SUÉDOIS GLEERUP ET SA TRAVERSÉE DE L AFRIQUE
A partir de Tannée d884, les départs pour le Congo se multiplièrent de telle façon qu'il est impossible de suivre tous les agents dans les diverses fonctions qu'ils remplirent : aussi nous contenterons-nous de résumer rapidement les explorations qui eurent pour résultats de nouvelles découvertes.
Vers la fin de 1886, le lieutenant Van Gèle fît son premier voyage aux Falls, avec M. Van den Plas et le lieutenant suédois Gleerup, à qui il confia la direction de la station ; il y séjourna cinq jours et eut avec Tippo-Tip sa première entrevue. Tippo-Tip, de son nom de famille Hamed-ben-Mohamed, est un marchand d'ivoire arabe : un clignement d yeux qui lui est particulier et habituel lui a fait donner le surnom de Tippo-Tip, sous lequel il est plus connu aujourd'hui que sous son vrai nom. Le lieutenant Van Gèle a fait du célèbre commerçant le portrait suivant : « Tippo-Tip est de taille moyenne et assez corpulent. Il parait avoir 45 ans. Sa barbe courte, ses cheveux ras grisonnent. Contrairement à l'opinion généralement répandue, Tippo-Tip n'est pas un Arabe; c'est un sangmèlé de Zanzibar dont les traits présentent le plus pur type négroïde : nez épaté, pommettes saillantes, teint noir bronzé, denture superbe. Sa physionomie est intelligente, sa démarche pleine de noblesse, ses manières d'une grande distinction. Il parle avec vivacité : sa parole est brève, énergique, accentuée. Abordet-on avec lui le chapitre de l'ivoire, aussitôt il s'anime, s'emporte,
et ses yeux lancent des éclairs... Sans être instruit, il a des idées générales de politique et de géographie. »
A la vérité, ce portrait est un peu trop flatteur : d'après certains voyageurs, les manières de Tippo-Tip sont loin d*être de la plus grande distinction, et Ton raconte des incidents comiques auxquels ont donné lieu des réceptions et des cérémonies officielles où paraissait le commerçant arabe.
Le lieutenant Van Gèle acquit la certitude que Tippo-Tip pourrait devenir un auxiliaire précieux pour TÉtat. Il rentra à Léopoldville, et, peu après, prit le chemin de l'Europe, son terme de service étant terminé.
Vers la même époque, le révérend Grenfell (1), missionnaire anglais, Qt une reconnaissance approfondie des affluents du Haut- Congo, à bord du Peace^ petit steamer des missions anglaises, et il rapporta des renseignements importants sur plusieurs affluents du fleuve, rikelemba, la Lulonga, la Mongalla et la Loîka. Une grosse question préoccupait à ce moment le monde géographique : l'énorme affluent qui se jette dans le Congo à quelques degrés sous TËquateur et auquel on avait donné la dénomination d'Ubangi, n'avait encore été exploré que sur une faible partie de son cours, et la source en était inconnue. D'un autre côté, le docteur Schweinfurth avait découvert au nord du Congo, vers le lac Albert, une rivière d'une grande importance, appelée Uellé, coulant dans une direction est-ouest et dont on n'avait pu préciser l'embouchure. C'est alors qu'un géographe belge, M. Â.-J. Wauters, émit l'idée que l'Uellé pourrait bien n'être autre que le cours supérieur de l'Ubangi. Dans une étude considérable et intéressante par la logique du raisonnement (2), H. Wauters rejeta successivement les hypothèses du docteur Schweinfurth qui, en 1870, avait découvert l'Uellé et en faisait un tributaire du lac Tchad; de Stanley qui, en 1877, avait vu l'embouchure de l'Âruwimi, et, lors de son voyage aux Falls, ayant remonté cet affluent jusqu'à Yambuya, point où les indigènes
(1) Georges Orenfell, né en 1849 à Penzance (CornonaiUes), a fondé un établissement religieux an Gameroon et établi plusieurs missions an Congo.
(2) La rivière éPUbangi, — Le problème de VUeUé; hifpothèse nouvelle, par A.-J. Wauten. Une brochure de 43 pages arec carte, parue en juin 1885.
donnent à la rivière le nom d*Uerré, n'hésita pas à identifier TÂruwimi à rUellé; enfln Thypothèse de M. Grenfell, qui venait d'explorer rilimbiri jusqu'à 2'' 55' nord et qui affirmait que TUelIé et Tltimbiri ne formaient qu'un fleuve, fut combattue au moyen de raisons irréfutables par M. Waulers, qui émit des arguments plausibles et indiscutables en faveur de l'hypothèse Ubangi-Uellé, qui devait se vérifier bientôt par les découvertes du capitaine Van Gèle.
Dans la suite, Schweinfurth et Stanley se rallièrent successivement à l'avis de M. Wauters : les renseignements apportés par Grenfell,von François et d'autres explorateurs rafiermirent encore le savant géographe dans sa conviction. La solution de l'Ubangi-Uellé était d*une grande importance pour l'avenir : c'était, en cas de navigabilité du fleuve, une route tout indiquée vers le cœur du continent, au pays des Mombuttus et des Niams-Niams, traversant une région fertile, peuplée et extrêmement saine.
Pendant ce temps, le lieutenant Van Kerkhoven, qui avait succédé au lieutenant Coquilhat dans le commandement des Bangalas, eut à soutenir une attaque des indigènes, qu'il parvint à repousser sans grande efi'usion de sang; il s'appliqua ensuite à rendre la station inexpugnable et il établit un système de défense complet ; comprenant que le travail était le meilleur moyen d'arriver à des résultats pratiques, il s'occupa de travaux d'agriculture et d'agronomie, auxquels s'employèrent de bonne grâce les indigènes bangalas ; il gagna la confiance des gens d'iboko et de Mabali et organisa le recrutement des soldats et des travailleurs, qu'il expédia d'abord aux Falls avec M. Deane et qui s'y trouvaient lors de l'attaque de la station que nous allons raconter bientôt. En 1886, il envoya à Léopoldville un fort contingent de soldats, dont dix descendirent à Boma et furent les premiers soldats indigènes de la force publique du Congo; quatre ou cinq mois après, soixantequinze Bangalas vinrent renforcer à Boma ce premier noyau de la future armée indigène.
Au mois d'août 1885, les lieutenants Kund et Tappenbeck, de l'armée allemande, s'enfoncèrent à pied, à la tête d'une caravane de 90 nègres, de Léopoldville vers l'est, et découvrirent un nouvel afiluent du Kassaï, qui coule parallèlement au Sankuru : cet afiluent.
appelé alors Ikala et aujourd'hui Lukénié, ils le remontèrent pendant quelque temps, puis ils rentrèrent à Léopoldville, le 28 janvier d886, en redescendant le Kua en pirogue.
 la fin de Tannée 1885« M. Grenfell» accompagné du lieutenant von François, Tofficier autrichien qui avait été le compagnon de Wissmann dans le Kassaï, fit une exploration du Ruki et du Lulengo, affluents de gauche qu'ils remontèrent sur un grand parcours et dont von François fit un tracé à peu près complet. Le Ruki, formé du Chuapa et du Bussera, de même que la Lulengo, sont des voies parfaitement navigables, qui mènent directement au cœur du pays. En même temps, Texplorateur anglais donna des renseignements précis sur la Licona, affluent de droite du Congo, renseignements d*une importance capitale, car la Licona était désignée dans lacté de Berlin comme délimitation de frontières. L'accueil fait aux voyageurs par les populations riveraines fut des plus cordiaux et les transactions pour l'acquisition des vivres et du bois furent très faciles ; à plusieurs reprises, M. Grenfell rencontra ces nains batuas dont Stanley parle dans son livre A travers le continerU mystérieux.
En janvier 1886, le lieutenant Liebrechts, ayant fini son premier terme de service, fut chargé par le Roi, en même temps que le lieutenant italien Massari, de s'entendre avec les commissaires français, MM. le commandant Rouvier et le docteur Ballay, au sujet de la délimitation exacte des possessions françaises dans le Niadi ; puis, cette mission ayant été menée à bonne fin, le lieutenant Liebrechts rentra en Europe par la voie de l'Ogôué, avec le commandant Rouvier.
 la On de Tannée 1885, le lieutenant suédois Gleerup, qui depuis 1884 séjournait aux Falls comme adjoint du lieutenant Wester, pe joignit à une caravane d'ivoire de Tippo-Tip, afin de rentrer en Europe par la côte orientale, et d*opérer ainsi la huitième traversée complète de l'Afrique (1). 11 longea, à pied, la rive du Congo jusqu'à la première des sept cataractes; à proximité de
(l) M. A.-J. Wanten a, dans le Mouvement ^géographique du 5 septembre 1886, publié une étude oomplète et très intéressante sur ce voyage; c'est d après oetto étade qne nous résumons cette traversée de TAfrique.
celle-ci, il vil le village de Kibongo, oà les Arabes avaient établi une sorte d'entrepôt : les Arabes étaient craints dans toute la région et les indigènes se cachaient sur le passage de la caravane. Les Arabes avaient installé tout le long du Congo des petits postes destinés à ravitailler leurs caravanes de passage; c'est de ces postes que les bandes armées rayonnent vers Tintérieur pour y exercer leurs déprédations, leurs massacres et leurs razzias d'esclaves. Gleerup prit des renseignements sur les divers affluents qu'il rencontra et explora lui-même une partie du fleuve que Stanley n'avait pas vue lors de sa traversée d'Afrique en 1876 : celle comprise entre les chutes d'Ukassa et Nyangué; il y découvrit des rapides et des chutes, qu'il parcourut en pirogue et qu'il nomma WesterfaUa. Le 25 janvier 1886, c'est-à-dire en 27 jours, Gleerup arriva à Nyangué. Nous empruntons à la relation de M. Wauters les intéressants passages qui suivent :
« Nyangué est, depuis 1856, l'établissement central des Arabes dans cette partie du continent. Il a pour siège une berge rougeâtre assez élevée au-dessus du fleuve et qui borne une contrée découverte, s*étendant au nord jusqu'aux épaisses forêts de TUregga. La ville est divisée en deux sections par une gorge profonde où de vastes rizières ont été installées. Quand le Congo atteint sa plus grande hauteur, cette goi^e est inondée.
» Depuis le passage de Stanley, Nyangué s'est considérablement développé. Sa population actuelle peut être évaluée à dix mille âmes. Les deux sections de la ville sont entourées de magnifiques plantations, où l'on trouve, notamment, tous les arbres fruitiers de la côte orientale. Les Arabes ont également introduit le bétail et les ânes de selle. »
Le lieutenant Gleerup tomba malade à Nyangué, et, quoique imparfaitement guéri, il se fit transporter à Kassongo, village situé au sud-est de Nyangué, à l'intérieur des terres; c'est la résidence de Tippo-Tip. « Kassongo, dit M. Wauters, est situé dans une délicieuse vallée, arrosée par un petit affluent du Congo. Les bananiers y sont innombrables. Sous le rapport des légumes et des fruits, on y trouve tout ce que fournit le marché de Zanzibar. Les troupeaux de bétail : bœufs, moutons, chèvres, y sont nombreux. »
Le lieutenant Gleerup séjourna une quinzaine de jours à Kassongo, où le Ois de Tippo-Tip lui accorda la plus cordiale hospitalité; puis il traversa, sans être le moins du monde inquiété par les indigènes, le Manyéma, arriva à Mloa sur la rive occidentale du Tanganyka ; il passa le lac, puis il parcourut, d*Ujiji à Bagamoyo, où il arriva, sain et sauf, le 25 juin 1886, la contrée qui avait coulé tant de peines et de difficultés à nos premières expéditions, et où lui, Gleerup, n'eut à supporter que l'ennui du traditionnel hongo, dont nos lecteurs se souviennent certainement.