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LA PREMIÈRE EXPÉDITION I MM. CRESPEL, MAES ET CAMBIER

FONDATION DE KARÉMA.

La première expédition belge, organisée par le Comité de Bruxelles, était composée du capitaine Crespel, du 2® de ligne, du lieutenant Cambier, du 8^ de ligne, de M. Maes, docteur, et de M. Marno, voyageur autrichien engagé au service de TAssociation ; elle quitta Oslende le 15 octobre 1877, accompagnée des vœux ardents du peuple belge et après avoir reçu des témoignages éclatants de sa sympathie, et elle arriva à Zanzibar le 12 décembre suivant.

C'est à Zanzibar que débarquent les voyageurs qui vont tenter des explorations vers rintérieur : c*est là qu'ils organisent leurs caravanes, qu ils recrutent des Askaris, cesl-à-dire leurs soldats d*escorte, qu'ils se pourvoient de marchandises; le sultan de Zanzibar a toujours montré la plus grande complaisance pour aider les Européens et leur faciliter la tâche ardue du recrutement. Les porteurs sont enrôlés à la côte même, soit à Sadâni, soit à Bagamoyo, points de départ des caravanes.

Aussitôt arrivé, le capitaine Crespel se mit à Tœuvre pour régler les détails de lexpédition. Il fut convenu quon ferait une reconnaissance à la côte, afln d'expérimenter la possibilité de faire la route avec des chariots traînés par des bœufs. Crespel, un peu affaibli par la lièvre africaine, qui s'était attaquée d*abord au chef, confia les soins de cette reconnaissance au lieutenant Cambier. Elle fut retardée par un douloureux événement, la mort du docteur Macs, survenue le 14 janvier. Celui-ci, pendant une promenade aux environs de Zanzibar, s'était endormi sous un arbre, et, accablé par les rayons du soleil ardent, s était réveillé lourd et abattu, puis, avec la plus grande peine, était parvenu à rentrer à la maison que le

sulUin avait mise à la disposition des Européens. Une forte fièvre se déclara et te pauvre docteur rendit le dernier soupir vers six heures du matin. Les funérailles furent ce que peuvent être les funérailles dans une contrée comme Zanzibar, loin des parents et des amis, — simples et tristes.

LE OUTIAINE CREBPBL.

Le i8 janvier, MM. Cambier et Marno s'embarquèrent à Sadâni, laissant à Zanzibar M. Ci'espet, qu'ils ne devaient, hélas! plus revoir. Le pauvre capitaine fut pris le 22 d'une faiblesse extrême et bientôt après d'une fièvre violente. Le 25, il fut transporté à l'hôpital ob, malgré les soins incessants et dévoués de deux médecins anglais, il expira le 25, après des souffrances endurées avec un courage et une énergie dignes d'admiration.

La nouvelle de ces deux morts si inattendues produisit en fiel-

gique une immense émotion et les articles nécrologiques^ des journaux de l'époque témoignent de la pitié et de la sympathie dont on entoura le souvenir de ces deux victimes de l'abnégation et du dévouement.

Cependant MM. Gambier et Marno, ignorant le triste événement, après avoir séjourné à Sadâni pendant deux jours, se mettent en marche, accompagnés d'une quinzaine de soldats et de trente porteurs. Pendant huit jours, la petite troupe traverse, par une température effroyable, une contrée couverte de jungles épaisses : les pluies continuelles ont rendu le sol si boueux que la caravane peut à peine avancer, les hommes ayant parfois de l'eau jusqu'à la ceinture. Â chaque instant, les porteurs, exténués de fatigue, refusent de continuer la route. Les prairies submergées alternent avec les jungles marécageuses; on traverse, sur des ponts de lianes d'une solidité douteuse, des rivières rapides, rendues grosses par les pluies quotidiennes et parfois larges de 30 à 60 mètres.

Enfin, le 7, M. Gambier quitte TOu-Gourou, passe FOuamé, traverse l'Ou-Sagara et parvient à Koi-Forhani, d'où il se dirige vers le sud, prenant la route de Mpwapwa. A Kiora, il rejoint M. Broyon, voyageur suisse, qui, par ses conseils et son aide, lui rend les plus grands services. M. Gambier est obligé d'abandonner ses chariots, faute de bœufs, les siens étant tous morts de fatigue ou des morsures de la terrible mouche tsetsé, l'implacable ennemie des animaux domestiques.

Après quelques jours de repos pris à Kiora, MM. Gambier et Marno se mirent en route pour retourner à la côte, convaincus de Timpossibilité absolue de se sorvir de chariots pour le transport des marchandises. Ils suivirent le même chemin qu'à l'aller, et c'est à Kirassa que M. Gambier apprit la mort du malheureux Grespel : il brûla les étapes et rentra le 5 mars à Zanzibar, sans avoir eu à déplorer de perte d'homme.

Pendant toute la durée de leur voyage, ils avaient reçu le meilleur accueil de la population nègre, et, moyennant quelques présents, quelques mètres d'étoffe, les chefs des villages rencontrés s'étaient mis à leur disposition, ce qui faisait concevoir au lieutenant Gambier le3 meilleures espérances pour l'avenir.

Dès l'aDnonce de la mort de Grespel, le comité avait envoyé l'ordre au lieutenant Gambier de prendre le commandement de l'expédition, et lui avait adjoint le lieutenant Wautier, des carabiniers, et le docteur Dutricux. Le lieutenant Wautier quitta Bruxelles le 2 avril et prit, en passant au Caire, le docteur Dutrieux, qui y séjournait.

C'est à Bagamoyo cette fois que s'organisa la caravane : le lieutenant Cambier et le docteur Dutrieux étant tombés malades, le lieutenant Wautier prit les devants, le 36 juin, et fut rejoint, le i 2 juillet, dans TOu-Sagara, par ses deux compagnons. De Bagamoyo à Mpwapwa, M. Cambier eut à lutter constamment contre le mauvais vouloir et la nonchalance des porteurs qui, à un moment donné, pour un prétexte des plus futiles, désertèrent au nombre de 300, abandonnant leurs charges. M. Cambier continua seul sa route, laissant à MM. Wautier et Dutrieux le soin de faire transporter jusqu'à Mpwapwa les marchandises en souffrance.

La traversée de TOu-Gogo fut pour M. Cambier la source de difficultés et d*ennuis de toutes sortes : pays aride et triste, désertions de porteurs, querelles et rixes entre les soldats, et surtout la coutume du hongo, redoutée de tous les voyageurs. Le hongo ressemble assez à l'octroi qu'au moyen âge on percevait à rentrée de certaines villes ou au passage de certains ponts : en Afrique, ce droit onéreux est une source de bénéfices énormes pour certains chefs indigènes, et bien des voyageurs, à bout de patience, ont failli s'attirer les plus graves désagréments en cherchant à s'y soustraire.

Le désert — appelé pon — de Mgonda-Mkali, fut traversé en douze jours, au prix de la faim, de la soif et de fatigues extrêmes. C'est un immense plateau qui déverse ses eaux dans toutes les directions, vers la Méditerranée, vers l'Atlantique et vers l'océan Indien. Pays sauvage et désolé, dévasté par les guerres nombreuses et infesté par les brigands, il ne laisse au souvenir du voyageur que l'impression d'une morne tristesse.

Le 18 septembre, M. Cambier pénètre dans l'Ou-Nyamouézi, ou il reçoit un accueil bienveillant de la part de la population indigène. C'est le royaume de Mirambo, le grand chef que ses victoires

et ses heureuses conquêtes ont fait surnommer le « Bonaparte noir ». Le 30 septembre, M. Gambier fait la rencontre de Mirambo, dont il trace ainsi le portrait : c< C'est un homme de 45 ans environ, )> de laille élevée, peu corpulent. Sa physionomie est intelligente. » Il laisse peu voir ses impressions, ne cause pas beaucoup et ne » fixe jamais les yeux sur son interlocuteur. On ne peut nier que >' son intelligence ne surpasse la moyenne de celle des nègres. »

Mirambo exprima le désir de devenir le frère de sang du lieutenant Cambier, ce que celui-ci accepta. L'échange du sang est une coutume africaine qui assure à celui qui l'accepte l'amitié et le dévouement, en toutes circonstances, de son frère. L'opération se fait ainsi : les deux futurs frères s'asseyent l'un en face de l'autre ; on tue deux poules dont on fait griller les foies ; on pratique aux deux frères une incision au bras ou à la poitrine ; on recueille sur des feuilles fraîches quelques gouttes de sang dont on imbibe les foies, que les deux amis mangent en même temps; puis on leur fait prêter le serment du mutuel appui. Les nègres sont très superstitieux à ce sujet, et sont persuadés que le parjure serait bientôt puni de mort violente ou mystérieuse.

M. Gambier séjourna assez longtemps à Thierra-Magazy, capitale de Mirambo, qui, peu après l'arrivée du lieutenant, était parti en guerre contre lés habitants de l'Ou-Soukouma, après avoir délégué un de ses sous-chefs pour recruter des porteurs pour M. Gambier et les faire conduire à Mpwapwa chercher les bagages laissés à la garde de MM. Wautier et Dutrieux.

Le 3 décembre, MM. Wautier et Dutrieux rejoignaient M. Broyon, avec lequel ils firent route, toujours sur le qui-vive à cause des bandes de pillards et de Rougas-Rougas, ou soldats-brigands, qui infestaient le pays.

Le 6 décembre, ils apprirent, à Bibisanda, au moment de s'engager dans le désert de Mgonda-Mkali, que la caravane qui les précédait et qui était dirigée par M. Penrose, un ingénieur anglais, avait été massacrée par les Oua-Mbas commandés par le bandit Nyoungou, et que son chef avait été tué après une lutte désespérée. Craignant que les bandits ne les attendissent au marécage de Tchaïa pour leur faire subir le même sort, ils décidèrent,, sur le

LE CAPITAINE CAMBIEB.

conseil de M. firoyon, de se diriger vers le nord et de traverser rOu-Tatourou, contrée où M. Broyon avait conservé des relations amicales avec le chef Hanguira.

Après des marches pénibles à travers des forêts épaisses, dans un pays couvert d'une végétation touffue, Texpédition arrive dans rOu-Tatourou, où elle obtient facilement le passage. Le lieutenant Wautier tombe gravement malade et plusieurs attaques successives de dysenterie Taffaiblissent au plus haut degré. L'expédition manque de vivres : aussi M. Wautier, quoique très souffrant, précipite la marche, porté en hamac. La caravane avance pourtant lentement, à cause des pluies torrentielles qui rendent le sol presque impraticable. L'état du pauvre Wautier empire; le 19, à Hékoungou, le malade tombe en syncope : « A cinq heures, dit » M. Dutrieux dans son rapport, au moment ou je lui préparais » quelques petits fragments de sucre imbibés chacun de cinq » gouttes de laudanum, le malade me dit : « Ah! docteur, si » je pouvais dormir!... » Je fis les deux pas qui me séparaient de » son lit, le médicament à la main, et je m'apergus avec douleur 9 que M. Wautier avait rendu le dernier soupir en exprimant la » dernière parole. »

M. Wautier fut enterré au pied d'un baobab séculaire, dont le majestueux feuillage abrite l'entrée du village d'Hékoungou, et seuls, un amas de pierres et les initiales du défunt gravées dans l'écorce et surmontées d'une croix indiquent aux caravanes l'emplacement de la tombe du malheureux et courageux officier.

Le docteur Dutrieux, quoique affaibli par la fièvre, prit alors la direction de la caravane et arriva le 29 décembre à Ouyouy, où il trouva une lettre de M. Gambier, qui lui conseillait de l'attendre dans un endroit paisible. Le docteur lui écrivit aussitôt pour lui apprendre la mort de Wautier et les événements survenus en route. Le 6 janvier, M. Gambier atteignit Ouyouy, en bonne santé, et reprit le commandement de Texpédilion. Les voyageurs, MM. Gambier, Dutrieux et Broyon séjournèrent quelque temps à Tabora et y rassemblèrent ce qui leur restait de marchandises ; un mois après, M. Dutrieux reprit la direction de la côte, tandis que M. Gambier, après avoir réuni à grand' peine des porteurs et organisé une nou-

velle caravane, se dirigea vers l'ouest, à la recherche du Tanganyka, sur les bords duquel il devait fonder une station.

Les déboires éprouvés pendant le trajet de Bagamoyo à Tabora sont minimes en comparaison des difficultés dont fut hérissé ce nouveau voyage. A chaque instant, les porteurs firent défaut, ou bien abandonnèrent la caravane pendant la nuit, en enlevant parfois leurs charges, désertèrent par cinquantaines à la fois, refusèrent d'avancer sous prétexte que l'étape était trop longue et exigèrent des augmentations de salaire. Le 17 juillet, M. Gambier arrive à Simba, où le chef lui fait un excellent accueil. Mais pressé d'arriver enfin au but tant désiré, M. Gambier y séjourne peu et y laisse même une partie de ses marchandises à la garde du chef.

Nous extrayons du livre de M. fiecker, La Vie en A f tique, quelques lignes qui montrent la difiiculté de conduire une caravane dans l'Afrique orientale : « Tout le long du chemin, ce furent d'incessantes haltes, augmentant d'autant le posho. Ici l'on s'arrête parce que l'on a oublié de moudre sa moutama, en temps et lieu ; là, on se déclare trop fatigué pour poursuivre. Plus loin, les porteurs, voyant planer des oiseaux de proie, jettent bas leurs charges et s'élancent à la curée d'un buffle, éventré par les lions. Et les querelles, les rixes, d'aller leur train. Une simple poule, disputée entre les Zanzibarites et les gens de l'Ou-Savira, provoque la désertion de treize porteurs ivres, qui se prétendent insultés... d

Enfin, le iâ août, le lieutenant Gambier a le bonheur de contempler les flots du Tanganyka et arrive à Karéma, point désigné par le comité, sur le conseil de Stanley, comme étant le plus favorable à l'édification d'une station.

Karéma était un petit village situé sur la côte orientale du lac Tanganyka, au fond d'une baie profonde, à l'extrémité de la vallée du Wandolo, à environ 3 kilomètres du lac. Le village ne comptait pas plus de 150 huttes, misérablement construites . en paille; la population était d'environ 250 habitants. Toute la contrée environnante était d'une extrême fertilité, produisant le grain et le riz, et d'une très grande salubrité, tant pour les hommes que pour les animaux domestiques. Le cotonnier, le palmier élaïs, l'arbre à copal, le tabac, l'arachide et la canne à sucre s'y développaient admira-

blement. Le gibier abondait : les zèbres et les buffles y vivaient en troupeaux nombreux et les éléphants, dont Tivoire devait être un précieux objet d exportation , s'y rencontraient par bandes innom* brables.

A peine arrivé, l'infatigable lieutenant fait une reconnaissance approfondie de la côte du lac et des plaines environnantes, décide de l'emplacement de la future station, et, après avoir, par un traité bien en règle et au prix de quelques présents, acquis du chef de Karéma un millier d'hectares de terrain, il retourne à Simba chercher les marchandises restées en arrière.

Si nous nous sommes étendu un peu longuement sur la marche de la première expédition africaine, c'est qu'elle peut servir de type pour démontrer les difficultés sans nombre qui attendaient les voyageurs, et prouver l'indomptable énergie et l'invincible courage dont a dû faire preuve le premier voyageur belgequi a atteint leTanganyka. L'itinéraire des autres expéditions ne différant pas sensiblement du premier, nous résumerons plus succinctement les péripéties de ces voyages.

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