CHAPITRE XIV
M. Deloommiine sur le Lomami. — Le lientenant Paul Le IKarlnel et camp dn Sanknm.
EXPLORATION DU LOMAMI PAR M. DELGOMMUNE. — L INSPECTION DU GOUVER- NEUR GÉNÉRAL, M. JANSSEN. — IL INSTALLE LE CAMP DE LUSAMBO ET EN CONFIE LE COMMANDEMENT AU LIEUTENANT LE MARINEL. — UN COMBAT CONTRE LES ESCUYAGISTES.
C'est pendant une reconnaissance du Haut-Congo et de ses affluents, eflTectuée par M. Alexandre Delcommune pour le compte de la Compagnie du Haut-Congo pour le commerce et Findustrie, que fut trouvée la solution d*une question géographique des plus importante tant au point de vue économique que politique : le Lomami, rencontré et traversé par Wissmann, en 1887, lorsqu'il se rendit à Nyangué, était-il un affluent du Sankuru, ainsi que le supposa le D' Ludwig Wolf lors de son exploration du Sankuru, ou bien, cette rivière, à laquelle le lieutenant Le Marinel donne, par Q"" et quelques minutes de latitude sud une largeur de 100 mètres et une profondeur de deux mètres, était-elle le cours supérieur du Lomami, dont Femboucliure fut découverte par Stanley en aval des Fall», et qui fut, plus tard, explorée sur un faible parcours par le missionnaire Grenfell?
S*appuyant sur les premiers renseignements fournis par M. Delcommune, qui venait d'explorer le bassin du Kassaî, M. Wauters, dans une savante discussion publiée par le Mouvement géographique du 10 février 1889, prouva que le Lomami vu par Cameron et Wissraan ne pouvait être que le Lomami reconnu par Stanley, et, encore une fois, le géographe belge eut le bonheur de voir les événements faire prévaloir sa thèse et lui donner pleinement raison.
En décembre 1888, M. Delcommune, accompagné du lieutenant Haneuse, résident des Falls, pénétra dans le Lomami : la naviga-
tîon fut très facile; le fleuve fut remonté sur un parcours de 930 kilonaètres, pendant lequel les voyageurs rencontrèrent une contrée populeuse et pacifique, riche en végétation et d'apparence très fertile. Le fleuve avait une largeur de 250 mètres en moyenne, et sa profondeur variait de 3 mètres à 5 mètres 50. Pendant plusieurs jours il traversa des régions dont l'aspect morne et désolé, les villages à moitié détrurts et abandonnés, Tabsence complète d'habitants dénonçaient le passage récent des bandes d'Arabes maudits.
Le 5 janvier, après seize jours de navigation, ils arrivèrent au 3® parallèle sud : « Nous remarquons, dit M. Delcommune dans sou journal, sur la rive gauche deux canots montés par des indigènes qui se disposaient sans doute à traverser le fleuve. Mais, sitôt qu'ils aperçurent le vapeur, ils regagnèrent précipitamment la rive.
» Arrivés à cet endroit, oii nous nous arrêtons, nous trouvons les deux canots amarrés à la rive, près d'un chemin battu et très fréquenté.
» A peine débarqués, nous voyons, avec la plus vive satisfaction, quelques indigènes venir à nous, armés il est vrai, mais répondant senneneh ! ^o\xs fîmes bientôt connaissance, puis nous nous assîmes en cercle, sous la large véranda d'une maison en torchis occupant le centre du village ; les demandes et les réponses se croisèrent rapidement. Les indigènes nous apprirent, en nous montrant la maison en torchis, que les Arabes étaient venus s'établir dans ce village, mais qu'ils étaient partis pour l'intérieur.
» D'après leur dire, ces naturels appartiennent à la tribu des Bossudis; le village où nous sommes s'appelle Gamba, du nom de son propriétaire, un nommé Gamba : le village porte donc le nom de Bena-Gamba...
» Leur demandant s'ils connaissaient ou avaient entendu parler de Nyangué, ils répondirent tous affirmativement, et, nous montrant de leurs bras levés la direction de l'est, ils nous apprirent qu'il n'y avait que trois journées de marche pour arriver à ce point. »
L'exploration dut malheureusement être abandonnée à cause d'une violente attaque de fièvre dont firt victime le lieutenant Haneuse,
que Delcommune dut reconduire au plus vite aux Falls : il put pourtant s'assurer que la rivière est encore navigable au-dessous du 3' parallèle.
Le Roi des Belges remonta ensuite TÂruwimi jusqu à Yambuya, explora le Chuapa et Flrebu, puis rentra à Léopold ville.
Les conséquences de la découverte de M. Delcommune pouvaient être immenses pour FÉtat : les Stanley-Falls constituaient un obstacle destiné à arrêter longtemps les communications de TÉtat vers Test et vers Nyangué et à lempêcher ainsi d'étendre son influence et son autorité dans les contrées qui lui appartenaient à Test et au sud-est en vertu du traité de Berlin. Le Lomami navigable changeait absolument la face de la question : par cette rivière on pourrait probablement arriver au cœur de ces contrées encore inconnues, établir la communication avec Nyangué, de là remonter le Lualaba, cours supérieur du Congo, et pénétrer enfin dans le Katanga, pays dont la description suivante donne une idée réelle : ic Couvert de terre d'une étonnante fertilité, dit Texplorateur portugais Ivens, arrosé par des cours d'eau comme le Lualaba et le Luapula qui sont d'excellentes voies de communication reliant les deux points extrêmes de la contrée ; abondant en richesses minérales tout à fait exceptionnelles et en une infinité de produits naturels, tels que le caoutchouc, la gomme, l'orseille, sans compter l'ivoire d*éléphant et d'hippopotame; situé à 1,400 mètres en moyenne au-dessus du niveau de la mer; rafraîchi par le vent du sud-est, ce pays mérite d'être sérieusement étudié, car il est hors de doute que l'Européen peut s'y établir et y vivre. »
La tournée d'inspection du gouverneur général, m. Janssen. — Il est intéressant de suivre, dans la tournée d'inspection qu'il Qt en i889, le gouverneur général, car elle montre la situation de l'État à ce moment et les progrès réalisés en un petit nombre d'années (1).
M. Janssen ayant quitté Anvers le 18 mai, à bord du Lualaba, arriva le 18 juin à fianana, où la garnison attendait, sous les armes,
(1) La plupart des renseignements qui suivent» nous ont été communiqués par un officier qui a accompagné le gouverneur général. Les citations sont empruntées à des lettres particulières reçues à cette époque.
Tarrivée du gouverneur général, qui fut saluée par 21 coups de canon; le lendemain, il débarqua à Borna, où il fut reçu avec les honneurs dus à son rang élevé : ce La troupe forme la haie des deux côtés du pont. Le gouvernaur passe entre les deux rangs de soldats, qui présentent les armes. Les clairons sonnent aux champs. »
Boma avait embelli et était devenue une véritable petite ville ; elle possédait même son cercle où se trouvaient un grand nombre de journaux d'Europe. Les installations des camps de la force publique et des divers bâtiments destinés aux Européens avaient été considérablement augmentées et améliorées.
« Le i®' juillet eut lieu la remise officielle du drapeau offert par le Roi à la force publique du Congo. La cérémonie a été tout aussi solennelle que nos cérémonies les plus imposantes d'Europe, et il est difficile de s'imaginer qu'on soit parvenu à un tel degré de perfection dans l'instruction de ces sauvages venus du cœur de l'Afrique : je t'assure que les commencements ont dû être rudes, et que le capitaine Roget, qui a organisé ici la force publique, a le droit de s'enorgueillir des résultats obtenus. Rien n*a été plus intéressant que de voir manœuvrer, avec une correction parfaite, ces pelotons de soldats noirs, au visage énergique, à la haute stature, qui maniaient leurs armes avec une souplesse et une dextérité dont nos fantassins d'Europe eussent été jaloux. Toutes les troupes ont défilé devant le gouverneur ; cette dernière partie du programme a été un succès, surtout pour les Bangalas, qui ont été tout bonnement splendides : quels soldats! »
Pendant le voyage à pied qu'il fit de Boma à Léopoldville, et qui ne dura pas moins de 24 jours, le gouverneur eut l'occasion de constater que la situation dans le Bas-Congo était excellente sous tous les rapports; que les chefs étaient soumis à l'autorité de TÉtat; que la route des caravanes avait été sensiblement améliorée, surtout au passage des rivières Lufu et Lukuga, où le sous-lieutenant du génie Carton avait établi de solides ponts suspendus; la sécurité des voyageurs était assurée tout le long de la route ; le service du recrutement des porteurs, service très difficile et si important, était dirigé avec beaucoup d'intelligence et d'habileté par M. Van Dorpe. Enfin le gouverneur communiqua aux nombreux chefs qui
étaient venus l*assurer de leur soumission la volonté du Souverain de voir cesser les pratiques cruelles et les sacrifices humains dont on n'était pas encore, jusqu'à présent, parvenu à arracher les derniers vestiges.
Le 15 septembre, le gouverneur, à bord de la Ville de Bruxelles^ partit pour le Haut-Congo : il était accompagné du capitaine Becker qui retournait aux Falls pour y organiser une expédition, du sous-lieutenant Verbrugghe, qui allait reprendre le poste du lieutenant Jacques à Bumba, du sous-lieutenant Duthoy, désigné pour être adjoint aux Bangalas, du sous-lieutenant Lenger, qui devait se rendre avec le gouverneur dans le Lomami, et du D' Dupont, désigné pour le camp de Basoko.
Le voyage se fit sans incident notable; à Bangala, réception solennelle par la garnison : le gouverneur y installa le lieutenant Baert, le nouveau commissaire de district, puis, après avoir visité le camp de TAruwimi, dont il se plut à reconnaître Tétat florissant et rheureuse influence, il arriva aux Falls, où il trouva Tippo-Tip, qui avait retardé son départ pour Nyangué afin d'avoir sa première entrevue avec le gouverneur général.
Cette entrevue fut des plus cordiale, et Tippo-Tip, dont jusqu'à présent la conduite personnelle avait été franche, loyale, à Tabri de tout reproche, assura M. Janssen de son complet dévouement à la cause de TÉlat et à son Souverain, et il lui fit la promesse formelle d'employer tous les moyens dont il disposait à l'abolition complète du honteux trafic d'esclaves. Le gouverneur fit en même temps plusieurs concessions à Tippo-Tip, et l'autorisa à faire le commerce légitime de l'ivoire dans les provinces de l'est de l'Aruwimi.
En octobre, le gouverneur refit l'exploration de M. Delcommune sur le Lomami, qu'il remonta jusqu'à Bena-Kamba avec le lieutenant Van Kerkhoven; en amont de ce point, par 4^ 2T lat. sud, la Ville de Bruxelles fut arrêtée par des rapides très violents qui furent reconnus infranchissables. On y rencontra des Arabes, avec lesquels le gouverneur dut engager une lutte; les indigènes se joignirent aux Arabes et lancèrent des flèches empoisonnées sur les gens du bateau qui faisaient le bois à la rive. La victoire resta cependant au gouverneur, qui installa à Bena-Kamba l'avant-garde du camp
du Lomami, commandée par le lieutenant Lenger et composée d*une trentaine de soldats; ce poste devait être mis en communication avec le camp que le gouverneur allait établir sur le Haut-Sankuru.
Le gouverneur fit ensuite l'exploration du Kassaî et de ses afiluents et il reconnut Tétat prospère des stations établies dans ce bassin; il établit, au confluent du Lubi et du Sankuru, la station de Lusambo, où le lieutenant Le Marinel se mit immédiatement à l'œuvre pour organiser le camp qui devait servir de barrière aux incursions arabes.
L'établissement du camp ne tarda pas à faire sentir ses effets salutaires : de tous côtés, les indigènes vinrent solliciter Tappui du lieutenant Le Marinel ; plusieurs fois celui-ci eut l'occasion de mettre en déroute des convois d'esclaves et de rendre à'ceux-ci la liberté. En août 1890, le lieutenant Descamps y livra un combat aux troupes arabes dans les circonstances suivantes :
c< Les Arabes, commandés par Gongo-Lutété, formaient une troupe qu'on peut évaluera 7,000 hommes au total. Le 11 août 1890, au soir, leur approche fut signalée à la station de l'État par des femmes et des enfants fuyant devant ces brigands. Les populations étaient littéralement terrorisées. Elles imploraient la protection des blancs, racontant que les Arabes mettaient tout à feu et à sang, faisant partout d'énormes razzias d'esclaves.
» Le 17 août, la présence de Lutété fut signalée non loin de la station de Lusambo. Le lieutenant Descamps, prenant avec lui cinq blancs et deux cents soldats noirs, se porta à sa rencontre. En route il rencontra des porteurs envoyés par Lutété (1) et chargés de présents envoyés par cet Arabe au lieutenant. Celui-ci refusa avec horreur les présents et continua sa marche en avant.
» Le surlendemain, 19 août, le lieutenant Descamps vint en contact avec les Arabes. Leur camp couvrait un espace de 15 hectares et regorgeait de butin et d'esclaves. Le lieutenant envoya des messagers au chef arabe, lui intimant l'ordre d'avoir à cesser sur-
(T) Ce môme Gongo-Lutété, qui était, non pas un Arabe, mais on indigène BOtunis aox Arabes, est devenu, depuis cette époque, le plus fidèle allié de l'État du Congo» et, ainsi que nous le verrons dans la suite, il a apporté une aide aussi utile qu'énergique au lieutenant Dhanis dans sa campagne contre les Arabes.
le-champ ses razzias, de mettre en liberté les hommes qu'il avait capturés et de raccompagner à la station pour y justiQersa conduite. Lutété chercha à gagner du temps, à tergiverser, à a lanterner » l'énei^ique lieutenant.
» Notre vaillant compatriote n'hésita plus. Il donna Tordre d'attaquer sur-le-champ l'ennemi. Il fut obéi avec entrain. Un chaud et court combat s'engagea. Il dura un quart d'heure. Les Arabes perdirent trente hommes tués et plus du double de blessés. Ils lâchèrent pied et furent poursuivis sur une distance de plusieurs kilomètres.
» Tous les esclaves du camp arabe, au nombre de plus de 1,000, furent mis en liberté. Sur le champ de bataille on trouva, dissimulé dans un tambour de guerre, un baril de poudre portant la marque A. H. V.. signe bien connu de ceux qui ont suivi les incidents de la campagne menée contre la Conférence anliesclavagiste de Bruxelles.
y> Cette action décisive arrêta net les razzias dans la région. Les Arabes n'osent plus s'avancer et l'État indépendant y a gagné une augmentation de son prestige dans les contrées lointaines et un titre de plus à la reconnaissance du monde civilisé. »