans une langue pure et sonore, le prix institué par le cardinal Lavigerie; nous examinerons, au chapitre colonial, la part que, comme homme politique, il a prise dans les relations de la Belgique et du Congo; M. l'abbé Detierre, lui, est l'âme de la Société, où il s'attribue la plus grosse part du travail quotidien avec l'aide de HL. Magnay, l'intelligent secrétaire du Mouvement. Le trésorier général est M. le comte de Liedekerke et les membres du Comité-directeur sont, depuis la fondation de la Société : MM. J. Davignon; le baron Drion, représentant; J. Frésart, banquier; J. Helbig; J. Jooris, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire; Scarsez de Locqueneuille ; Simonis, sénateur; le baron M. Snoy; A. Vercruysse, sénateur. Au comité est adjoint un directeur technique, M. Storms, le fondateur de Mpala, qui a déployé dans ces fonctions une activité de tous les instants.

L'État du Congo accepta l'aide que lui apportait si généreusement, pour l'abolition de la traite, cette société privée, et s'engagea à lui fournir toutes les facilités possibles pour qu'elle pût mener à bien sa glorieuse entreprise.

Le plan de la Société était simple en fait : constituer, au Tanganyka, une barrière infranchissable aux caravanes esclavagistes agissant de Test vers l'ouest ou vice veisa; pour ce, créer des postes le long de la rive occidentale et aux extrémités du lac et établir une croisière sur le lac lui-même au moyen d'un ou deux steamers.

On commença par envoyer, par la voie du Congo, le lieutenant Hinck, un courageux officiel' qui avait servi antérieurement l'Ëlal du Congo, avec mission de transporter jusqu'au lac les pièces du steamer la Délivrance et d'établir une station dans le Haut-Loiuami ; d'un autre côté une forte expédition devait partir de la côte orientale, traverser le territoire allemand et le lac Tanganyka, et organiser le service de défense que nous avons indiqué ci-dessus.

MM. Hinck et Paul Van de Kerchove, ancien officier des zouaves pontificaux, furent les premiers agents de la Société : ils s'embarquèrent à Anvers le 16 juin 1890 et leur départ donna lieu à une imposante manifestation; ils furent rejoints sur ta route des caravanes par M. Camille Ectors; arrivés k Bena-Kamba, ils se disposaient à rejoindre au Tanganyka le capitaine Jacques, lorsque^éclata le soulèvement arabe, qui les empëcba de mettre leur projet à exécution.

Le commandement de la deuxième expédition antiesclavagiste au Tanganyka fut confié au capitaine Jacques : cet officier, d'une énergie et d'un sang-froid à toute épreuve, avait fait un premier séjour au Congo au service de l'Ëtal; il avait sous ses ordres le sous-lieutenant Renier et deux volontaires, MM. Docquier et VrithofT. Après avoir été reçu en audience particulière par le Pape, Jacques rejoignit à Naples ses compagnons qui s'étaient embarqués à Rotterdam, et l'expédition arriva à Zanzibar le 7 juin 1891. Grâce aux démarches faites par le roi Léopold auprès du gouvernement allemand pour obtenir le libre passage de l'expédition sur les colonies de la côte orientale, Jacques obtint des autorités allemandes, et spécialement de M. le Gouverneur baron von Soden, un appui généreux, et la marcbe de l'expédition sur ces territoires ne souSrit que peu de retard : toutefois les difficultés du recrutement des porteurs furent grandes, car le départ de Jacques coïncidait avec le départ de Bagamoyo d'une caravane qui transportait un steamer allemand au lac Victoria Nyanza. Partie de Bagamoyo le 12 juillet, l'expédition arriva à Karema le 16 octobre, après avoir livré un combat des plus cbaud à la tribu des Wagogos, qui l'avait attaquée. Le 27, Jacques était à Saint- Louis de Mrumbi, sur la rive occidentale du lac et il y faisait la

IX CAFITAIHE JACQUIS.

rencontre du capitaine Joubert.Le capitaine Joubert, ancien zouave pontifical, est certes Tune des figures les plus héroïques d'aujourd'hui : désigné par le cardinal Lavigerie pour commander la station de Mpala et protéger au besoin par les armes les missions catholiques des Pères blancs qui sont établies sur les côte du Tanganyka, il séjourne au cœur de l'Afrique depuis quatorze ans, et, avec un nombre restreint de soldats qu'il a dressés lui-même, il a tenu tète à toutes les entreprises dirigées contre sa station par les Arabes; mais la situation de Joubert, en i89S, devint critique, et c'est en libérateur que le capitaine Jacques fut accueilli à Saint-Louis. Jacques se mit aussitôt en devoir : de chercher l'emplacement d*une station, et, après une étude approfondie de la rive du Tanganyka et de la situation politique des environs, il établit chez le chef Kitaki, entre Mtoa et Mpâla, une station qu'il baptisa du nom d'Albertville; le, plan de Jacques était d'échelonner successivement des postes solides du sud au nord le long de la côte : sa première station . devait étendre son action protectrice sur la contrée de rUrua, tandis que Joubert, ravitaillé par Jacques en armes et en munitions, continuerait de défendre la contrée du Marungu contre les entreprises esclavagistes.

L'influence bienfaisante du poste de Jacques se faisait déjà sentir sur les populations environnantes, qui s'étaient ralliées à lui et qui, depuis son installation chez eux, c'est-à-dire depuis novembre 1891, n'avaient plus été inquiétées par les Arabes, lorsque, le 15 mars 1892, Jacques est informé que les Arabes d'Ujiji se disposent à attaquer Kibanga, au nord de Mtoa, où est installée une mission; il décide aussitôt de voler au secours de la mission, mais ce n'est qu'une fausse alerte : toutefois il y apprend que les bandes de Rumaliza ont dévasté tout le pays, et qu'en quatre mois 10,000 indigènes ont été enlevés pour être vendus à Ujiji. Jacques se rend à Ujiji, y confère avec Rumaliza, qui, comme les chefs arabes ses confrères, lui fait les plus belles promesses; le 30 mars, il rentre à Albertville, où des sinistres nouvelles l'attendent : pendant son absence, les Wangwanas (nègres arabisés) ont fait invasion dans les territoires de Jacques, dont les sujets sont venus demander aide à Renier, qui commande la station ; celui-ci a marché sur eux

et les a mis momentanément en déroute, puis il a envoyé un courrier demander du secours à Joubert; celui-ci envoie Yrithoff, que Jacques lui avait laissé comme second. Jacques, malade de pleurésie, charge Renier, ayant sous ses ordres Docquier, Yrithoff et cent hommes, de déloger les Arabes qui s'étaient établis sur la Lukuga. Malgré l'impétuosité de l'attaque qui a lieu le 5 avril, nos troupes sont repousséeSy et le malheureux Yrithoff, qui avait déployé un courage surhumain, est tué; Renier se retire en bon ordre et rentre à Albertville. Yrithoff était la première victime de la noble cause antiesclavagiste : d'une ftme ardente, insoucieuse du danger, il s'était spontanément offert à partir au secours de Joubert, et la Société avait fondé sur lui de légitimes espérances. « Alexis est tombé en combattant pour une cause sacrée entre toutes, écrit Jacques au père de Yrithoff, — en donnant à tous l'exemple du courage et du dévouement. Ses parents peuvent être fiers d'avoir eu un tel fils. Je me fais une gloire de l'avoir eu sous mes ordres. » Cependant, après ce combat, la situation de Jacques devint des plus critique : il fit appel au Conseil-directeur, afln qu'on lui envoyât des armes perfectionnées, car les Arabes le harcelaient à sa station et il s'attendait de jour en jour à une attaque sérieuse. Mais le Conseil-directeur n'avait pas attendu cet appel pour renforcer son expédition du Tanganyka, et, au moment où se passaient ces dramatiques événements, cest-à-dire le 2 avril, la troisième expédition anliesclavagiste, composée de M. Long, lieutenant d'artillerie, Duvivier, sous-lieutenant de la force publique, et De Mol, sous-officier belge, s'embarquait à Amsterdam; lexpédition fiit arrêtée pendant quelque temps à Tabora, faute de porteurs. Pendant ce temps, les bandes arabes dévastaient toute la contrée riveraine du Tanganyka, et le capitaine Jacques, qui prévoyait un assaut prochain, travaillait d'arrache-pied à fortifier Albertville; chaqucjour des détachements de Wangwanas venaient menacer le poste, mettant les défenseurs de celui-ci sur un qui-vive continuel, et, finalement, les Arabes construisirent, en face d'Albertville, un solide borna (fortification en planches), d'où ils lancèrent dans la plaine leurs gens qui harcelèrent Jacques à coups de fusil. Les forces de Jacques étant trop restreintes, il se décida, le 16 août.

à demander du secours à Joubert; le 24, quelle ne fut pas la surprise de Jacques en voyant débarquer, avec Joubert, MM. Delcommune, Diderrich, l'un de ses amis d'enfance, et Gassarl. Jacques concentre aussitôt tout«s ses forces, qui sont prêtes le 26. « Mon plan d'attaque est dressé, raconte Jacques dans une lettre au Conseil-directeur, et l'assaut décidé pour le lendemain.

LE LIEUTIMANT LOKQ.

» M. Delcommune, avec quelques bons tireurs, doit assurer la défense du fort. Le capitaine Joubert, secondé par M. Diderrich avec i50 hommes, doit entamer l'action et attirer l'ennemi de son cdté, tandis que moi-même, avec mes adjoints et le sergent Cassart, ayant contourné la position, nous comptons nous jeter sur le borna . dégarni d'une partie de ses défenseurs.

» Au petit jour, chacun était à son poste, et un peu avant

6 heures Taction commençait. L'ennemi s'est tenu prudemment dans des tranchées profondes, creusées immédiatement derrière de solides palissades, où il était presque entièrement à Tabri de nos vues et de nos coups. De tous les côtés nos hommes se sont résolument rués sur cette haie meurtrière sans parvenir à Tébranler. L'occupant était fort, et copieusement pourvu de cartouches, de balles et de poudre. Nous l'avons cerné douze heures durant, mais à la tombée du jour, alors même que les défenseurs, qui devaient Être épuisés au moins autant que nous et être presque à court de munitions, cherchaient une issue pour gagner les champs, un coup malheureux, blessant un de mes nyamparas, jette la panique dans les rangs de nos soldats, dont beaucoup voyaient le feu pour la première fois. Tous nos efforts pour les retenir sont stériles, ils restent sourds à nos appels, et presque tous, abandonnant la partie, regagnent le poste dans une fuite désordonnée.

» Le brave Joubert est parvenu à retenir près de lui une poignée de fidèles. De notre eôté, nous avons un petit noyau d'hommes résolus; mais les cartouches manquent et nous sommes bientôt contraints d abandonner à notre tour le théâtre de Faction. C'est le cœur serré que nous gagnons Albertville. »

A la suite de ce combat sans résultat, le calme régna quelque temps à la station : mais une famine épouvantable vint ajouter la souffrance physique aux appréhensions des courageux défenseurs de 1 antiesclavagisme; en outre un blocus plus sérieux était i craindre, et un seul élément était capable, non seulement de défendre avec succès la position de Jacques, mais encore d'amener 1 accomplissement des projets de la Société, c'est-à-dire prendre l'offensive : cet élément indispensable, c'était de l'artillerie, du canon, et Jacques le réclama dans un énergique appel au Comité-directeur. Une souscription nationale fut aussitôt ouverte et donna des fruits si rapides que, le 16 avril 1893, la quatrième expédition s'embarquait pour le Tangauyka, avec deux canons et des approvisioaneflKnts en armes et en munitions. Cette expédition était confiée an capitaine Descamps, le victorieux combattant de Lusambo, ayant sous ses ordres MM. Miot et Chargois. Cette fois, sur le conseil» màrement réfléchi, de M. le comte H. dlJrsel, Texpédition prit la voie du

Zambëze el de son affluent de gauche le Sbire, qu'elle remonta jusqu'au lac Nyassa; un vapeur la transporta à Karonga, à la pointe □ord-ouest du lac, où elle débarqua avec tous ses bagages absolument intacts; enfin, le 20 septembre, après une marche pénible dans une contrée non encore explorée, malgré toutes les difficultés

LB CAPITAINE SlBOAUPfl.

du remorquage des deux pièces d'artillerie, Descamps fit, à Fuambo, au sud du Tanganyka, la rencontre du capitaine Jacques.

Que s'étail-il passé à Albertville, pour que Jacques pût ainsi laisser son poste à la garde d'un adjoint? A la suite de la bataille d'Albertville, les Wangwanas, talonnés par la famine, s'étaient répandus dans la contrée, pillant les récoltes et massacrant les habitants; pendant cette accalmie des hostilités, l'avant-garde de l'expédition Long, commandée par Duvivier était arrivée k Albert*

ville le 5 décembre ; Jacques s'était rendu à Karéma pour y recevoir le lieutenant Long, qui y arriva le 3 janvier. Or, le l"* janvier, Duvivier et Docquier, remarquant une certaine agitation dans le borna toujours occupé par les Arabes en Face d'Albertville, décident de livrer un assaut, et, grâce à la vigueur de Tattaque, ils emportent la position, dont les défenseurs fuient en laissant un grand nombre des leurs sur le terrain; de sorte que Jacques, en rentrant à Albertville avec Long, eut la satisfaction de se voir débarrassé des derniers assiégeants. Sur ces entrefaites, l'émissaire qu'il avait dépêché à Rumaliza, à Ujiji, pour y traiter de la paix, revint avec un ultimatum contenant des prétentions si exorbitantes, que Jacques le repoussa énergiquement, d'autant plus que l'arrivée de Long et la nouvelle de l'envoi des canons lui assuraient dorénavant une supériorité incontestable. Aussi, apprenant que les Arabes se livraient à des déprédations au nord du lac Moêro, il organisa une expédition dont il prit la tête, et, ayant confié la station d'Albertville au lieutenant Long, assisté de Renier, Docquier et Demol, il se mit en route le i7 mai, accompagné de Duvivier; mais, apprenant la prochaine arrivée de l'expédition Descamps au sud du Tanganyka, il se porta à sa rencontre, et, comme nous l'avons vu, il eut le bonheur d'embrasser son compatriote le iO septembre.

Pendant ce temps, Rumaliza, à qui les échecs subis par les Arabes du Congo faisaient pressentir une attaque prochaine de ses possessions, avait pris l'offensive, et, au moment où Jacques rentrait à Albertville avec son artillerie, Rumaliza, à la tête de forces imposantes, arriva à Kassongo, et il y livra, le âO octobre, aux troupes réunies de Dbanis et Pontbier, une bataille dans laquelle ce dernier trouva une mort glorieuse. Mais la famine força Rumaliza à battre en retraite, et les nouvelles de la fin de l'année 1893 font prévoir que ses troupes seront prises entre deux feux, car Jacques s'est hâté de voler au secours de Dhanis et de lui apporter l'appoint de ses canons.

Telle est, rapidement esquissée, l'histoire des expéditions antiesclavagistes : dans l'histoire de l'Ëtat du Congo, les héros qui défendent, au Tanganyka, la noble cause de la race opprimée, ont leur place marquée au premier rang ; le capitaine Jacques, soldat

d*élile, caractère de fer, qui, malgré les plus terribles appréhensions, les privations les plus cruelles, les maladies les plus douloureuses, est resté pendant plus de trois ans au poste du devoir, Jacques est certes l'une dès plus nobles figures de cette fin de siècle, et il a acquis un droit incontestable à Tadmiration et au respect de ses concitoyens, qui doivent saluer en lui la personnification du dévouement le plus absolu et le plus désintéressé.

Page 1