POUR ATTAQUER LA STATION. DÉFENSE HÉROÏQUE. — ABANDON DE LA
STATION. — MORT DU LIEUTENANT DUBOIS. — UN INDIGÈNE DÉVOUÉ. — MESURE POLITIQUE : TIPPO-TIP NOMMÉ CHEF DE DISTRICT. — RÉOCCUPA- TION DES FALLS.
Un malheureux événement, qui eût pu avoir, dans la suile, les plus tristes conséquences pour l'avenir de TÉtat naissant, survint à la fin de Tannée 1886 : la station des Stanley-Falls était à ce moment commandée par un Anglais, M. Deane, qui avait été auparavant chef de milices aux Indes anglaises, auquel était adjoint le lieutenant Dubois, arrivé le 18 août 1886. La station était en pleine prospérité et les relations avec les Arabes semblaient extrêmement pacifiques, lorsque, au commencement du mois d'août, une esclave qui avait été maltraitée par un Arabe du camp situé sur la rive, à proximité de l'tle Usana, demanda aide et protection à la station : le chef arabe étant venu la réclamer à M. Deane, celui-ci la lui rendit, sur la promesse formelle de l'Arabe qu'il ne lui infligerait pas de mauvais traitements. Trois jours plus tard, la malheureuse revenait à la station, portant sur le corps les traces effrayantes des coups qu'elle avait reçus; elle raconta à M. Deane, et son récit fut confirmé par des témoins, que chaque jour on l'avait attachée à un arbre et qu'on l'avait fustigée de cent coups de bâton. Le chef arabe vint de nouveau réclamer son esclave, mais M. Deane, ayant vu échouer sa tentative de racheter la malheureuse femme et connaissant le sort horrible qui attendait la misérable, refusa catégoriquement de la remettre aux mains des Arabes. C'était commettre une imprudence — chevaleresque si l'on veut
— ar le Stanley, qui était venu ravitailler la station deux jours auparavant, n'avait pas amené de renfort en liommes et n'avait pas apporté de munitions fraîches. Les Arabes connaissaient cette circonstance, et ils savaient aussi que les quelques munitions de la station étaient en mauvais état. Aussi n'bésitèrent-ils pas à prendre l'offensive et, le â4 ao(tt, ils attaquèrent la station, au
LE LIEDIEKAMT DCBOIS-
aombre de cinq cents; la défense fut héroïque : pendant trois jours, les assiégés combattirent avec l'énergie du désespoir; ils criblèrent de balles les Arabes, qui subirent des pertes sérieuses et qui furent un moment sur le point d'abandonner l'attaque. Malheureusement, le â8 août, les munitions vinrent à manquer; les soldats haoussas et bangalas, entraînés par leur caporal, abandonnèrent lâchement
les deux courageux officiers avec quatre haoussas et quatre boys, et s'enfuirent pendant la nuit dans des pirogues. M. Deane et Dubois prirent alors, à regret, la résolution de quitter la station, mais, ne voulant pas que la défaite pût servir leurs ennemis, ils versèrent de Thuile partout et y mirent le feu, faisant sauter ainsi la poudrière et les canons et incendiant tous les bâtiments. Alors, à la faveur de la nuit, ils franchirent à gué le bras du fleuve qui les séparait de la rive septentrionale, et longèrent celle-ci, ne trouvant pas le chemin sous bois. Tout à coup, M. Deane pousse un cri et tombe à l'eau : Dubois se porte aussitôt à son secours et avec la crosse de son fusil, il parvient à le retirer. Mais au même moment, il perd lui-môme Téquilibre et est précipité dans le fleuve. A son tour, M. Deane s'élance, parvient à lui, et, nageant vigoureusement ensemble, ils atteignent la roche... «Y es-tu?» demande M. Deane. — Oui, répond faiblement Dubois. M. Deane lâche la main du lieutenant, escalade la roche; il entend Dubois murmurer : ce Je n'en puis plus, je vais mourir », et lorsqu'il se retourne pour l'aider à aborder, il ne voit plus rien : le pauvre oflicier avait disparu à jamais dans les mystérieuses profondeurs du grand fleuve (1).
Le nom du lieutenant Dubois occupe une belle page de Thistoire du Congo; car, quoiqu'il fût au début de sa carrière africaine, il avait su déployer de brillantes qualités qui en eussent fait un agent précieux pour l'État. « Au plus fort de la lutte, raconte M. Deane, il m'envoyait de petits billets écrits sur le genou pour demander des munitions nouvelles ou quelque autre chose. Ces notes étaient comme calligraphiées et ne trahissaient pas la moindre émotion. Vous pouvez être fier de compter de tels hommes dans votre armée, ajoute-t-il; aucune autre n'en a de meilleurs. » Intelligent, dévoué, d'une humeur toujours égale et afiable, camarade excellent, le lieutenant Dubois n'a laissé dans l'armée que des regrets, et un souvenir inefikçable dans le cœur de ses amis, et lafiaire des Falls,
(1) La relation que nous donnons de œ triate événement est celle da soldat haoussa Alassan, senl témoin oculaire da fiût. Elle noas a été contée par le capitaine Koget^ Le soldat Alassan est actuellement fifre dans la musique des haoussas de Lagos.
dont il fut le héros, restera une des belles épopées de Tliistoire de rOEuvre africaine.
M. Deane parcourut pendant près d'un mois et demi la contrée, où il trouva un refuge parmi les populations, qui le cachèrent et le nourrirent jusqu'au moment où le capitaine Coquilhat, qui avait eu connaissance de l'événement par les haoussas déserteurs et qui s'était porté immédiatement aux Falls à bord de FA. I. A. ^ le retrouva après trois jours de recherches. C'est un nommé Samba, indigène des environs des Falis, chez qui la haine de l'Arabe était profondément enracinée, qui servit de guide à M. Deane dans la forêt et lui montra dans ces circonstances un admirable dévouement. Dans la suite, n'osant retourner aux Falls où sa tête était mise à prix par les Arabes, Samba occupa à Bangalà l'emploi d'interprète. En 1889, il descendit à Boma avec le lieutenant Van Kerkhoven, et le vice-gouverneur Ledeganck lui remit publiquement une récompense et une médaille d'honneur qu'il porte encore aujourd'hui avec fierté.
Le désastre des Falls était grand, mais pas irréparable; les Arabes s'étaient emparés de i'tle, et le capitaine Coquilhat n'avait pas voulu tenter de la leur reprendre sans chances de succès : « Nos adversaires ont, dit-il dans son livre Sur le Haut-Congo, une écrasante supériorité de position et de nombre. Un ancien soldat des Falls m'indique la place où étaient nos trois canons Krupp. Un groupe nombreux s'y agite. Si par malheur les canons sont là et intacts, nous pouvons recevoir des obus dans la mince coque du vapeur. Je remarque que les Arabes cherchent à nous déborder des deux rives ; nous serons bientôt pris dans un fer à cheval de mousqueterie.
» Qu'arriverait-il si nous donnions encore contre un rocher?
x> La situation m'était connue : ma mission est remplie pour ce point.
» Et, la colère dans le cœur, je me décide à la retraite... »
Dans une lettre écrite à cette époque, le capitaine Coquilhat apprécie de la fagon suivante les conséquences de l'événement :
« ... En dehors de la perte matérielle des Stanley-Falls, qui est très sérieusCi l'efiet moral de l'abandon de la station n'est pas celui
qu'on serait tenté de croire. La résistance opiniâtre du blanc a été un sujet d'étonnement et d'admiration pour les indigènes ; les pertes des Arabes — 60 des leurs lues, alors que nous n'avons perdu que deux hommes — ont vivement impressionné les natifs.
ABABEB SES F&LLS.
» Enfin, ceux-ci ont vu et senti que le blanc n'est pas l'allié de l'Arabe, qu'ils peuvent Irouver en lui un appui pour résister à leurs exactions. La manière dont M. Deane a été recueilli par les indigènes et l'accueil que moi-même j'en ai reçu, m'ont démontré que
M. Deane s*élait fait leur protecteur vis-à-vis des Arabes, que ceux-ci soût fortement détestés et que Tautorité du blauc est fort désirée.
» Le voyage de la petite A. 1. A. avec une poignée d*hommes, à travers les territoires occupés par les Arabes, jusqu'à quelques centaines de mètres de la position prise par eux, et notre succès dans la recherche de M. Deane ont vivement impressionné les indigènes et leur ont démontré que le blanc n'abandonne pas
le pays. »
Quelque temps après cet abandon des Falls, en février 1887, Stanley qui était arrivé à Zanzibar pour y organiser son expédition de la recherche d*Émin-Pacha, y rencontra Tippo-Tip, avec lequel il eut un long entretien au sujet de l'événement : le traitant arabe se défendit d'avoir pris une part quelconque dans l'affaire et jura que, s'il avait été présent, les relations amicales n'auraient pas été un seul instant interrompues. Sur l'ordre du Roi, qui avait donné à Stanley des indications précises, celui-ci offrit à Tippo-Tip le gouvernement du district des Falls :
^ Écoute-moi, lui dit*il : le Roi me charge de te proposer d'essayer toi-même du gouvernement des Falls. On te payerait tous les mois comme un oiBcier européen.
— Moi ! fit Tip ouvrant les yeux, puis battant rapidement des paupières suivant son habitude.
— Oui, toi! Tu aimes l'argent? Je t'offre de l'argent. Tu n'es pas content de voir les Européens si près de toi? Eh bien ! tu n'en verras plus aux chutes, sauf celui qu*il nous faudra placer — au-dessous de toi, s'entend — pour veiller à ce que les conditions soient remplies, car il y a certaines conditions que tu aurais à accepter avant de devenir gouverneur.
— Lesquelles?
— Arborer le drapeau de l'État. Accepter un résident qui habitera la station et écrira tes rapports au Roi. Ne faire ni ne permettre la traite des esclaves au-dessous des chutes. Achetez, vendez tant qu'il vous plaira l'ivoire, les gommes, le caoutchouc, le bétail, mais défense absolue de piller l'avoir des indigènes, quel qu'il soit. Notre agent à Zanzibar te payera tous les mois. Réfléchis à ces
offres; discute-les avec tes parents. Le navire part dans trois jours : il me faut ta réponse demain (1). d
Aux termes du contrat qui fut signé le lendemain, et qui nommait Tippo-Tip chef de la division des Falls, aux appointements de 750 francs par mois, celui-ci s engageait à faire respecter Taulorité de TÉtat à partir de TAruwimi et à y empêcher le commerce d'esclaves; il lui était adjoint un résident, représentant TÉtat, appelé d*abord secrétaire du vali (gouverneur), titre qui, sur le refus d*un agent susceptible sur la valeur des mots, fut changé dans la suite en celui d*agent politique ; le nouveau titre lui permit d'accepter immédiatement ces fonctions. Ce représentant de TÉlat était chargé de transmettre à l'administration les communications de Tippo-Tip, et plus spécialement — le traité ne le disait pas — de surveiller ses agissements et de l'empêcher au besoin de contrevenir aux clauses du contrat.
Les journaux de cette époque ont critiqué violemment la nomination de Tippo-Tip, que nous considérons, nous, comme une mesure de haute et adroite politique royale : il eût été difficile, même impossible, à ce moment, en présence de Thostilité des Arabes, de rétablir la station des Faits ; dans ce cas, c était la perte certaine de la contrée située au nord de l'Ëtat, car les nations étrangères en eussent profité pour aller planter leurs drapeaux dans ces endroits inexplorés, et cela malgré la délimitation idéale résultant de la Conférence de Berlin, car — M. Fergusson en a fait la déclaration officielle au Parlement anglais — tout territoire vierge est au premier occupant si le contrat d'achat est en règle et l'occupation effective. Or, nous ne pouvions songer à réoccuper militairement les Falls : nos moyens de transport étaient restreints, notre force publique (160 hommes) absolument insuffisante, nos armes et nos munitions en mauvais état; le Haut-Congo ne possédait pas la flottille de steamers qui le sillonne aujourd'hui. Tandis que Tippo-Tip, disposant de forces supérieures, extrêmement mobiles, habituées au climat, pouvait facilement se transporter aux confins de TÉtat, y arborer l'étendard bleu, et mettre
(1) Les iénèbm de V Afrique, par Stanley. Tome T, p. 67.
rÉtat eu règle avec le dernier chapitre de TActe de Berlin qui exige Toccupalion effective; la clause du traité concernant l'esclavage assurait du moins le repos et la tranquillité aux malheureuses populations indigènes du nord de l'État.
Celte période d'un commandement arabe intérimaire dans TÉtat s'imposait, et nous considérons Tacte du Roi comme une mesure de politique adroite et humaine.