‹ Le CongoChapitre 18 sur 127 · DISETTE ET MISÈRE. — DANS LES MARAIS JUSQU'AU COU · texte numérisé non relu

DISETTE ET MISÈRE. — DANS LES MARAIS JUSQU'AU COU

EXPLORATIONS DU 8ANKURU ET DU LOMAMI. — LE SANKURU SERAIT-IL LE COURS SUPÉRIEUR DU KASSAÏ?

La fondation de la station de Luluabourg a, dans rhistoire du Congo, une importance trop grande pour que nous n'insistions pas sur les événements qui ont amené sa création et sur ceux qui s*y sont déroulés pendant les trois années qu elle fut commandée par le capitaine Adolphe de Macar.

Cet officier, lors de son arrivée au Congo, avait été attaché au service de la brigade topographique, ainsi que les lieutenants Le Marinel, Liénart, etc., sous la direction du capitaine d'état-major Jungers, auquel ses travaux spéciaux si difficiles, conduits avec patience et talent, assignent une place marquante dans les fastes du Congo. La brigade topographique, après avoir fait le levé de Banana, fut scindée en deux parties : le capitaine Jungers alla lever Vivi et ses environs, tandis que le capitaine de Macar était chargé des mêmes opérations à Boma.

Mais les qualités d'explorateur qui s'étaient révélées chez le capitaine de Macar et chez le lieutenant Le Marinel les firent remarquer par le gouverneur, qui, en avril 1886, les désigna pour continuer rœuvre de Wissmann et achever à Lubuku, dans le district des Bachilanges, sur la Lulua, la création de la station dont Wissmann avait jeté les fondements sous le nom de Luluabourg.

L'importance qu'il y avait pour l'État à occuper cet emplacement avait été indiqué par Wissmann : admirable situation pour rayonner

vers les frontières est et sud de l'État du Congo; point de ravitaillement des caravanes ; état d*esprit favorable des populations environnantes; avantages indiscutables sous le rapport du climat et des productions. Au point de vue économique, cétait le centre le plus important du commerce du caoutchouc et de l'ivoire provenant des rives du Sankuru et du Kassaî.

Le voyage des deux o£Bciers belges se fit jusqu'à Luebo sans incident notable ; chez les Wabumas, le capitaine de Macar vit la reine Gambaki qui, si nos lecteurs s'en souviennent, reçut si courtoisement Stanley ; celui-ci nous la dépeignait comme étant une superbe femme, mais le capitaine de Macar nous en fait un portrait moins séduisant : « une femme vieille et sale, ayant nom Gambaki, qui essaye de nous recevoir gracieusement; elle se peint le corps en blanc, ou bien se dessine une succession de colliers, et s'entoure les yeux de peinture, de fagon qu'elle parait porter des lunettes ou des monocles colorés ».

Chez lesBassongosMenos, les explorateurs parvinrent difficilement à acheter des vivres : ce lis sont, dit le capitaine de Macar, particulièrement mauvais et voleurs. Il ne s'agissait pas de nous attaquer, vu notre nombre, et on n'osait pas refuser catégoriquement de vendre, mais la défiance et la malveillance n'étaient pas équivoques. L'objet acheté n'était lâché que lorsqu'on avait le prix en mains et encore cherchait-on à conserver l'un et l'autre. Le baron von Schwerin ayant vu parmi les nombreuses lances et assagaies dont ils font ostentation un exemplaire remarquable, fit demander par un Zanzibarite à voir l'objet de près, et, comme gage qu'on ne le prendrait pas, donna plusieurs mouchoirs; le Zanzibarite lui-même, au cours des négociations, donna sa blouse blanche en gage. L'homme à la lance, avec tous ses copains, s'enfuit en emportant à la fois et les gages et l'objet à vendre. Inutile de dire que nous nous mîmes immédiatement à la poursuite des voleurs, au risque des conséquences d'une attaque en nombre par messieurs les cannibales, et peu de temps après nous en ramenions, enchaînés, quelques-uns que nous amarrions vis-à-vis des chaudières. On peut juger de la mine de ces gaillards qui se croyaient destinés à être rôtis dans le beau foyer qui flambait devant eux. Néanmoins ni de la soirée, ai

de toute la nuit» aucun parlementaire ne les réclama. Ce n*est que le lendemain que le grand chef, avec une escorte nombreuse, armée jusqu'aux dents, se présenta et qu*à la vue des chaînes et du foyer, il se décida à payer rangon : une dizaine de chèvres. Alors commença entre les voleurs une interminable discussion et un tohu-bohu infernal pour déterminer ceux d'entre eux qui devaient fournir les chèvres ».

De Luebo, sur la Lulua (où était établi, pour le compte de la « Sanford Exploring Expédition », Tancien sous-ofBcier du génie Légat), à Luluabourg, le capitainede Macar fit la route pédestrement, traversant des forêts épaisses et des plaines immenses, et recevant presque partout un accueil bienveillant des chefs indigènes. Mais quelle désillusion en arrivant à Luluabourg ! Les nouveaux commandants du district s'attendaient à trouver une station assez confortable, répondant plus ou moins à leurs premiers besoins, et au lieu de cela ils se trouvaient en présence d'un baraquement à peine capable de les protéger contre les intempéries de Tair.

Le premier soin du capitaine de Macar fut de réunir les chefs des environs et de conclure alliance avec eux; quelques palabres habilement conduites et des cadeaux généreusement distribués lui concilièrent bientôt toutes les sympathies, et principalement l'amitié d'un puissant voisin, le roi des Bachilanges Kalamba, qu'il nous dépeint sous cet aspect : « Grand, maigre, d*une quarantaine d'années, vêtu d*une vieille tunique prussienne et coiffé d'un shako wurtembourgeois, ce grand fumeur de chanvre élait pris par moments d*accès de folie qui lui faisaient pousser des cris féroces et faire des contorsions effrayantes, véritables accès de delinum tremens. »

Ayant assis les bases de sa station et commencé ses travaux, le capitaine de Macar fit, avec Wissmann, l'exploration de la partie sud-est de l'Ëtat. Les premières journées de marche furent assez faciles; de Macar remarqua une habitude, générale chez les indigènes deces régions : ils fumentle chanvre en grande quantité, s'assemblant sur la place publique pour procéder à cette opération. A Mona Tenda, il eut toutes les peines du monde à conserver ses gens, qui voulaient déserter à cause de l'apparition, dans la contrée, d'une

épidémie de lèpre et de petite vérole; c'est grâce à sa volonté de fer que de Macar osa s'aventurer plus avant dans un pays où, indépendamment de ces affreuses maladies, sévissait une famine effroyable, et où les peuplades sauvages lui réservaient un accueil rien moins que cordial. En effet, le 10 juillet, Wissmann et de Macar arrivent dans les

tribus de Bakakalosch : « L'influence de notre cicérone a cessé, raconte de Macar; noire arrivée est mal vue; les hommes se montrent arrogants ; à onze heures, nous jugeons prudent d'attendre avant d'avancer; l'après-midi ne se passe pas d'une façon rassurante; la soirée venue, le chef et ses gens ivres manifestent la résolution de nous attaquer.

» On charge les fusils dans nos tentes.

» Vers onze heures du soir, quinze cents hommes nous entourent; nous parlementons, nous faisons des présents; l'ivresse et l'agitation diminuent un peu.

» Mais quelle nuit pour nous, forcés d'être partout, de veiller à tout, convaincus que nous sommes que, pour avoir raison du nombre, nous n'avons ni assez de poudre ni assez de cartouches.

» Â six heures du matin, nous partons, le doigt sur la détente de nos fusils, prêts à répondre aux flèches et aux assagaies.

» Après l'ascension d'une montagne de plus de :200 mètres d'altitude, nous traversons une région très ravinée et très peuplée où nous rencontrons foule de femmes en deuil, la petite vérole ayant récemment fait de grands ravages. Nous ne savons s'il faut recommander la fagon de porter le deuil, mais elles étaient en entier peintes en jaune, en blanc ou en rouge, probablement selon le degré plus ou moins foncé de leur douleur.

» A ce moment, nous sommes rejoints par le chef ivre et hostile de la veille, qui nous offre sa protection pour aller au delà et fait en effet déposer les armes à plusieurs tribus... Est-ce par simple curiosité, mais les indigènes désarmés nous suivent avec un acharnement rare.

» Nous avons marché vers le nord-est; les palmiers diminuent; le maïs reparaît. Nous arrivons à un village dont le chef a des exigences, des fourberies et des menaces telles, que nous nous apercevons qu'on nous a conduits dans une embûche. Les affaires se gâtent et nous nous décidons à tirer dans le tas, advienne que pourra.

» Cependant une femme nous sauve...

» Femme d*un des chefs qui se trouve dans notre caravane, elle se précipite, revêtue du drapeau parlementaire, dans la mêlée, hurlant, gesticulant, pérorant, et obtient qu'on nous laisse passer...

» Le pays continue à être très peuplé, bien cultivé de maïs et de sorgho, assez rocheux; nous approchons d'une rivière d'au moins cent mètres de largeur, suivis de plus de 3,000 indigènes qui finissent par nous entourer et par assaillir de pierres M. Wissmann au moment où il monte en pirogue. Wissmann riposte en brûlant la cervelle à l'un des agresseurs.

» Immédiatement nous sommes attaqués avec furie à coups de couteau, d*assagaies et de flèches lancées avec une adresse incroyable. Dans notre riposte, nous couchons à terre une quinzaine des assaillants; beaucoup fuient; nos hommes, qui avaient déjà traversé le fleuve, reviennent et se lancent avec nous à la poursuite des fuyards. Quelques-uns de ces fiers et beaux gaillaràs, avec des anneaux dans le nez, aux bras et aux jambes, restent encore sur le carreau. G*est la guerre sauvage, acharnée, chaude comme le climat.

» La chaleur est épouvantable; Tincendie fait ses ravages; le sang, les cadavres sur la berge commencent à répandre une odeur désagréable, et il n*est plus possible de quitter aujourd'hui ce lieu de carnage, hier si riche, si riant.

» Vers le soir, les indigènes se groupent dans la montagne,' autour d*un grand feu, poussant des cris féroces; un de nos hommes de la tribu de T'Chiniama avait été assommé et emporté. Comme nous Tavons su dans la suite, avant de Tachever on lui avait coupé le nez, les oreilles, la langue, puis on lavait rôti.

» La nuit est pire que la précédente : on nous entoure.

» Au point du jour, nous repassons le fleuve, Wissmann en tête, et tandis que je suis resté le dernier pour veiller à tout, des milliers d'indigènes débouchent et je n*ai que le temps de me jeter à Teau.

» Nous leur échappons... »

Voyant qu'il était impossible, avec ses ressources restreintes en hommes et en munitions, de continuer la marche, Wissmann et de Macar se décidèrent à rentrer à Luluabourg, où ils arrivèrent le 26 juillet.

Le lieutenant Le Marinel avait pendant leur absence, commencé l'organisation de la caravane qui . devait accompagner Wissmann dans sa traversée de l'Afrique par Nyangué ; mais, à peine Wissmann et de Macar étaient-ils rentrés à Luluabourg, que Le Marinel tomba gravement malade, et ce ne fut que grâce aux soins assidus et intelligents du capitaine de Macar, qui montra en cette circonstance un dévouement admirable, que le pauvre Le Marinel échappa à la terrible fièvre.

Le 17 novembre 1886, Wissmann et Le Marinel se mettaient en route pour Nyangué. Pendant leur absence, le capitaine de Macar, resté absolument seul blanc à Luluabourg, s'occupa activement des travaux intérieurs et, quelques mois aprfts, s*élevait sur les bords de la Lulua Tune des plus belles et des plus confortables stations du Congo, dont on lira la description dans la troisième partie de notre ouvrage.

Pendant cette période, le capitaine de Macar eut à souffrir, non seulement de l'isolement le plus complet, mais encore des privations les plus cruelles, et ces lignes de son journal indiquent avec quel courage, au Congo, certains officiers au cœur de fer savent supporter les situations les plus pénibles :

» Je me trouve aujourd'hui livré à moi-même, sans étoflTe pour payer et vêtir mes gens, qui travaillent dans le costume du père Adam, sans vivres, presque déshabillé moi-même.

» Je me trouve être possesseur d'un troupeau de ISO moutons et de 30 jeunes ; je ne puis y avoir recours, toutes les mères ont des agneaux ou en attendent.

» Ma table se réduit à une poule de temps en temps.

» Je n'ai pas de beurre, je n'ai plus de lard; il me reste peu de sel et encore moins de poivre ; depuis quelques jours je mange du manioc préparé à la mode indigène... Et cela n*est pas bon.

» Voilà Kaniansa, mon chef de poste de la Lulua, qui m'envoie en présent deux cruches de bière de sorgho et une cinquantaine de maniocs.

» Le pauvre diable ne se doute guère que cela m'arrive précisément le jour de Noël, pour le réveillon.

» Quelle coïncidence, quelle singulière nuit pour moi, quel long jour celui de demain, que vous fêlerez en repos en Europe.

» Je rêverai du réveillon avec les camarades et quoiqu'on ne connaisse pas les quatre grandes fêtes chez les nègres, ils auront congé demain.

» On parle de l'arrivée d'un steamer au Kassaî... Quelle joie! voilà près d'un an que je suis sans aucune nouvelle d'un être civilisé. Je vais recruter des hommes pour aller au navire à Luebo, car je in'oâe dégarnir ma station... d

Quelques mois plus tard, le capitaine de Macar dul (aire la guerre aux populations de l'ouest et leur livra plusieurs combals où il risqua sa vie, k la tète de noirs hésitants et d'alliés qui ne demandaient qu'à trahir et h passer à l'ennemi. C'est par miracle que le courageux officier échappa à la mort dans son combat contre les Kioquois. Après avoir bataillé tout le jour, épuisé les mauvaises

Ll OAPITAIIIB DE lUOAB.

munitions qu'il avait db se confectionner lui-même, « nous croyons prudent, raconte-t-il, de nous retirer dans la forêt. C'est là qu'un nous attendait. On massacrait déjà tous ceux qui nous y avaient précédés. On nous traque, nous nous égarons et nous ne devons notre salut qu'à un marais dans lequel nous nous cachons jusqu'à la tête. Poursuivis comme des bêtes fauves, jour et nuit nous descendons les ruisseaux, les torrents, enfoncés dans l'eau tout entiers.

Au sortir de la forêt, tous les chemins sont encore gardés. Blessés, déchirés, dépouillés, nous arrivons à là station exténués de fatigue, à jeun depuis trois jours et je suis vêtu d*un pàgne emprunté à un indigène et d'un lambeau de pantalon aussi sommaire que le pagne ».

Pendant les deux années que le capitaine de Macar commanda la station de Luluabourg, il déploya, ainsi que Le Marinel, une activité de tous les instants, sut maintenir les tribus environnantes dans le respect du blanc et de Tautorité de rÉtat,et l'on peut dire qu'il a préparé le terrain à la colonisation, qui commencera certainement parce coin d'Afrique que Ton a appelé à juste titre le « Paradis du Congo ».

Avant de rentrer en Europe, le capitaine de Macar fit avec M. Alexandre Delcommune, à bord du Roi des Belges, l'exploration du Sankuru qu'ils remontèrent sur un parcours de 309 milles. M. de Macar a rapporté de celte expédition des notes précieuses au point de vue géographique et scientifique. A Bena Lusambo, de Macar rencontra les nains Batuas : leur taille est, d'après lui, de 1*"40 à l^^SO, et peu d'entre eux la dépassent. Us habitent les environs de Mona Kachich sur le Sankuru, entre le 5*^ et le 6^ degré', à 540 mètres environ au-dessus du niveau de la mer.

Le Roi des Belges pénétra ensuite dans le Lomami, afiluent de droite du Sankuru qu*on a longtemps confondu avec l'afiluent qui se jette dans le Congo un peu en aval des Slanley-Falls. M. de Macar rencontra pour la première fois, en travers de la rivière, des ponts de lianes, qu'il décrit ainsi :

« Ces ponts sont très habilement et très solidement construits : deux câbles choisis dans les lianes les plus fortes sont parallèlement attachés à la partie supérieure de hauts et forts arbres des rives; elles décrivent naturellement une courbe. De ces deux chaînes pend une succession de lianes moins épaisses qui y sont fortement assujetties et l'extrémité de ces lianes supporte le tablier du pont.

» Ces constructions n'ont certes pas la stabilité des ponts métalliques établis d'après les mêmes principes, mais les indigènes qui ne craignent pas d'être un peu ballottés ou secoués s*en servent fort bien.

» Le tablier du pont est peu surélevé du fil de l'eau; on est forcé de le couper pour livrer passage au steamer. »

En retournant à la côte* le capitaine de Macar fit encore une exploration de quelques jours dans le Koango et il étudia d*une façon approfondie le cours du Kassaî jusqu'à son embouchure, ce qui lui permit d'en dresser une carte assez détaillée. Nous ne quitterons pas le courageux officier sans émettre une des idées personnelles qu'il nous a exprimées sur le cours du Kassaî, dont il Eût du Sankuru le cours supérieur : « Vers l'embouchure du Sankuru, dit-il, le courant est de plus en plus fort dans une grande baie parsemée de bancs de sable, dont la rive droite continue, bordée, à la même altitude, dans les mêmes conditions géologiques apparentes que celles que j'ai rencontrées le long du Kassaî. Le cours d'eau, du côté du Sankuru, semble régulier; au milieu des courants multiples et contrariés et au milieu des bancs de sable, il est difficile de se rendre exactement compte de ce qui constitue le prolongement du fleuve, et, n'en déplaise aux géographes et aux explorateurs qui m'ont précédé, le Sankuru pourrait bien être la continuation réelle du Kassaî. J*ai trouvé dans l'exploration spéciale du Sankuru, des raisons qui appuient cette appréciation. »

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