CHAPITRE PREMIER Les préUmlnalres de la Gonférenoe de Berlin
Tandis qu'en Afrique se poursuivait lentement la découverte de toutes les parties de cette immense contrée qui ouvrait de nouveaux et vastes horizons au commerce universel» Léopold II, sacrifiant sa fortune à la poursuite de ses projets et n'épargnant rien pour arriver à la réalisation de son généreux rêve, se réservait ici la lourde tâche diplomatique de donner un caractère durable à Tœuvre, en rasseyant solidement sur des bases politiques bien définies (i).
A peine Stanley était-il arrivé à Gibraltar en juillet 1879, qu'il reçut de M. Strauch des instructions formelles, indiquant catégoriquement le but final de lentreprise : « Gréer un puissant État nègre ; faire rayonner l'influence des stations sur les chefs et les tribus ; faire une confédération républicaine de nègres libres, confédération indépendante sous cette réserve que le Roi, à qui en reviendrait la conception et la création, en nommerait le Président, qui résiderait en Europe. »
Aussi Stanley avait-il ordre de ne conclure que des traités parfaitement en règle, indéniables par la suite, car Sa Majesté, avec sa merveilleuse sagacité, prévoyait les compétitions nombreuses dont
(1) Relire, pour compléter rëtude diplomatique de Tœuvre du Congo, les chapitres concernant VAsaodation internationale africaine et le Comité d'études du Haut- Congo, livre I, pages 13 et 63.
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allait être assaillie son OEuvre dès que les peuples la verraient entrer dans Tère de la prospérité et du progrès. Lors de la fondation du Comité d'études» le Roi avait adopté un emblème d'occupation : drapeau bleu» avec, au milieu, une étoile d'or; ce drapeau devait précéder les caravanes, comme cela se faisait du reste pour les expéditions des autres États, et être déployé au-dessus de chaque station du Comité d'études. Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, les précautions prises par Stanley pour assurer ses premiers travaux contre les entreprises des maisons étrangères établies sur le Bas-Fleuve.
En 1882, le Comité d'études, préoccupé de régulariser sa situation, prit le titre d'Association internationale du Congo ^ tout en conservant ses principes et ses vues. Le général Strauch, qui présidait le Comité d'études depuis sa fondation, fut nommé président de la nouvelle association.
C'est à cette époque que l'on commença à agiter avec passion, dans tous les pays d'Europe et surtout en France, la question de savoir si l'Association du Congo avait des droits souverains sur les territoires que Stanley parcourait et qu'il achetait à mesure qu'il avançait vers le cœur de l'Afrique pour le compte de l'Association ; cette campagne semblait du reste n'avoir qu'un but : permettre à la France, représentée par M. de Brazza, de prendre possession des territoires acquis par le Comité et de ne laisser à celui-ci que des titres de propriété foncière.
Or, le droit de souveraineté de l'Association était indiscutable : il ne faut pas, d'une manière absolue, être un État reconnu pour avoir le droit de se donner une organisation, une administration, des lois, etc., et les exemples de cas analogues sont multiples : qu'il nous suffise de citer la puissante Compagnie des Indes orientales, établie à Batavia, qui constituait un véritable État en ce sens qu'elle se réservait le droit de faire la guerre, de conclure la paix et d'organiser elle-même son administration; les États-Unis d'Amérique n'ont-ils pas commencé par être un assemblage de compagnies absolument indépendantes, se gouvernant elles-mêmes, édictant leurs lois et nommant leurs chefs? Pour prendre un exemple plus proche de notre époque (et postérieur à la fondation de l'État du
Congo), ne voyons nous pas la British East Aftican Association, racheter, par un traité conclu en mai 1887 avec le sultan de Zanzibar, une grande partie des possessions de celui-ci et organiser dans ces possessions toute l'administration d*un État admis dans le concert politique de Tunivers : création des tribunaux, de la force publique, édiction des lois, établissement d'impôts, etc.? La logique s'impose du reste : des chefs et des rois nègres, établis depuis toujours dans cette partie de l'Afrique, concèdent des territoires par des traités en bonne et due forme : la société ou môme le simple particulier qui s'en rend acquéreur en est le mattre absolu, sauf l'obligation de respecter les règles du droit des gens.
Dès lors, l'entreprise du Roi entrait dans une nouvelle phase, celle des opérations diplomatiques, qui n'était pas la moins ardue ni la moins difficile, car Sa Majesté eut à lutter contre les envies passionnées qui se firent jour de plusieurs côtés,
La France, représentée par M. de Brazza, était parvenue, comme nous l'avons vu dans la première partie de cet ouvrage, à devancer Stanley au Pool ; mais, d'un autre côté, lorsque l'expédition organisée par elle pour s'adjoindre le bassin du Kuilu Niadi arriva à Loango, elle apprit les résultats atteints par nos compatriotes, qui avaient pris possession de toute la province (i). Des négociations s'engagèrent entre les deux parties et aboutirent à une entente provisoire (16 octobre 1882) : pour témoigner à TÂssociation de 8à sympathie aux vues et aux travaux de celle-ci, la France promit de n'apporter aucun obstacle aux relations entre les nombreuses stations établies dans le Kuilu-Niadi.
Vers la même époque, l'Association fut menacée dans son existence d'une manière plus sérieuse : le Portugal revendiquait des droits historiques sur l'embouchure du Congo (2), et, après avoir
(1) Revoir le livre l*', chapitre III, pages 85 et suivantes.
(*/) Les droits historiques da Portugal sur le Congo ont fait Tobjet de nombreuses discussions : il nous semble en tous cas incontestable que c*est aux Portugais que revient llionneur de la découverte de Tembouchure du fleuve; mais ils ne tentèrent aucunement de s'assurer, dans cet estuaire, des possessions par des traités légaux. Lord Grandville, qui a conduit les négociations dont il est question ici, déclarait du reste qu'il ne reconnaissait aucun droit acquis au Portugal sur Tembouchure da fleuve Congo (BAsnnKa : Le partage politique de V Afrique, page ICO).
vainement tenté de les faire reconnaître par la France, il s'adressa à TAngleterre, avec laquelle il jeta, le 15 novembre» les bases d'une entente qui lui accordait des droits sur les territoires de la côte de rAtlanlique entre 5"" 12' et 8"^ de latitude sud, indépendamment d'autres clauses concernant le commerce et la traite. Ce traité était dicté à l'Angleterre par l'appât d'importantes compensations souscrites par te Portugal.
Toutefois, les négociations ne se poursuivirent que très lentement à cause de l'opposition ouverte du Parlement anglais et du mécontentement sourd des puissances en présence de laccord entre ces deux pays : la France, à qui le Portugal s'adressa derechef en lui offrant de reconnaître les conquêtes de M. de Brazza, refusa d'admettre les prétentions du Portugal sur l'embouchure du Congo. Mais l'Angleterre se décida enfin, le 36 février 1884, à signer avec le Portugal un traité dont nous résumons les passages importants.
Convention anclo-portug-ése (26 février 1884). — Concède au Portugal les deux rives du fleuve Congo jusqu'à Nokki ; déclare que la limite est des possessions portugaises de la côte de l'Atlantique, entre &"" 12' et 8"" de latitude sud, correspondra aux frontières des possessions des tribus fixées sur la côte et les rives du fleuve (délimitation à déterminer dans le plus bref délai); accorde la liberté du commerce international dans les territoires ainsi reconnus et de la navigation sur le Gongi^ et le Zambèze ; décide la nomination d'une commission mixte (anglo-portugaise) pour réglementer les droits de péage destinés à couvrir les frais de surveillance; défend de percevoir des droits sur les marchandises de transit; impose la liberté de l'enseignement religieux; fixe le tarif des douanes pour une période de dix ans; garantit réciproquement aux sujets des deux nations le traitement de la nation tierce la plus favorisée; facilite Texécution des traités concernant labolition de la traite ; concède à l'Angleterre le droit de préemption éventuelle du fort de Saint- Jean-Baptiste d'Ajuda (côte de Mina) et des possessions portugaises situées sur la côte entre 5'' longitude est et S"* longitude ouest.
L'examen de ce résumé succinct prouve Timportance qu'accordait le Portugal à l'acquisition de tout pouvoir sur Testuaire du Congo. La publication de cette convention fut accueillie par les unanimes protestations des puissances européennes : la France fut la première à déclarer au Portugal qu'elle n'admettait pas, en ce qui concerne ses nationaux, les clauses de l'accord anglo-portugais (13 mars i884); l'Allemagne la suivit bientôt dans cette voie (18 avril 1884} et 8t les mêmes représentations aux cabinets anglais et portugais. En même temps (17 avril 1884), l'Allemagne pressentait la France au sujet d'une entente internationale qui réglerait, non les rapports territoriaux dans le bassin du Congo, mais la question de la surveillance maritime du fleuve Congo, que lord Granville, dans le traité du 26 février 1884, avait, à la demande expresse du Portugal, conûée à une commission exclusivement anglo-portugaise. Les deux puissances se mirent d'accord sur ce principe le 5 juin 1884, laissant de côté les questions de délimitation de territoire, que la France désirait négocier elle-même, en dehors de la réunion projetée.
Cependant le roi Léopold, dès la publication du traité du 36 février 1884, comprenant le danger immense qui résulterait de la ratification du traité et de sa sanction par les autres puissances, s'adressa à la loyauté de l'Angleterre et lui proposa lenvoi eu Afrique d'une mission qui étudierait sur place les divers traités conclus par l'Association sur les rives du fleuve entre la côte et Nokki et déciderait de leur degré de valabililé; cest le président de la Société de géographie de Londres, le général Goldsmith, qui fut chargé de cette délicate mission : ses travaux, conduits d'octobre à novembre 1884, conclurent à la nullité des revendications portugaises.
Dans lentretemps, dès avril 1884, l'Association internationale, par diverses conventions conclues successivement avec plusieurs puissances, préparait le terrain à la Conférence de Berlin et aboutissait à la reconnaissance de son drapeau comme celui d'un État ami.
Convention avec les États-Unis (22 avril 1884). — Cette conven-
lion porte : rAssociation garantira aux étrangers qui se fixeront sur ses territoires le droit d*achat, de vente et de location de terrains, d*établissement de maisons commerciales et de libre échange, à la seule condition de respecter les lois de TAssociation. Il ne pourra être perçu aucun droit d'entrée sur les marchandises importées par des particuliers. Les droits seront égaux pour les citoyens de toutes les nations. Enfin TAssociation fera tous ses efforts pour empêcher la traite des noirs.
De celle convention, il résultait : V la reconnaissance des droits de rAssociation comme État constitué; S"" Timposition de devoirs tels que protection des colons, abolition de la traite des noirs, etc. ; S"" la liberté du commerce et de l'échange.
Cette reconnaissance de l'Association comme État constitué était du reste implicitement comprise dans la plupart des actes diplomatiques et des lettres de l'espèce rédigés après la publication du traité anglo-portugais du 26 février 1884 ; cela résulte à l'évidence des lettres échangées entre l'Allemagne et la France le i 3 et le 19 septembre 1884 : « De même que la France, écrivait M. de Bismarck, le gouvernement allemand observera une attitude bienveillante à l'endroit des entreprises belges sur la rive du Congo, par suite du désir qu'ont les deux gouvernements Rassurer à leurs nationaux la liberté du commerce dans toute rétendue de TÉtàt FUTUR DU Congo, et dans les positions que la France tient sur ce fleuve et qu'elle se propose de soumettre au système libéral qu'on attend de cet État à constituer. » M. le baron de Courcel répondait : « M. Ferry n'a pas été moins heureux que Votre Altesse Sérénissime de pouvoir constater que l'accord entre les deux gouvernements portail sur des principes de haute valeur, qu'il est d'un intérêt commun d'appliquer au commerce d'Afrique et de voir reconnaître par toutes les nations. Le gouvernement de la République française met au premier rang de ces principes la liberté du commerce dans le bassin et les embouchures du Congo. L'Association internationale africaine, qui a fondé sur ce fleuve un certain nombre de stations, se déclare prête à l'admettre dans toute l'étendue des territoires sur lesquels elle exerce ses droits. De son côté, la France est disposée à accorder également la liberté commerciale
dans les positions qu'elle tient ou qu'elle pourra acquérir plus tard sur le Congo (i). »
Première convention avec la Frange (24 avril 1884). — Ânn d'aplanir momentanément les difficultés qui avaient surgi avec la France, l'Association fit à celle-ci la déclaration qu'elle ne céderait ses possessions à d'autres puissances qu'à la condition de s'entendre au préalable avec la France au sujet de la délimitation des influences diverses sur les territoires cédés; que, dans le cas où elle se verrait forcée d'aliéner ses possessions, elle donnerait la préférence à la France pour la cession desdits territoires.
Convention avec l'Allemagne (8 novembre 1884). — L'Allemagne, comme nous venons de le voir, se préoccupait à juste titre de l'attitude à prendre vis-à-vis de l'Association et du traité anglo-portugais : le prince de Bismarck se montrait favorable à l'œuvre et, après une entente préalable avec la France, il déclara le â5 juin au Reichstag que l'Allemagne était prête à reconnaître la souveraineté du nouvel État, à condition que le commerce y serait libre et protégé par l'État.
Des négociations furent entamées avec l'Association internationale et elles aboutirent le 8 novembre 1884 à la signature d'une convention en vertu de laquelle : l'Association internationale s'engage à permettre l'entrée en toute franchise de tous articles commerciaux dans ses possessions présentes ou futures; les nationaux allemands pourront s'établir sur les territoires de l'Association et y jouiront des avantages accordés à la nation la plus favorisée ; les avantages accordés ultérieurement aux sujets d'autres nations seront étendus aux nationaux allemands; les obligations du traité seront imposées à l'acquéreur en cas de cession des territoires ; le drapeau de l'Association est reconnu comme celui d'un État ami.
Dénonciation du traité anglo-portugais. — Sur ces entrefaites, s'appuyant sur des considérations diverses, basées sur l'accueil
(1) E. BAKiffiNa : Le partage politique de VAfrique, pages 114 et 115.
défavorable que les nations européennes avaient fait au traité et sur le fait que rAllemagne avait rallié la plupart des puissances à Tidée d*une Conférence internationale,rÂngleterredénonca,le26juin 1884, le traité qu'elle avait conclu avec le Portugal et qui était de nature à porter un coup mortel à Tœuvre du roi Léopold» car le Portugal ne prétendait à Temboucbure du Congo que pour pouvoir imposer les marchandises exportées et il annulait ainsi toute possibilité d'étendre les bienfaits de la civilisation.