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CHAPITRE IV Stanley sur la Saut-Congo

FONDATION DE L EQUATEUR. — MORT DU SOUS-LIEUTENANT JANSSEN. — CHEZ LES BANGALAS. — A L ARUWIMI. — FONDATION DE 8TANLEY-FALLS. — UNE LETTRE DE STANLEY AU CAPITAINE STORMS. — RETOUR DE STANLEY EN EUROPE.

Nous avons vu précédemment que Stanley et Hanssens s^étaient rencontrés le 4 février à Manyanga et que le premier avait donné au capitaine une nouvelle mission dans le bassin du Niadi. Il chargea le lieutenant Yalcke de fonder une station de ravitaillement à Sabuka ; puis il se dirigea en toute bâte vers Léopoldville. Le travail, ici, ne s'était pas effectué selon les vues de Stanley, qui fut défavorablement impressionné par lesdissensionsquiexistaiententre le commandant provisoire et les chefs des environs. La station était dépourvue de vivres : aussi Stanley s*empressa-t-il de faire chercher des provisions à Sabuka et de hâter le transport des chaudières du steamer le Royale sous la surveillance du sous-lieutenant Grang; il fit réunir les chefs de Kintamo et des environs, et renoua avec eux des relations plus ou moins amicales; puis il remit en état ses vapeurs le Royal et PEn-Avant auxquels s en était ajouté un nouveau : r Association Internationale Africaine (1).

Le 9 mai 1883, les trois vapeurs, amplement munis de provisions, fendaient joyeusement les flots du Pool, voguant cette fois vers rinconnu lointain : Stanley était accompagné de deux officiers belges, les lieutenants Goquilhat et Van Gèle, et de M. Roger, que nos lecteurs connaissent par la première partie de cet ouvrage. Kimpoko, où était établi un poste, avait prospéré sous la direction de M. Callewaert. Â Msuata, Stanley fut reçu avec de grandes démonstrations de joie par le brave Papa Gobila ; le sous-lieutenant Janssen était parvenu à se faire aimer de tous les indigènes;

(1) Ce stamer est ordinairement désigné par les trois lettres initiales : A. I. A.

sous son habile direction, la station s*était embellie et on pouvait la compter au nombre des plus confortables et des plus importantes. Â Bolobo, station fondée par Hanssens, Stanley fit confirmer par le chef Ibaka la concession du territoire à TÂssocialion ; le lieutenant Orban, le premier commandant de la station, devenu malade, avait dîk retourner dans le Bas et avait été remplacé par M. Brunfaut.

 r Equateur, Stanley obtint facilement des Bakutis un emplacement où il décida de fonder une nouvelle station ; il en chargea les lieutenants Coquilhat et Van Gèle : celui-ci, quoique moins ancien officier que Coquilhat, fut nommé commandant, avec le consentement de Coquilhat, sur la promesse que Stanley fit à ce dernier de lui confier la mission d'établir une station plus tard chez les peuplades bangalas. Il retourna ensuite à Irebu, et, le 23 juin, il s'engagea dans le Lukanga, fleuve de 300 mètres de largeur, qui sert de décharge au lac Matamba vers le Congo : il reconnut le lac, puis il rentra à Léopoldville.

De terribles malheurs fondirent à ce moment sur les entreprises de Stanley. Coup sur coup lui furent annoncées des nouvelles qui eussent abattu une âme moins bien trempée que la sienne : le courageux lieutenant Janssen et Tabbé Guyot, missionnaire catholique dépendant du cardinal Lavigerie, avaient été assaillis par une tempête effroyable, pendant qu'ils faisaient une excursion de Msuata à Kuamouth et avaient été engloutis dans les flots sombres du Congo. La station de Kimpoko, commandée par M. Louis Âmelot, qui était constamment en différend avec les indigènes, avait dû être détruite, et le poste abandonné. Enfin, le 21 juillet, Stanley apprit que les bâtiments de la station de Bolobo avaient été réduits complètement en cendres.

Le 24 août, Stanley, sans se laisser décourager par ces cruels revers, reprit la route du Haut avec ses trois steamers, décidé cette fois à atteindre les Slanley-Falls et à y établir la station extrême de l'Association. Il installa le lieutenant Pagels à la station de Kuamouth. Le 29 août, il arriva à Bolobo : par suite de circonstances particulières, M. Brunfaut se trouvait en hostilité ouverte avec la tribu des Ba-Yanzis; ne parvenant pas, par la

persuasion, à vaincre rinimilié des indigènes, Stanley crut utile de leur montrer les effets de la puissance du blanc, et il fit venir de Léopoldville un canon Krupp. C'était la première fois que les noirs voyaient Tengin destructeur : aussi s*en approchaient-ils sans la moindre crainte, riant même des affirmations des blancs qui leur décrivaient les effets désastreux de l'artillerie. Le lieutenant Liebrechts installa le canon sur la rive du fleuve, et tira deux coups à boulet en travers du Congo : « Le second coup, dit Stanley, tiré à 3,000 mètres, fit encore plus d*impression. A la vue de la colonne d*eau soulevée à pareille distance par le boulet, les indigènes les plus sceptiques reconnurent la merveilleuse puissance de l'artillerie. » Il réinstalla M. Brunfaut et, avant de partir, fit jeter les bases d'une nouvelle station.

Le 20 septembre, il conclut un traité à Lukoléla et y laissa un Anglais, M. Glave, doué de précieuses qualités, qui sut mettre à profit le peu de ressources dont il était pourvu.

Le â9 septembre, Stanley arriva à l'Equateur. Là, enQn, il eut la satisfaction de trouver une station superbement installée : les jeunes officiers belges n'avaient pas àt prendre beaucoup de repos pendant l'absence de Stanley ; ils avaient construit une magnifique habitation, dotée d'un mobilier complet, et entourée d'un immense jardin où des palmiers étendaient une ombre rafraîchissante et qui produisait tous les légumes nécessaires à l'alimentation des habitants de la station.

Le 17 octobre, il se rembarqua avec Roger et soixante-huit hommes, reconnut la Lulonga, affluent de gauche, et, le âl, il aiTiva en vue du territoire des Bangalas, qui lui avaient fait un si rude accueil en 1877, lors de la première descente du Congo : cette rois, la réception, d'abord menaçante, à cause de la méfiance instinctive des indigènes, finit par une entente cordiale : ce furent les Bangalas eux-mêmes qui prièrent Stanley de s'établir parmi eux, et celui-ci dut leur promettre l'arrivée prochaine d'un blanc.

Le 15 novembre, Stanley arriva à l'embouchure de l'Aruwimi, grand affluent de droite, qui lui remit en mémoire les combats livrés en 1877 aux riverains. L'accueil fut plus bienveillant, parce que la renommée des blancs était déjà parvenue jusque-là et que les

villages des indigènes Basokos élaîent en proie aux incursions et aux déprédations des Arabes. Slanluy remonta le cours de J'Aruwimi, qu'il croyait à tort être l'UelIé découvert par Schweinrurlh; mais il fut arrêté à Yambuya par d'infranchissables rapides, il se décida à descendre et à reprendre la roule du Congo : partout les cruels et farouches Arabes avaient laissé de sanglantes traces de

LE LIBUTENAM' LIEBBECHTa.

leur passage : « Nous constatons, raconte Stanley, une horrible scène de dévastation et d'incendie. Les villages ne présentent'plus que des amas de décombres ; les palmiers et les bananiers sont rdtis par le feu; toute la population, anxieuse et craintive, est massée sur la rive. Nous nous approchons et demandons la cause d'un tel désastre. Nous apprenons alors qu'une troupe armée, qui ne doit pas fiire loin, a attaqué les villages pendant la nuit, que les guer-

riers qui ont essayé de résister ont eu la têle coupée; que des femmes et des enfants sont emmenés en esclavage. » Le 37 novembre, il rencontra la bande d*Ârabes qui s*étail rendue coupable de ces méfaits, mais, bien avisé, il eut soin d'éviter tout conflit avec elle; enfin, le l""' décembre, il arriva aux chutes des Stanley- Falls, terme de son voyage. Après une élude approfondie de la contrée, il acheta aux indigènes une île d'une assez grande étendue, appelée Usana-Rosani : « elle est fertile, dit-il, salubre, peuplée d'environ 1,500 âmes et d*un accès facile aussi bien par le bas que par le haut de la rivière ». Ces appréciations de Stanley sont optimistes : l'accès de Hle est très difficile* sinon impossible, aux grands steamers, et, après l'affaire des Falls, que nous verrons plus tard, Coquilhat ne parvint pas à sapprocher de la station avec son bateau à vapeur. Lorsque la station fut reconstruite par le capitaine Van Gèle, celui-ci la reporta sur la rive môme du fleuve, à quelques centaines de mètres en aval de Tlle.

£n moins de dix jours, une habitation fut construite et quatre arpents de terrain déblayés : le commandement fut donné à M. Bennie, mécanicien-ingénieur écossais, car Roger, malade, avait demandé à retourner dans le fias. Selon les instructions du Comité, Stanley dépêcha, par Nyangué, des courriers chargés d'annoncer au lieutenant Storms, qui commandait la station de Mpala, rétablissement de la station extrême du Comité d'études. Nous reproduisons ici, à titre de document intéressant, la lettre qui arriva au lieutenant Storms, le 28 mai de Tannée suivante, et ne fut communiquée à Bruxelles que le 19 janvier 1885 :

« Stanley-Fâlls Stalion (Haut-Congo), 2 décembre 1883.

» A r Officier commandant la station de Karéma.

» Monsieur,

» J'ai rhonneur de vous annoncer que, ce jour, j'ai établi une » station près du 7* rapide des Slanley-Falls (Haut-Congo), dans » nie Rusant (rive droite), laquelle divise, en cet endroit, le » fleuve de la branche étroite de droite.

» Le plan ci-joint vous fera comprendre la position.

» Toute rUe et les rives avoisinantes sont acquises à rAssocia- » tion internationale. La station est gardée par 30 hommes, sous » le commandement de M. A. Bennie.

» Je suis votre obéissant serviteur.

» H. -M. Stanley, » CommandaDt de rExpédition du Haut-Congo. »

La descente du fleuve s'effectua en quarante et un jours. Stanley fut étonné des progrès réalisés à Équateurville et à Lukoléla; il témoigna toute sa satisfaction à l'intelligent M. Glave. Par contre, il fut péniblement impressionné, à Bolobo, de ne trouver, à la place de la station qu*il avait reconstruite, qu un amas de cendres. Décidément, M. Brunfaut ne possédait pas les qualités nécessaires. Aussi Stanley le remplaça-t-il immédiatement par le jeune officier d'arliilerie Liebrecbts, en qui il avait reconnu de brillantes dispositions et une initiative capable des plus grandes choses. Cet officier sut prouver dans la suite que la confiance de Stanley avait été bien placée, et, dans son commandement de Bolobo, puis dans celui de Léopold ville, qui était à cette époque une situation des plus délicate et des plus difficile, il déploya une intelligence, une activité et un tact remarquables.

Léopoldville, cette fois, avait conservé son florissant aspect : la station offrait au regard le spectacle de l'aisance et du confort ; les magasins étaient amplement pourvus de marchandises ; le jardin présentait un coup d'œil des plus agréable et presque tous les légumes d'Europe y venaient à souhait. La paix était définitivement faite avec tous les chefs indigènes, qui vivaient dans les meilleurs termes avec les habitants de la station.

Rassuré sur l'avenir de celte station, Stanley, après avoir remis encore une fois le commandement de la division du Haut-Congo au capitaine Hanssens, reprit le chemin de Vivi : là, il jugea nécessaire de déplacer la station et de la rebâtir à 300 mètres de la première ; il fit relier les deux stations par un chemin de fer Decauville.

Il est assez curieux de constater que Stanley, qui avait^choisi lui-même, en 1879, l'emplacement de Vivi, et qui^ne cesse de vanter, dans son livre et dans ses lettres, l'excellence de la

situation y change d*avis quatre ans après; il est regrettable qu*il ne se soit pas douté au premier abord de l'importance qu'acquerrait Vivi, car cette station avait coûté des sommes énormes au Comité et elle semble ne répondre à aucune des conditions qu'eût dû remplir une station tête de ligne, c'est-à-dire être vaste, spacieuse, sainement construite et bien pourvue de provisions ; il faut mettre cette faute sur le compte de l'impatience des premiers moments et de la hâte qu'avait l'explorateur d'atteindre le Haut-fleuve.

Sur ces entrefaites, Stanley reçut avis de la nomination, en qualité d'administrateur général, du colonel anglais sir Francis de Winton, et il put, le 8 juin, quitter le théâtre de ses travaux pour venir prendre en Europe le repos justement gagné de ses excessives fatigues.

Ici se pose une question : Stanley avait-il résolu le problème pour lequel le Roi s'était imposé tant de sacrifices? Ses exploits gigantesques avaient-ils servi la noble cause de la civilisation? Il est difBcile de répondre affirmativement; pendant cette période de cinq années, risquant chaque jour sa vie, déployant une activité et une énergie extraordinaires, Stanley avait échelonné des stations et des postes le long du fleuve ; il avait fourni de précieux renseignements à la science géographique; la conquête de ce territoire s'était faite pacifiquement, par des moyens loyaux et honnêtes; mais, pour que le but fût atteint, il aurait fallu introduire dans l'esprit des populations noires cette confiance qui leur fait rechercher la compagnie, la protection des blancs; Stanley aurait dû apprendre le travail aux nègres, faire en sorte que les indigènes vinssent se mettre à la solde des stations pour cultiver le sol, le faire produire, et, tout en permettant ainsi aux stations de subsister par elles-mêmes, en arriver lentement à cette sublime solution de la question : la civilisation par le travail. Cette solution, ridée dominante du Roi, c'est à dautres pionniers, la plupart belges, qu'il fut donné de l'obtenir.

Quant au travail accompli par Stanley, il est considérable ; nous ne doutons pas que, dans une deuxième période, il se fût occupé spécialement de la question à ce point de vue, et que de brillants succès fussent venus couronner ses efforts.

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