CHAPITRE II
£a Conférence fféographlqne de BmxeUes et rAsBOciation Internationale afirloalne.
G*est le 12 septembre 1876, date mémorable dans les fastes du Congo, que s'ouvrit à Bruxelles, au palais du roi Léopold II, la Conférence géographique à laquelle notre Souverain avait convié les notabilités politiques et scientifiques les plus illustres de tous les pays. L'invitation du Roi définissait exactement le but de cette réunion, qui devait servir de point de départ à la fondation de TAssociation internationale africaine. Il y montrait Textension des découvertes africaines, la part prise par tous les pays d'Europe dans ces explorations, la nécessité de décider des mesures pour l'abolition de l'esclavage, d'établir, d'une côte à l'autre du continent, des espèces de postes destinés à alimenter les caravanes, à protéger les peuplades environnantes contre les incursions dévastatrices des Arabes et à empêcher, dans la mesure du possible, les guerres civiles si horribles chez ces peuples anthropophages.
Il est inutile de dire que tous les pays s'empressèrent de répondre à l'invitation royale, et que la réunion compta dans son sein les hommes les plus célèbres, les géographes les plus éminents et des explorateurs distingués. L'Allemagne y fut représentée par le docteur Schweinfurth, qui avait fait un long séjour en Afrique; l'Angleterre par le lieutenant-colonel Grant et le commandant Verney Lovett Cameron; la France par le vice-amiral baron de la Roncière de Noury; la Belgique par le baron Lambermont, à qui revint encore l'honneur de présider, en 1890, la Conférence antiesclavagiste à Bruxelles.
Le Roi ouvrit la séance par un discours dans lequel il définissait nettement le but et le caractère de l'œuvre qu'on allait entreprendre. Nous citons les principaux passages de ce discours, remarquable
par rétendue et la noblesse des vues qui y sont exposées et la précision avec laquelle les idées y sont développées :
« Messieurs,
» Le sujet qui nous réunit aujourd'hui est de ceux qui méritent, » au premier chef, d'occuper les amis de l'humanité. Ouvrir à la » civilisation la seule partie du globe où elle n a pas encore péné- » tré, percer les ténèbres qui enveloppent des populations entières, » c'est, si j'ose le dire, une croisade digne de ce siècle de progrès; » et je suis heureux de constater combien le sentiment public est )) favorable à son accomplissement : le courant est avec nous.
» Messieurs, parmi ceux qui ont le plus étudié l'Afrique, bon » nombre ont été amenés à penser qu'il y aurait avantage pour le » but commun qu'ils poursuivent à ce que Ton pût se réunir et » conférer eu vue de régler la marche, de combiner les efforts, » de tirer parti de toutes les circonstances, de toutes les ressources, » d'éviter les doubles emplois.
» Il m'a paru que la Belgique, État central et neutre, serait un » terrain bien choisi pour une semblable réunion, et c'est ce qui m'a enhardi à vous appeler tous, ici, chez moi, dans la petite conférence que j ai la grande satisfaction d'ouvrir aujourd'hui. Ai-je besoin de vous dire qu'en vous conviant à Bruxelles, je n'ai pas été guidé par des vues égoïstes. Non, Messieurs, si la Belgique est petite, elle est heureuse et satisfaite de son sort ; je n'ai d'autre ambition que de la bien servir. Mais je n'irai pas jusqu'à affirmer que je serais insensible à l'honneur qui résulterait pour mon pays qu un progrès important dans une question qui marquera notre époque, fût daté de Bruxelles. Je serais heureux que Bruxelles devint en quelque sorte le quartier général de ce mouvement civilisateur.
» Je me suis donc laissé aller à croire qu'il pourrait entrer dans vos convenances de venir discuter et préciser en commun avec l'autorité qui vous appartient, les voies à suivre, les moyens à employer pour planter définitivement l'étendard de la civilisation » sur le sol de l'Afrique centrale, de convenir de ce qu'il y aurait
» à faire pour intéresser le public à votre noble entreprise et pour » l'amener à y apporter son obole. Car, Messieurs, dans les œuvres D de ce genre, c*est le concours du grand nombre qui fait le succès, » c'est la sympathie des masses qu'il faut solliciter et savoir obtenir.
» De quelles ressources ne disposerait-on pas, en effet, si tous » ceux pour lesquels un franc n'est rien ou peu de chose, consen- » talent à le verser à la caisse destinée à supprimer la traite dans » Fintérieur de l'Afrique?
» De grands progrès ont déjà été accomplis; l'inconnu a été » attaqué de bien des côtés ; et si ceux ici présents qui ont enrichi » la science de si importantes découvertes, voulaient bien nous en » retracer les points principaux, leur exposé serait pour tous un » puissant encouragement.
» Parmi les questions qui seraient encore à examiner, on a cité » les suivantes :
» l"" Désignation précise des bases d'opérations à acquérir sur » la côte de Zanzibar et près de l'embouchure du Congo, soit par » conventions avec les chefs, soit par achats ou locations à régler » avec les particuliers.
» 2® Désignation des routes à ouvrir successivement vers l'inté- » rieur, et des stations hospitalières, scientifiques et pacificatrices M à organiser comme moyen d'abolir l'esclavage, d'établir la con- » corde entre les chefs, de leur procurer des arbitres justes, désin- » téressés, etc.
» 3"" Création, l'œuvre étant bien définie, d'un comité interna- » tional et central et de comités nationaux pour en poursuivre x> l'exécution, chacun en ce qui le concernera, en exposer le » but au public de tous les pays et faire au sentiment charitable un » appel qu'aucune bonne cause ne lui a jamais adressé en vain.
» Tels sont, Messieurs, divers points qui semblent mériter votre » attention ; s'il en est d'autres, il se dégageront de vos discussions » et vous ne manquerez pas de les éclairer.
» Mon vœu est de servir comme vous me l'indiquerez la grande » cause pour laquelle vous avez déjà tant fait. Je me mets à » votre disposition dans ce but et vous souhaite cordialement la » bienvenue »
Chaque point de ce discours de grande allure ne révèle-t-il pas le but élevé du Roi, son noble désintéressement, et Tintensité de son amour pour la patrie.
Aussi, après de longues discussions, de nombreux discours oii chacun affirma l'intention formelle d'aider à Taccomplissement de cette grande œuvre, TÂssemblée adopta les résolutions suivantes, que nous résumons le plus succinctement possible :
r Création d'une association portant le titre d* « Association internationale pour Texploration et la civilisation de TAFrique centrale ».
S"* Buts de TAssociation : a) Organiser lexploration complète, par des voyageurs isolés et partant de divers points, de la contrée limitée à lest et à Touest par l'Océan, au nord par TËgypte et le Soudan, au sud par le Zambèze.
b) Établir des stations scientifiques et hospitalières, destinées à venir en aide aux explorateurs, à les ravitailler, et à étendre leur protectorat sur les contrées environnantes. Ces stations seraient confiées à des résidents européens. On en établirait dès à présent, aux points connus les plus en vue, et, dans Tavenir, aux endroits qui seraient indiqués par les explorateurs comme présentant le plus d'avantages pour la fondation de ces postes.
Reprenant un des points du discours royal, l'Assemblée décida, comme moyens d'organisation, d'instituer une commission internationale, en même temps que des comités nationaux : ces derniers étaient chargés de recueillir des fonds pour lextension de l'œuvre, d'organiser des expéditions, tout en restant en rapport avec le Comité central, appelé Comité exécutif, qui avait pour mission la concentration des ressources et des opérations, la surveillance générale des entreprises tendant à atteindre le but de la Conférence, et la gestion des fonds de l'Association.
Le comité exécutif fut nommé immédiatement et composé, sous la présidence du Roi Léopold II, de sir Bartle Frère, devenu depuis gouverneur de la colonie du Cap, du docteur Nachtigal et du célèbre anthropologue M. de Quatrefages.
Les comités nationaux se fondèrent rapidement, et tel fut l'enthousiasme produit en Europe, que plusieurs nations qui n'avaient
pas été représentées à Bruxelles adhérèrent aussitôt à Tœuvre; pour bien marquer leur sympathie à l'œuvre royale, ce furent des princes qui, dans certains pays, acceptèrent le patronage des comités nationaux et s*en occupèrent activement : ainsi le prince Henri VU de Reuss prit la présidence du comité allemand; l'archiduc Rodolphe, celui de rÂutriche; le prince Henri des Pays-Bas, celui de la Hollande; S, M. le roi d*Espagne, celui de son royaume, etc. Le comité belge était présidé par S. Â. R. Monseigneur le comte de Flandre.
Dès que les résolutions et les projets de l'Association furent connus du public belge, celui-ci manifesta hautement sa flerté de voir son Souverain le promoteur d'une œuvre aussi colossale. Et ses sympathies se flrent jour si vivement, le comité national fonctionna avec tant d'activité et d'habileté, les dévouements s'offrirent si spontanément , que, en 1877, la commission internationale se réunissait à nouveau et décidait qu'une expédition serait envoyée à Zanzibar, avec mission d'y organiser une caravane et de fonder une station sur le lac Tanganyka.
Cette mission fut le point de départ des explorations belges : ce sont ces expéditions successives, trop peu connues en Belgique, que nous allons résumer, car il faut que l'on sache que ce sont des Belges qui ont jeté les bases de cette œuvre de civilisation, et il faut que les noms de ces hommes courageux restent gravés dans le cœur de ceux qui aiment leur patrie et sont flers de ses héros.